Le Caire, Sainte Marie de la paix, lundi saint, 28 mars 1961.

« L'Evangile se caractérise comme un réalisme, un réalisme infini,

Jésus, le Fils de l'homme, Jésus nous ramène à l'homme, Jésus nous fait connaître l'homme, Jésus s'identifie avec l'homme : "J'ai eu faim, j'ai eu faim ! j'ai eu soif, j'étais en prison, j'étais malade, j'étais nu ! car chaque fois, chaque fois que vous avez secouru le plus petit d'entre mes frères, c'est moi-même que vous avez secouru. "

C'est donc cette identification de Jésus avec l'homme qui est la caution irrécusable de ce réalisme qui caractérise l'Evangile. C'est l'homme qui est le centre, c'est en l'homme que tout s'accomplit et, si tu viens porter ton offrande devant l'autel et que là tu te souviennes que l'un de tes frères a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l'autel ! Va d'abord te réconcilier avec ton frère et ensuite tu porteras ton offrande.

Ce réalisme éclate d'une manière encore plus frappante dans la parabole du Bon Samaritain. Le samaritain, l'hérétique, le schismatique, l'homme qui est honni et haï plus encore qu'un païen, c'est lui que Jésus va donner en exemple de la perfection humaine et divine - c'est la même.

Et justement le Samaritain, c'est celui qui ne se paie pas de mots, c'est celui qui ne se détourne pas de l'homme dans une prière hypocrite, c'est celui qui va vers l'homme, qui se penche sur les besoins de l'homme, qui veut sauver l'homme parce que le Royaume de Dieu est à ce prix. Si on ne sauve pas l'homme, on ne sauvera rien, car c'est l'homme lui-même qui doit devenir, qui est appelé à devenir le Royaume de Dieu.

Et c'est cela qui nous importe aujourd'hui. Nous ne voulons pas vérifier les titres de notre foi ailleurs que dans l'homme, dans l'homme d'aujourd'hui, dans l'homme de 1961, dans tous les hommes d'aujourd'hui, et nous voulons que l'athée, que l'Eglise croit athée, nous entende, qu'il nous comprenne, qu'il entende en lui la même résonance que nous percevons en nous-même.

Enfin tous les hommes, tous les hommes ont quelque chose de commun : il y a dans tous les hommes ce caractère d'humanité, cette possibilité tout au moins d'humanité qui peut les joindre, les rassembler, qui peut faire tomber les murs de séparation et qui porte d'ailleurs toutes les cultures et toutes les civilisations. Il y a un élément commun, il s'agit de le découvrir jusque dans la révolte, car la révolte est souvent le commencement de l'éveil, le commencement d'une entrée dans la vie authentique, il y a dans la révolte comme une prise de conscience qu'il y a dans l'homme plus qu'un animal, plus que les besoins physiques, plus que les servitudes matérielles, plus que les simulations biologiques.

Il y a tout cela, bien sûr, l'homme est d'abord un immense animal, mais il est autre chose encore, et c'est cette possibilité qu'il faut serrer de près, c'est de cette possibilité qu'il faut prendre conscience. Nous ne trouverons pas Dieu en dehors de l'homme et c'est cela justement qui nous émeut tellement dans ce réalisme de l'Evangile, c'est qu'il n'a d'autre caution que l'homme lui-même. C'est dans la plénitude de l'être humain, c'est dans l'authenticité de la vie humaine, c'est dans la transparence de la vie humaine que Dieu veut se manifester.

Mais de quel Dieu parlons-nous, de quel Dieu ? Jésus, si l'on peut dire, a été payé pour savoir combien ce mot de Dieu peut renfermer toutes les équivoques. Il s'est heurté chaque jour à une religion établie qui devait prononcer sa condamnation, Il devait succomber au jugement du sacerdoce, Il devait être rejeté au nom de la tradition, Il devait être condamné comme ennemi de la religion et c'est à sa mort qu'un grand prêtre attachera le salut de son peuple ! Il faut qu'il meurt car Il est un danger pour tout le peuple. Il faut qu'il meure parce qu'il est un blasphémateur, il faut qu'il meurt parce qu'il met en question toute la tradition sur laquelle les hommes ont vécu jusqu'ici,

Jésus savait bien qu'on peut parler tout le jour de Dieu et parler d'un faux dieu ! et c'est pourquoi Il veut nous ramener au vrai Dieu, au vrai qui est intérieur à nous-même, au vrai que nous rencontrons toutes les fois que nous nous rencontrons nous-même.

Il est vrai - et c'est là toute la difficulté - comment nous rencontrer nous-même ? Quand nous rencontrer nous-même ? Comment sommes-nous sûrs que nous sommes parvenus jusqu'à nous-même? Qui sommes-nous ? Qui peut nous dire notre nom ? Qui peut donner pour nous un sens à ces mots qui nous viennent toujours à la bouche, "je", "moi" ? La vérité, c'est que nous ne savons pas ! C'est là le plus grand voyage, le plus long, le plus difficile, le plus semé d'embûches, le chemin vers nous-même.

Nous n'avons pas le temps d'aller jusqu'à nous-même. Des milliers de poteaux indicateurs d'ailleurs nous détournent d'aller jusqu'à nous-même. Il y a tant de bruit, tant de bruit autour de nous ! Comment pourrions-nous parvenir à ces régions du silence où l'on écoute et où l'on entend ? Et tout est là finalement. L'Evangile, l'Evangile auquel Jésus veut nous conduire, c'est cet Evangile intérieur, c'est cette voix secrète, silencieuse, qui est la seule qui puisse nous instruire et nous rassembler. » (à suivre)

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