Introduction intégrale, rédigée par le Père de Boissière, pour le livre "VIVRE DIEU" édité aux presses de la Renaissance en 2007. (suite n°6)

Pour les anthologies, c'est beaucoup plus délicat. Zundel n'y est plus aussi spontanément et parfaitement présent. Elles sont le résultat subjectif d'une sorte de marqueterie faite d'assemblages de textes d'origines parfois très éloignées, et réunies sous un même thème plus ou moins global.. L'auteur y imprime sa vue et ses commentaires parfois trop personnels, au risque d'être infidèle à Zundel. Le Père Paul Debains, dans ses excellentes anthologies, (dont un best seller : « Un autre regard sur l'homme ») s'en est bien défendu. Le lecteur, s'il ne s'en aperçoit pas, en sera plus ou moins trompé, et une mise en garde de la préface ne suffira pas. Il s'imaginera avoir approfondi sa connaissance de Zundel et même il pourra s'en enthousiasmer, mais en fait il s'en sera emparé.

En croyant le com-prendre, et en prenant le pouvoir, il en sera devenu prisonnier. La seule façon d'échapper à cette tentation subtile et très fréquente, c'est de cesser, comme s'est appliquée France Marie, de vouloir identifier Zundel à ce que l'on s'efforce de penser de lui et de faire le vide en soi. On pourra alors se laisser humblement séduire en reprenant contact avec sa personne vivante et non plus avec des idées si belles soient-elles. La lecture approfondie et méditée de la biographie sera toute indiquée pour opérer cette sorte de purge qui, en un sens, est irremplaçable. On ne peut que recommander aussi la lecture, si possible, des anciennes biographies de Gilbert Vincent et de Claire Lucques.

Il est très important de noter que cela vaut d'autant plus pour l'étude de l'Evangile : maintenir et développer constamment une relation humble et vraie de personne à personne avec le Christ au delà de tous les commentaires si beaux soient-ils.

« Aborder quelqu 'un à partir des œuvres, c 'est entrer dans son intériorité comme par effraction ; l'autre est surpris dans son intimité où il s'expose certes, mais ne s'exprime pas, comme les personnages de l'histoire. Les œuvres signifient leur auteur ,mais indirectement, à la troisième personne. » (Emmanuel Levinas, « Totalité et Infini ».).

Rien ne remplace le « coup de cœur »d'une rencontre pure et directe de personne à personne.Toute la vie de Zundel a été définitivement marquée par les illuminations de ses quatorze-quinze ans. Le passage du notionnel au réel, (Cf. la « Grammaire de l'Assentiment » de Newman), s'opérera chez lui en se libérant de son petit moi pour s'ouvrir aux immenses réalités de la beauté des autres et de l'Autre. On pense au succès des photos de la terre d'Arthus-Bertrand prises d'avion, et plus encore celles à partir de la navette spatiale, et du télescope Hubble, comme tout récemment, un merveilleux livre de François Cheng, de l'Académie Française :« Cinq méditations sur la beauté », chez Albin Michel : autant de magnifiques illustrations du Cantique des créatures de St François. C'est ainsi lui qui va libérer Zundel d'ion enseignement notionnel trop étroit, irréel et mal vécu. Rappelons-nous cette première expérience fondamentale avec son jeune ami protestant : « il m'a lu le Sermon sur la Montagne avec un accent si pénétrant, si personnel, si convaincu que j'en étais bouleversé. L'Evangile devint pour moi la voix de Quelqu'un, la voix d'un ami et ces mots étaient pour moi une confidence personnelle qui s'adressait au plus profond de moi-même. Depuis ce temps là, l'Evangile m'est devenu tout à fait personnel. » (Confidences aux carmélites du Caire, 1967) J'ose dire que cette conversion si émouvante est indispensable au lecteur de cet essai d'anthologie pour rester fidèle à Zundel. Un très beau texte de Simone Weil exprime bien cette sortie indispensable de notre égocentrisme :

L'amour nous fait accéder au réel

Nous vivons dans l'irréalité, dans le rêve. Renoncer à notre situation centrale imaginaire. Y renoncer non seulement par l'intelligence, mais aussi dans la partie imaginative de l'âme, c 'est s ' éveiller au réel, à l'éternel, voir la vraie lumière, entendre le vrai silence.

Une transformation s'opère alors à la racine même de la sensibilité, dans la manière immédiate de recevoir les impressions sensibles et les impressions psychologiques. Une transformation analogue à celle qui se produit, quand, le soir, sur une route, à l'endroit où nous avions cru voir un homme accroupi, nous discernons soudain un arbre ; ou, quand ayant cru entendre un chuchotement, nous discernons un froissement de feuilles. On voit les mêmes couleurs, on entend les mêmes sons, mais pas de la même manière.

Il faut se vider de sa fausse divinité, se nier soi-même, renoncer à être en imagination le centre du monde, discerner tous les points du monde comme étant des centres au même titre que moi, et le véritable centre comme étant hors du monde, ...Cela est consentir à la vérité, et ce consentement est amour. » (L'attente de Dieu, La Colombe, p163)

On sait comment Simone Weil a voulu, avec une admirable sincérité, jusqu'à en mourir, mettre en oeuvre ce décentrement dans sa vie d'ouvrière très pauvre. « Une chose te manque : Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes, distribue le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les deux . Viens et suis moi. » (Lc 18,20)

Nous sommes ici renvoyé aux célèbres conversions de St Augustin, de St François, de St Ignace, au mémorial de Pascal, etc.. Et nous avons à la demander pour chacun d'entre nous, humblement, et patiemment, sous une forme ou sous une autre, imprévisible.C'est l'affaire de toute notre vie avec des moments plus ou moins forts. Il faut voir l'exclamation de Zundel, après avoir définitivement suivi spirituellement St François, nu et dépouillé radicalement, face à son père, et sous la protection de l'évêque d'Assise. « Alors tout est changé, on est libre. Et davantage, on ne peut qu'être libre ; le seul devoir, c'est d'être libre, libre, libre ,libre de tout, libre à l'égard de tous, libre devant Dieu qui est la liberté même, libre d'abord de soi-même !! ». (Confidences aux carmélites du Caire, 1967)

J 'ose dire que c'est avec cet esprit de liberté et de prière, à genoux, au moins symboliquement, qu'il faut lire Zundel, au delà des écrits et de la parole, dans ce silence contagieux qui l'habitait., pleinement présent. Le lecteur en est-il conscient ??.

On peut aussi se rappeler ce trait déjà noté et rapporté par l'abbé Bremond dans son « Histoire du Sentiment Religieux en France » L'histoire de cette petite vachère, libre de tout contenu catéchétique, peu encombrant dans son cas, pour être entièrement centrée sur l'essentiel au point d'en faire une leçon inconsciente à celle qui se proposait d'être sa maîtresse:

« La Mère de Ponçonas,, fondatrice des bernardines réformées en Dauphiné, étant à Ponçonas pendant son enfance, il lui tomba entre les mains une pauvre vachère laquelle lui parut d'abord si rustique qu'elle crût qu'elle n'avait aucune connaissance de Dieu. Elle la tira à l'écart où elle commença de tout son cœur à travailler à son instruction Cette merveilleuse fille...la pria avec abondance de larmes de lui apprendre ce qu'elle devait faire pour achever son Pater, car, disait-elle, en son langage des montagnes, je n 'en saurais venir à bout. Depuis près de cinq ans, lorsque je prononce ce mot: Pater, et que je considère que... celui qui est là haut, disait-elle en levant le doigt, que celui-là même est mon père...je pleure et je demeure tout le jour en cet état en gardant mes vaches. » (T.11 p.66.)

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