Fin de la retraite.

" Nous ne saurons jamais tout ce que nous devons à Jésus-Christ. On peut dire que les dieux ont empoisonné l'humanité, on peut dire que la conception d'un dieu despote a empoisonné l'humanité, et nous n'en sommes pas encore guéris ! Et l'on comprend cette immense reven­dication de l'homme créateur contre le dieu qui limite et menace ! mais il s'agit d'un faux dieu !"

Le vrai Dieu est l'éternelle Pauvreté, et c'est pour cela que Jésus est à genoux devant ses disciples au soir du jeudi saint et leur lave les pieds : Jésus est à genoux devant nous et devant toute l'humanité parce que la divinité a un visage de pauvre, parce que la béatitude de Dieu, c'est la première béatitude : "Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre car le royaume des cieux leur apparti­ent ! "

La joie de Dieu, ce n'est pas la joie de savourer ses tré­sors, c'est la joie du don, la joie de Celui qui ne peut rien perdre parce qu'il a tout perdu ! C'est seulement comme ça que Dieu est par Soi, cela veut dire qu'il n'est conditionné par rien d'extérieur parce qu'il n'a pas besoin, comme nous, de prendre appui sur un autre pour déboucher dans l'Amour, Il est l'Amour qui jaillit de source, Il n'est rien que l'Amour, Il n'est rien que le dépouillement et la pauvreté, c'est la même chose !"

Il n'est pas impossible après avoir fréquenté l'enseignement mystique de M. Zundel, lorsque nous sommes repris par les soucis de la vie et obligés de sortir de notre recueillement, il n'est pas impossible que ce nouveau Dieu commence à "s'irréaliser", qu'on en vienne à se demander, d'une façon plus ou moins consciente, si ce "nouveau Dieu" existe vraiment, si ce n'est pas le conditionnement du recueillement et de la prière qui finalement le oréent. Et la fréquentation maintenant des hommes d'aujourd'hui, dans l'ensemble assez sceptiques quant à cette question de Dieu et de la religion, peut faire croître en nous cette idée de l'irréalité de ce nouveau Dieu. Sans que bien sûr cela nous attache davantage à l'ancien.

Peut-on reprendre ici l'image des deux fiancés ... qui ne s'ai­ment plus ? Il est certain que pour eux leur premier amour leur appa­raît, maintenant qu'ils ne s'aiment plus, ou seulement dès qu'ils commencent à moins s'aimer, de plus en plus irréel. Mais se sont-ils aimés vraiment ? Le véritable amour ne peut pas douter de la réalité de Celui qu'il aime et de son amour pour Lui. S'il est nor­mal qu'il en soit ainsi, cela veut-il dire que, puisque notre amour de Dieu ne pourra jamais se vanter d'être tout à fait véritable, nous devrons avoir toujours comme un doute quant à Sa réalité ? Ce n'est pas impossible. La seule chose qui importe alors, c'est de ranimer cet Amour, de le rendre de nouveau plus véritable pour que la consistance de l'Amour de Dieu nous apparaisse comme ce qu'elle est, la seule consistance et la réalité seule finalement absolument réelles. Nous avons maintenant, chaque jour mieux et davantage, à aimer ce seul vrai Dieu dans la vie concrète, et dans la rencontre quotidienne de ceux qui nous sont les plus proches.

Il y aura toujours, tant que nous serons dans un monde pécheur, il y aura toujours, plus ou moins "lancinantes", les deux grandes objections que tout homme fait, comme naturellement, à l'existence de Dieu du fait de sa nature pécheresse : la première, la plus douloureuse, celle du Mal, celle qui a révolté Camus et d'innombrables hommes de notre siècle et continue de le faire.-être, celle du dieu qui n'a aucun besoin de l'homme et que donc l'homme "indiffère". C'est la plus sournoise, la plus délicate, et apparemment la plus insurmontable. Et pourtant c'est sans doute de ce dieu-là, parfaitement indifférent à tout ce qui se presse dans le monde et dans le coeur des hommes, dont Jésus d'abord nous a délivrés, et c'est celle-là d'abord qui a empoisonné, et continue de le faire, toute l'humanité.

C'est le dieu Cause première de tout, dont la "vérité" a été développée jusqu'à l'extrême dans certains cours de théologie naturelle, dans la théodicée traditionnelle.

C'est de ce dieu-là que Jésus est venu nous délivrer. Nous pensons communément à un "avant" éternel avant la création de l'homme durant lequel nous imaginons Dieu parfaitement heureux sans l'homme et avant même qu'il ait pensé à sa création ! Que vient donc faire l'homme ? Qu'apporte-t-il à Dieu puisqu'il ne peut rien lui ajouter ? Comment Dieu peut-Il alors s'intéresser tant soit peu à lui puisqu'il n'en a aucun besoin ?

Mais dans ce raisonnement, il y a un mauvais point de départ : en réalité pour Dieu il n'y a pas d'avant de la création de l'homme. Tout simplement parce qu'il ne peut y avoir en Dieu aucun "avant", Dieu vivant un unique instant éternel qui n'a ni commencement ni fin. Et l'on peut sans doute dire que l'histoire des hommes est, en Dieu, parfaitement contemporaine de cet unique instant de l'éterni­té divine. La création de l'homme n'ajoute rien à Dieu, mais éternellement l'homme est présent à Dieu, et infiniment aimé de lui. Et ce qui confère cette infinité à son Amour, c'est précisément, c'est que Dieu n'en a en réalité aucun besoin et qu'il ne lui apporte rien de plus ou de nouveau.

Dieu est Amour, et Il crée et rachète, parce qu'il est Amour et parce que l'Amour, d'abord en Dieu, a comme besoin (sans en avoir aucunement besoin) infiniment de se répandre comme en dehors de la Trinité divine, l'amour a besoin de multiplier les heureux, et c'est la raison fondamentale de la création et rédemption de l''homme.

Retenons ceci qui est capital : Dieu est infiniment réel. Mais, étant Amour, cette réalité ne peut être reconnue que dans la mesure où on L'aime. Pour l'homme qui ne L'aime pas, le vrai Dieu sera irréel et inexistant. Pour l'homme qui aime, Dieu, le seul vrai Dieu, apparaîtra comme l'Unique réel, et celui-là seul qui aime sera pleinement orienté vers la Vérité de Dieu en même temps qu'il ne pourra plus douter de son absolue réalité.

Dès que l'on commence à déchoir dans l'amour. Dieu commence à s'"irréaliser", et au contraire dès que l'on commence à grandir dans l'Amour de Dieu, et dans la mesure de cette croissance de l'Amour de Dieu en nous, Dieu devient la réalité, et la réalité de toute réalité.

Au monastère des dominicaines de RWEZA, au Burundi, le 25 mars 1990.

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