Introduction intégrale, rédigée par le Père de Boissière, pour le livre "VIVRE DIEU" édité aux presses de la Renaissance en 2007. (suite n°9)

...Dans son N° de septembre, on pouvait aussi lire, en exergue, à la première page de l'excellente revue : Prier : « Dieu apparaît autant que nous le laissons transparaître. Il est inutile de le démontrer : il s'agit de le montrer. » (Maurice Zundel.) Et en dessous : « On ne rejoint la profondeur des autres qu 'à partir de la profondeur de soi. » (François Varillon, fervent disciple de Zundel qui dira « : lisez tout ce que vous pourrez de lui, c'est merveilleux !.»)

Et cette profondeur, nous la trouvons essentiellement dans la « kénose », ou vide créateur du Christ, tel que St Paul en parle, de façon extraordinaire, dans l'épître aux Philippiens : « Frères, ayez entre vous les dispositions que l'on doit avoir dans le Christ Jésus : lui qui était dans la condition de Dieu, il n 'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu, mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur... »au lecteur de lire la suite ! (Phil.2,5-11) Ce fut la destinée mystérieuse et admirable de Simone Weil.(Cf. son appel au décentrement radical évoqué plus haut dans un passage de L'attente de Dieu.) Ce décentrement, Zundel en parle encore dans l'homélie suivante, inédite, enregistrée par l'abbé Chardonnens à N.D.de Lausanne en 1955 et qui me l'a confiée.Elle est malheureusement incomplète.

Dogme, Connaissance et Présence

« Dans une analyse cruelle du regard humain, Sartre nous représente déployant chacun le monde à partir de nous-mêmes. Nous ouvrons les yeux, nous regardons : il y a nous, et puis le monde. Nous sommes au centre de ce monde que nous déployons à partir de nous-mêmes. Et dans ce monde, les autres sont des objets. Ce sont les autres, ce sont des objets, comme l'arbre, comme la maison, justement parce que le monde se déploie à partir de nous-mêmes.

Et il en est bien ainsi la plupart du temps : nous regardons les autres comme des objets, nous oublions qu 'ils ont comme nous une intimité, qu 'ils portent comme nous un secret, qu 'ils vivent comme nous tout un drame où leur liberté cherche péniblement une issue.

« Ces bicots, me disait un prêtre français éminent, ces bicots (c 'est à dire ces africains du nord), ils sont juste bons pour être domestiqués. » Ce mot affreux montre bien l'inconscience effroyable que nous pouvons atteindre. Ces bicots, comme des chevaux de trait qu 'on utilise, on oublie que ce sont des hommes, on oublie qu 'ils ont une dignité, on oublie qu 'un jour la révolte grondera parce qu 'on a méconnu cette dignité.

Il y a cependant des moments privilégiés où les autres cessent d'être des fonctions : c 'est un enfant pour ses parents, c 'est une fiancée pour son fiancé. Tout d'un coup, cet être n 'estplus extérieur à soi, il entre dans le monde intérieur qui nous constitue, il prend un visage indispensable, il habite notre cœur, il devient la respiration de notre vie, il est quelqu 'un, il est un foyer, il est un centre, il est une source, il est un sujet.

Et il est clair que, lorsque dans l'amitié ou dans l'amour, l'homme entre en contact avec un autre intérieur à lui-même, la connaissance qu'il en a n'est plus une connaissance extérieure, celle que nous prenons des choses, c'est une connaissance qui a son foyer au dedans.

Deux fiancés se joignent comme un enfant et sa mère se joignent dans le jour de leur intimité. H y a quelque chose d'absolument inexprimable qui fait qu'une âme s'échange, que le mystère de l'un devient le mystère de l'autre, et que dans le regard déjà passe toute une merveilleuse connivence : on se devine, on se comprend sans se parler, justement parce que l'on est devenu intérieur l'un à l'autre.

Cette connaissance privilégiée, cette connaissance qui va d'une âme à l'autre, cette connaissance de l'amitié et de l'amour, cette connaissance du sujet par le sujet, cette connaissance au delà de tout langage, cette connaissance ineffable, cette connaissance qui est toute en lumière et en joie et en beauté, cette connaissance, évidemment, c 'est la seule que nous puissions avoir de Dieu.

Dieu n 'est pas un objet posé devant nous, Dieu est un sujet. Dieu est une intimité, l'intimité même de l'Eternel Amour. Il est donc absolument impossible de connaître Dieu du dehors. On ne le connaît que sur le mode de la confidence. On ne le connaît que par l'identification avec lui-même. On ne le connaît qu'en s'échangeant avec lui. Et c 'est là, justement le secret de la foi.

Nous nous imaginons facilement - et on me le rappelait cette semaine -nous nous imaginons facilement que l'Eglise nous présente un ensemble de choses à croire qui sont inscrites par exemple dans le Credo N°l au N°12. Et, lorsque nous avons enregistré ces propositions, lorsque nous déclarons que nous les admettons, alors tout est fait, tout est bien... rien n'est plus erroné. Or II n'y a pas dans l'Eglise de choses à croire, il y a une Présence, il a une Personne, il y a une vie, il y a une intimité qui est Dieu-même dans laquelle il s'agit d'entrer. Et c 'est dans la mesure où nous communions avec cette intimité divine que le dogme qui n 'est qu 'une confidence sacramentelle où l'intimité divine s'adresse à la nôtre, c 'est dans cette mesure que le dogme déploie en nous toute sa lumière qui est le jour même de l'intimité divine.

La révélation, ce n'est pas un téléphone céleste où Dieu nous donne des renseignements sur l'origine du monde ou sur sa fin ! La révélation, c 'est toujours de la part de Dieu une confidence de soi à travers l ' histoire, à travers l'humanité, à travers notre esprit, comme à travers notre corps . Il est donc absolument impossible d'entendre la révélation et de vivre la foi si nous ne sommes pas enracinés dans l'intimité de Dieu.

Mais il y a, me disait quelqu 'un, des choses précises à croire, comme la résurrection de la chair ! Non, ce n 'est pas du tout cela, la résurrection de la chair : c'est une confidence que Dieu fait de lui-même à travers notre corps, c'est le rayonnement de son intimité à travers notre chair, c'est notre corps vu dans son regard, connu à travers son amour, comme un petit enfant peut se connaître lui-même.. . »(fîn de l'enregistrement.) à suivre...

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