Suite 5 et fin de la 3ème conférence donnée à sainte Marie de la paix au Caire en mars 1961.

L'humanité se trouvera effectivement seulement au contact de la divine pauvreté. Le monde où nous trouvons Dieu commence toujours aujourd'hui. ...

« Si Jésus nous guérit de toute possession, cela ne veut pas dire que nous ayons raison, qu'en étant chrétien, nous ayons raison ! L'Evangile de Jésus Christ n'est pas un monopole, il n'y a pas de peuple élu, nous n'avons raison contre personne, nous avons raison pour tout le monde. C'est toute l'humanité qui peut se trouver, et qui se trouvera effectivement seulement au contact de cette divine pauvreté mais, si nous voulions nous targuer d'une supériorité, c 'est que déjà nous aurions tourné le dos à l'Evangile.

Si nous voulions nous targuer d'une supériorité, c'est que déjà nous aurions fait de l'Evangile une possession, que nous l'aurions identifié avec une race, avec un continent, avec une langue, avec une culture, avec une civi­lisation, toutes choses périssables ! C'est que nous aurions trahi Dieu dans son infinie dépossession car il faut bien constater que la religion dans le monde est presque toujours une biologie et non pas une spiritualité.

On ne choisit pas sa religion, on naît dans une religion comme on naît dans une famille, comme on naît dans un pays, comme on naît à une époque, comme on naît dans une culture et dans un langage !

La religion est, pour la plupart des hommes et pour nous-mêmes presque une biologie, une appartenance instinctive et passionnelle et non pas le contraire, le contraire, c'est-à-dire une liberté, une universalité, un accueil, une transparence, une amitié sans frontière, et c'est pourquoi les religions, et la nôtre d'abord, est presque toujours un fanatisme, un anathème jeté aux autres, un refus et un mépris des autres, ce qui constitue tout de suite un mépris et un refus du Dieu vivant.

Ne nous méprenons pas, nous avons tous à nous guérir de cette biologie religieuse que peut être pour nous le christianisme comme de toutes les biologies, non pas bien sûr pour renier aucune valeur, mais pour nous rendre digne de toutes les valeurs.

Il est parfaitement clair que être chrétien au sens de saint François, c'est-à-dire au sens de Jésus Christ, c'est ne plus rien posséder, et d'abord ne pas se posséder soi-même, c'est n'être plus tributaire d'aucune appartenance instinctive, n'être plus esclave d'aucune servitude passionnelle de groupes ou d'individus ! et le seul témoignage que nous aurions à rendre - et que nous avons à rendre - c'est justement celui-là : qu'il n'y a pas de peuple élu, que tout le monde est attendu, que tout le monde est accueilli, que tout le monde est aimé et qu'il ne s'agit pas de changer de formule.

La Trinité n'est pas une formule. La Trinité n'est pas un rébus ! la Trinité, c'est tout simplement la seule possibilité d'un Amour-source, d'un Amour qui va vers un autre, d'un Amour qui constitue la divinité comme telle et qui nous délivre du Mollah, du despote, du dieu-pharaon et de toutes ces idoles qui lui font cortège.

C'est ce Dieu-là qu'il s'agit de rencontrer - il n'y en a pas d'autre - et quand nous hésitons, il ne s'agit pas de recourir à des arguments et de nous demander comment le monde a commencé, parce que le monde où nous trouvons Dieu ne commence qu'aujourd'hui, il ne commence qu'avec nous, il ne commence qu'avec cette décision d'une liberté qui éclot, d'un amour qui se découvre et qui se donne comme s'éveille l'amour dans un coeur humain, comme s'éveille le véritable amour dans une lumière imprévisible, insoupçonnable avant la rencontre puisque c'est dans le circuit d'une lumière intérieure que le visage découvre le Visage et le cœur le Coeur.

Il s'agit donc pour nous de savoir de quel esprit nous voulons être et si, sous ce nom de Dieu, nous entendons mettre nos privilèges en défendant nos possessions ! ou si être chrétien signifie pour nous, au contraire, nous délivrer de toute possession, n'être plus esclave d'aucune biologie mais transformer toute cette réalité dans le concert d'une relation universelle, transformer tout cela en cet être nouveau qui passe par la nouvelle naissance dont Jésus parle à Nicodème et qui naît enfin à soi-même en naissant au Dieu vivant.

Il est bien clair, n'est-ce pas, que, si Dieu vu dans la lumière et vécu dans l'amour de Saint François était notre Dieu, il n'y aurait pas de problème, nous n'en serions pas où nous en sommes, il n'y aurait pas de problème ! Si Dieu avait été en nous cet accueil, cette ouver­ture, cette dignité, cette grandeur, cette générosité, il n'y aurait pas de problème ! Pourquoi le monde se serait-il défendu et contre quoi se serait-il défendu ?

Il s'est défendu contre une idole, contre un Mollah, contre un pharaon, contre un immense despote, un immense propriétaire ! Il a bien fait, c'est un faux dieu ! Le malheur, c'est qu'il a cru qu'il n'y en avait pas d'autre.

C'est à nous, c'est à nous, si nous y tenons, si nous y tenons vraiment, si nous y tenons passionnément de cette passion rectifiée et lumineuse qui est celle que François éprouve pour la divine pauvreté, si nous y tenons, alors commencera le vrai témoignage, le seul valable, alors s'inaugurera la seule catholicité qui ait un sens, la catholicité de l'amour, l'universalité du don dans la suppression de toutes les fron­tières de race, de classe et de confession.

Car le christianisme n'est pas une confession, il n'est pas un Credo parmi tant d'autres, il est purement et simplement cette pauvreté divine déposée comme un ferment dans la sainte Humanité de Jésus Christ pour fermenter en nous et faire lever la moisson des épis mûrs, cette moisson joyeuse, cette moisson infinie où tous les peuples pourront trouver leur pain, parce que personne ne voudra plus accaparer pour soi le bien des autres, parce que chacun sentira en chacun, du moins ce serait cela l'Evangile, la dignité de Dieu engagée, exposée et confiée à notre amour.

Comme nous avons besoin de nous convertir tous, vous et moi, moi et vous ! comme nous avons besoin de nous convertir au sens le plus profond pour entrer dans ce monde qui est le seul vrai monde ! le seul que Jésus consacre, le seul où l'humanité puisse respirer, le seul où chacun se sentira accueilli, le seul où Dieu ne pose pas de problème parce que ce vrai monde respire en Lui, qu'il en est immédiatement la lumière reconnue et le centre joyeusement accueilli.

Tous les problèmes sont ainsi renouvelés par la nouveauté infinie de l'Evangile. Il n'y a plus qu'un problème, celui de notre effacement, celui de notre consentement, celui de notre libération de ce moi frontière, de ce moi limite, de ce moi asphyxiant, de ce moi qui est la négation de nous-même et de tout.

Voilà le chemin qui s'ouvre, voilà la chance unique, incomparable et merveilleuse, et c'est à cette chance qu'est lié aussi l'avenir de Dieu dans ce monde, car, si nous ne saisissons pas cette chance, Dieu mourra dans l'humanité de plus en plus, car l'humanité, à mesure qu'elle deviendra plus puissante dans l'ordre technique, s'ouvrira moins et sera encore plus incapable d'endurer ce dieu-mollah et le reléguera avec raison au musée des antiquités.

Mais Jésus, ce n'est pas une antiquité. Jésus est vivant, Jésus nous appelle à la vie, Jésus nous introduit dans cette confidence adorable, Jésus nous introduit dans l'intimité du Père et du Fils et du Saint Esprit, Jésus nous conduit au coeur du premier amour, Jésus nous rend parents de la divinité parce qu'entre elle et nous, il n'y a plus l'obstacle d'un pouvoir qui nous voudrait dominer, il n'y a plus que cette générosité qui nous appelle, qui veut nous transformer en elle afin que nous devenions ce qu'il est et que Dieu puisse réellement dire "Je" et "moi" en nous, comme Il le disait à un mystique qui l'interro­geait : "Qui êtes-vous, Seigneur ?" - "Toi, toi !"

C'est à cela que Jésus veut nous conduire, à un Dieu plus intime à nous-même que nous-même et qui nous répondra comme la voix de l'amour quand nous l'interrogerons, il répondra sur le mode nuptial, Il nous redira dans le secret de nous-même ce qu'il dit tous les jours dans la divine liturgie : "Tu es moi. "

Fin de la 3ème conférence.

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir