Suite 4 de la 5ème conférence donnée en mars 1961.

La souffrance divine conçue sur le modèle de la souffrance maternelle.

« La mère dont j'ai parlé si souvent, qui a attendu trente cinq ans un fils qui lui avait été arraché par un mari brutal, cette mère qui a attendu trente cinq ans sans rien dire, sans rien attendre, sans rien demander, en payant les dettes de son fils avec les économies de sa pauvreté, en le vêtant de neuf, en le choyant quand il a été malade, en le recueillant finalement lorsque, consumé de tuberculose, ayant usé sa vie par tous les bouts, incurable et refusé par tous les sanas, il échoue chez elle.

Et la voilà qui le soigne jour et nuit, et qui n'ouvre pas la bouche, et qui ne lui prêche pas ! et qui ne lui demande pas de se convertir, bien que son coeur brûle de cet unique désir qu'il trouve la lumière, qu'il fasse de sa mort un don, un acte libre, un acte humain, qu'il ne la subisse pas comme il n'a cessé de subir ses instincts ! elle n'attend pas autre chose. Elle le demande, mais silencieusement. Elle sait que cette âme est ombrageuse, elle sait qu'elle n'admettra aucun empiétement sur son autonomie ! et elle est là, sereine, dépouillée, transparente, entièrement donnée, silencieuse comme la Vierge au jour où Joseph découvre une maternité dont il ignore l'origine, cette mère silencieuse au berceau de l'éternité de son fils, cette mère qui enfin le voit s'ouvrir parce qu'il a compris, parce qu'il a découvert cet évangile vivant qu'est l'amour de sa mère, parce qu'il a tout compris à travers elle, parce qu'à travers elle, il a senti battre dans son coeur le coeur maternel de Dieu.

Et il n'a pas voulu demeurer en reste. Il a voulu avoir la religion de sa mère, il a voulu être baptisé comme elle, communier avec elle, parce que tout, en un instant, est devenu clair, parce qu'en un instant il est passé, comme Augustin, du dehors au dedans et qu'il a trouvé au coeur de son coeur cette Présence qui n'avait jamais cessé de l'attendre et dont le visage de sa mère était l'évangile visible et irréfragable.

Il est clair qu'il n'y a pas d'autre chemin et qu'il n'y avait pas d'autre voie pour Dieu que celle-là, celle de souffrir pour nous, de souffrir en nous, de souffrir avant nous, de souffrir plus que nous.

Comment concevoir une souffrance divine ? Mais justement sur le modèle de cette souffrance maternelle car la mère dont je viens de parler, cette mère sainte, admirable, que j'ai eu l'honneur de connaître et dont je garde toujours le rayonnement, cette mère n'attendait rien.

Elle était si dépouillée qu'elle avait renoncé à tout retour et, lorsqu' elle souffrait dans son fils, ce n'était pas pour elle, ce n'était pas parce qu'elle était humiliée et déshonorée, c'est parce que, étant donné ce qu'elle était, vivant de la lumière qu'elle respirait, la déchéance de son fils qui lui était plus sensible qu'à lui-même, elle vivait cette déchéance dans un déchirement purement altruiste, uni­quement pour lui avec lequel elle était si parfaitement, si héroïquement identifiée, et elle l'aimait d'une façon si pure, je m'en suis rendu compte le jour où il s'est tourné vers Dieu dans un élan sou­dain, elle ne l'a pas davantage aimé que la veille, elle ne pouvait l'aimer davantage parce qu'elle l'aimait totalement, parce qu'elle l'aimait sans retour, parce qu'elle l'aimait pour lui.

Simplement, comme je le lui ai dit souvent, son amour a changé de couleur, comme le soleil change de couleur suivant les nuances du vitrail qu'il inonde de ses rayons, mais c'était le même amour toujours donné, toujours altruiste, qui n'avait rien perdu parce qu'il avait déjà tout perdu. Et c'est justement cela l'amour de Dieu. »

Et c'est justement cela l'Amour de Dieu : c'est un Amour qui a tout perdu éternellement, c'est un Amour qui ne peut rien perdre parce qu'il a tout donné éternellement au coeur de la Trinité où respire la divine pauvreté. Il n'y a pas de reste, il n'y a pas de réserve, il n'y a rien qui n'ait été entièrement donné et communiqué et c'est pourquoi Dieu, justement, peut souffrir en nous, pour nous, plus que nous, avant nous, sans être diminué en rien parce qu'il est capable d'une identification sans retour et sans réserve et que, lorsque nous nous convertissons, simplement son amour change de couleur parce que nous sommes devenus un vitrail d'une autre teinte, ou plutôt, de murs que nous étions, nous sommes devenus vitrail où le soleil peut chanter.

Il y a une douleur divine au coeur de la douleur humaine et c'est juste­ment cette douleur divine qui donne au mal toutes ses dimensions ! le scandale d'Ivan Karamazov, le scandale de Camus et de tant d'autres, il nous émeut parce qu'il est, à sa manière, un témoignage à cette blessure divine qui ne cesse de saigner dans la douleur humaine. » (à suivre)

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