Début de la 5ème conférence de semaine sainte donnée à sainte Marie de la paix au Caire le vendredi saint en mars 1961.

C'est parce que Dieu est victime du mal que le mal a un visage effrayant. ...

« Vous savez avec quelle passion les écrivains russes du 19ème siècle se sont penchés sur le problème du mal, et en particulier sur le problème de la souffrance infantile. Comment l'enfant peut-il souffrir ? l'enfant innocent, comment peut-il être torturé ? comment peut-il subir le martyre puisqu'il n'a rien fait dont il puisse être responsable ? Et vous vous rappelez comment Karamazov, Yvan Karamazov, voulait rendre son billet au spectacle de la vie si une seule larme d'enfant doit couler dans l'univers ! et, pour lui, il n'était pas question de croire en un dieu quelconque dès lors qu'il y avait dans le monde la souffrance des innocents.

Vous vous rappelez que Camus a repris ce thème dans "La Peste" en faisant dire au docteur Rieux que le plus grand honneur que l'on puisse faire à Dieu dans un monde tel que le nôtre, c'est de croire qu'il n'existe pas.

En réalité, plus le mal est atroce, plus il nous scandalise, mais aussi plus la présence de Dieu s'atteste car, justement, et c'est ce que la Croix va nous apprendre, le mal, le mal des innocents, le mal sous toutes ses formes, le mal de la douleur, le mal de la mort, le mal de la faute, Dieu en est la première victime, et c'est justement parce que Dieu est victime du mal que le mal a un visage effrayant.

Si nous sommes scandalisés par la souffrance d'un petit enfant, et davantage encore par le martyre d'un petit enfant, martyre gratuitement infligé par des adultes en face desquels il est sans défense comme la petite fille enfermée dans les cabinets pendant les mois d'hiver dans un jardin de Moscou et qui bat des poings la porte pour se faire ouvrir, et personne ne l'entend ! Le martyre des enfants nous scandalise justement parce que nous sentons qu'il y a dans l'enfant une majesté d'autant plus vénérable qu'elle est fragile et désarmée, mais cette valeur, précisément, dans l'enfant, cette valeur méconnue, méprisée et bafouée, ce n'est pas autre chose que Dieu Lui-même (1). Car si l'enfant était un petit animal, un paquet d'instincts sans consé­quence, s'il n'y avait pas en lui une valeur possible, une valeur infinie qu'il a à développer et à communiquer, le mal ne serait pas le mal.

Si il est absolu, si il a ce caractère effroyable, si il est monstrueux, c'est justement dans la mesure où une valeur infinie est profanée, est méconnue. Cela veut dire que, loin que le scandale du mal nous éloigne de Dieu, il nous révèle Dieu comme la victime du mal, à condition bien entendu que l'on parle du Vrai Dieu.(1)

Et cependant rien n'est plus étrange que de voir avec quelle facilité les hommes ont attribué à Dieu des caractères qui les feraient rougir eux-mêmes si on les leur attribuait, en faisant de Dieu un vengeur impitoyable, un despote, un moloch, un être acharné à la poursuite de ses créatures, embusqué à tous les tournants de la route pour les surprendre en faute et leur infliger des châtiments éternels.

On a oublié qu'il y avait dans l'humanité une capacité d'amour, une capacité de don merveilleuse qui peut atteindre à l'héroïsme le plus pur et le plus désintéressé ! on a oublié ce qu'une mère, une vraie mère, est capable d'endurer et d'offrir pour sauver son enfant menacé. » (à suivre)

Note (1). Comme c'est difficile pour nous de « voir » les choses ainsi ! La valeur d'un enfant est infinie puisque Dieu lui-même, puisque l'humanité même de Jésus-Christ, l'habite réellement dès le 1er instant de son existence.

Dieu, première victime de tout mal ? Rien n'est d'abord moins évident pour quiconque ne connaît pas Jésus-Christ ! Pour Zundel cette affirmation suppose la connaissance du vrai visage du vrai Dieu révélé par Jésus-Christ mourant sur la Croix, sans quoi elle n'a aucun sens et paraît absurde. La difficulté vient de ce que nous n'avons pas encore commencé à entrer dans les profondeurs du mystère de la Croix.

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