Notre Dame du Valentin Lausanne Dimanche 30 décembre 1962

Voeux de Nouvel An pour 1963

Sartre fait cette remarque profonde que la plupart des hommes, c'est-à-dire que nous tous pratiquement, sommes portés à nous glorifier des grandes découvertes accomplies par l'humanité ou des faits héroïques dans lesquels se sont distingués des êtres d'exception, c'est-à-dire que nous sommes d'accord pour accepter tout l'héritage positif de ceux qui nous ont précédé, d'assumer éventuellement toute la grandeur de nos con­temporains, mais il y a une chose que.nous refusons, ce sont les crimes de l'humanité, ce sont les forfaitures, ce sont tous les actes qui désho­norent l'espèce humaine. Et Sartre pense avec raison que nous ne devons rien refuser de ce qui est humain et que nous devons porter et accepter la responsabilité des crimes aussi bien que des vertus.

De fait, d'ailleurs, quand on étudie la genèse des crimes, on s'aper­çoit qu'ils ne sont pas des générations spontanées: un homme ne devient pas criminel en une seconde, il y a tout un acheminement, tout un réseau de circonstances auquel nous n'aurions probablement pas résisté davantage si nous nous étions trouvés dans le cas. De toutes façons, nous sommes solidaires et il est impossible que des chrétiens qui croient à la commu­nion des saints ne se sentent pas responsables des égarements de leurs frères. S'ils n'ont pu les prévenir, au moins devraient-ils les expier, s'ils voulaient être fidèles à l'Evangile de Jésus Christ.

Mais en fait, nous sommes nous-mêmes si irresponsables dans notre vie qu'il nous paraît irréel d'être chargés de la responsabilité d'autrui et, précisément, à la clôture de cette année, nous pouvons souligner cette démission colossale dont nous sommes tous coupables en concrétisant notre lâcheté dans l'événement de Cuba qui a failli déchaîner la guerre atomique. Quelle chose absolument extraordinaire, incroyable, inouïe que les hommes, plus de deux milliards d'hommes, aient laissé s'affronter Kroutchev et Kenne­dy comme si de ces deux hommes dépendait le destin de tout l'humanité, comme si c'était leur affaire et non pas la nôtre, ou à attendre qu'ils veulent bien se décider; et, par bonheur, l'un des deux a été assez sage pour reculer devant la solution extrême, et c'est pourquoi nous sommes encore dans une paix relative. Que serions-nous devenus, où serions-nous aujourd' hui si la guerre atomique avait éclaté? Il est presqu'impossible de l'imaginer, tant les conditions auxquelles nous sommes accoutumés auraient été bouleversées.

Et pourtant, c'est un fait: nous n'avons rien fait, nous n'avons pas remué le petit doigt pour changer cette situation, nous avons attendu que deux hommes se décident et nous avons continué à mener notre petite vie avec toutes ses limites, tous ses préjugés, toutes ses ambitions, toutes ses revendications, tous ses ressentiments, toutes ces petites guerres de coup d'épingle ou de clocher. Ce bilan n'a pas de quoi nous rendre fiers. Et nous pouvons tous et chacun assumer notre responsabilité de tant d'irresponsabilité, et clôturer cette année par un acte de contri­tion sur tous les événements internationaux ou individuels qui se sont accomplis parce que nous en sommes tous responsables, responsables par notre omission, par notre carence, responsables parce que nous étions absor­bés dans nos petites affaires qui nous empêchaient d'apercevoir les grandes.

Nous avons donc la paix pour quelque temps encore, avec toute l'incon­nue de la Chine qui ne reculera pas, nous dit Nehru, devant la guerre atomi­que, qui n'a rien à en redouter puisque, avec près de 800 millions d'habi­tants, elle peut allègrement en sacrifier 400 millions et être sûre d'avoir finalement le dernier mot.

Nous entrons donc dans cette nouvelle année, nous allons y entrer tout au moins et nous allons nous demander ce que nous allons faire pour sauver la paix. Pouvons-nous faire quelquechose? (à suivre)

"Ta Parole comme une source" Anne Sigier, p90-94.

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