Suite 5 de la 5ème conférence de semaine sainte donnée à Sainte Marie de la paix en mars 1961. Seul, un sens authentiquement mystique peut nous donner de commencer à comprendre ces pages sublimes !

Reprise : « Il y a une douleur divine au coeur de la douleur humaine et c'est juste­ment cette douleur divine qui donne au mal toutes ses dimensions ! le scandale d'Ivan Karamazov, le scandale de Camus et de tant d'autres, il nous émeut parce qu'il est, à sa manière, un témoignage à cette blessure divine qui ne cesse de saigner dans la douleur humaine. »

Suite du texte : « Et cela sera d'autant plus clair pour nous que l'Humanité de Notre Seigneur est une Humanité sacrement. L'Humanité de Jésus, cette Humanité toute pauvre, cette Humanité incapable de dire "je" et "moi" puisque son moi est Dieu, cette Humanité qui ne possède rien et qui, comme Dieu, est radicalement incapable de rien s'approprier parce qu'elle est tout don, toute offrande et toute oblation, cette Humanité de Jésus ne témoigne jamais d'elle-même ! tout ce qu'elle souffre, tout ce qu'elle endure, la nuit même de l'Agonie, le déchirement et la solitude de la Croix, tout cela est un témoignage rendu à l'éternelle divinité.

Il y a donc en Dieu une réalité qui est la source et la caution de cette passion humaine de Jésus, cette passion humaine de Jésus est la parabole dans le temps de la souffrance divine.

Si Jésus souffre, c'est que Dieu souffre. Si Jésus meurt, c'est que Dieu meurt, comme l'amour peut mourir dans un coeur qui le refuse et qui s'obstine à lui dire non, comme la vérité peut mourir dans un esprit indifférent qui refuse d'être attentif, comme la musique peut mourir au milieu du bruit qui l'environne et qui la couvre, et Dieu est à la fois la musique, Il est à la fois la vérité, Il est à la fois l'amour, il est justement la fragilité infinie qui caractérise toutes les valeurs de l'esprit.

Claudel s'en est aperçu et c'est cela qui a déterminé de nouveau en un instant sa conversion. Il était entré, vous vous rappelez, en dilettante, à Notre Dame, un jour de Noël 1886. Il y cherchait des émotions pour bercer son ennui et il entend les antiennes de Noël et, tout d'un coup, il découvre, comme il le dira plus tard "l'innocence déchirante et l'éternelle enfance de Dieu." Et, quand il ressortira de la cathédrale, il sera croyant malgré lui, croyant jusqu'au fond et il sentira que sa vie toute entière désormais doit être un témoi­gnage à cette innocence déchirante et à cette éternelle enfance de Dieu.

Graham Greene, à sa manière, fera la même découverte dans ce roman magnifique qu'est "La Puissance et la Gloire" et il montrera finalement un prêtre, un mauvais prêtre, à l'origine un prêtre qui n'avait rien compris tout simplement ! un prêtre qui avait eu comme tant de prêtres un faux dieu, sans en être le moins du monde respon­sable d'ailleurs, et qui va découvrir à travers la persécution, à travers un sens tout neuf de la responsabilité parce qu'il se sent pour la première fois le berger d'un troupeau abandonné, il va découvrir soudain cet amour merveilleux qui, pour la première fois, luit dans son esprit et dans son coeur et, finalement, à la veille du martyre, il découvre qu'aimer Dieu, c'est vouloir, c'est vouloir Le protéger contre nous-mêmes !

Aimer Dieu, c'est vouloir Le protéger contre nous -même, justement parce que la Passion de Jésus Christ, qui n'est que la parabole incomparable, la parabole dans le temps de l'éternelle passion de Dieu, car Dieu sera éternellement crucifié tant qu'il y aura un seul être, une seule créature, qui dira "non", car il n'y a pas en Dieu de partialité ! Il n'est pas une mère qui discerne entre ses enfants ! chaque créature est l'objet d'une tendresse infinie et, tant qu'il y en a une seule qui ne sera pas engrangée dans les moissons éternelles, Dieu sera crucifié. Et c'est cela l'enfer, l'enfer dans la lumière de la Croix, l'enfer auquel nous condamnons Dieu et dont il nous faut absolument Le délivrer.

Oui, il est clair qu'il est impossible d'entendre autrement l'appel de la Croix. Il ne s'agit pas d'un sacrifice offert à un moloch par un innocent traqué et abandonné, il s'agit de cette innocence, il s'agit de de la révélation de la Passion d'un Dieu qui est mère infiniment plus que toutes les mères et dont la justice, la justice maternelle, comporte cette substitution de l'innocence infinie à la culpabilité illimitée.

Et si cela est vrai, il faut donc absolument renverser toutes les perspectives : ce n'est pas nous qu'il faut sauver, c'est Dieu ! c'est Dieu ! Il faut Le sauver de nous-mêmes, le sauver de nous-mêmes comme il faut sauver la musique de notre bruit, comme il faut sauver la vérité de nos fanatismes, comme il faut sauver l'amour de notre possession. Dieu est infiniment fragile et Dieu est désarmé. Dieu est sans défense contre nous.

Comment voulez-vous qu'on fasse la vérité contre celui qui se bouche les oreilles ? Elle n'est pas un objet pour le contraindre et l'écraser, elle est une pure intériorité, elle est la lumière de la flamme d'amour qui ne peut luire que dans un esprit qui la laisse transparaître. Et c'est cela justement l'aventure du vendredi Saint, l'immense aventure du vendredi Saint ! ce retour­nement de toute la perspective !

Nous ne risquons rien du côté de Dieu. Qu'est-ce qu'une mère peut faire sinon attendre, souffrir, se donner et mourir pour l'enfant rebelle, pour justement qu'il revienne à soi, pour qu'il cesse d'être dehors et qu'il respire au dedans ?

Qu'est-ce que nous pourrions craindre de Dieu ? Son jugement ? C'est nous qui l'avons prononcé, ce n'est pas Lui qui nous crucifie, c'est nous qui Le crucifions ! Ce n'est pas Lui qui cessera jamais de nous aimer, c'est impossible ! c'est nous qui sommes constamment distraits de Son Amour et indifférents à Sa Présence ! C'est donc Lui qu'il faut sauver, c'est Lui qu'il faut protéger contre nous-mêmes, et c'est à cette souffrance divine qu'il faut nous rendre sensibles dans la souffrance humaine.

Si la souffrance humaine est intolérable, c'est finalement parce qu'elle est vécue en chacun par une maternité divine où s'atteste au coeur de chacun la présence d'un Dieu qui ne cesse de l'attendre.

D'ailleurs nous sommes là au coeur de l'Evangile. C'est Jésus Lui-même qui va nous initier à ce secret incroyable dans le mot si saisissant et si peu compris : "Celui qui fait la volonté de mon Père" cette volonté qui pour Jésus est une nourriture, un pain vivant, un pain de vie comme elle doit le devenir pour nous, "celui qui fait la volonté de mon Père est mon frère et ma soeur et ma mère " (Marc 3,35)

Et ma mère ! et ma mère ! c'est donc vrai que nous avons à devenir le berceau de Dieu, que nous avons à veiller sur Lui comme Marie sur l'enfant de Bethléem, à Le laisser croître en nous, à Le défendre contre toutes nos limites, à conquérir cette transparence qui cessera de faire de Lui une caricature, à nous aborder nous-mêmes sur la pointe des pieds avec un respect infini pour laisser à toutes les fibres de notre être cette dimension infinie que lui communique la présence de Dieu puisque c'est là le témoignage que nous avons à rendre, notre existence elle-même en forme de don.

Si Dieu n!était pas engagé dans notre vie, nous pourrions surseoir, nous pourrions attendre à demain pour L'aimer, nous pourrions ne jamais L'aimer, cela n'aurait aucune conséquence ! En réalité les conséquences sont infinies car il n'y a pas pour Dieu d'autre manière de s'enraciner dans notre histoire, d'être une présence vécue dans la Création, que notre consentement et notre amour. » (à suivre)

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