Personnel (On peut se contenter de lire le texte de la conférence « sitée » plus bas *.)

Quand risque-t-on d'abîmer Dieu en en parlant ? Chaque fois qu'on en parle en négligeant sa « trinitarité », du moins en ne la sous-entendant aucunement.

Dieu est trinité et chaque personne divine n'est personnalisée que dans sa relation à l'Autre en la Trinité. Le Père, le Fils et l'Esprit n'ont d'autre personnalité que cette relation à l'Autre en la Trinité.

Dieu est unique mais il n'est pas solitaire, Il n'est ni n'a jamais été seul, et Il est unique à cause de la qualité de cette relation qui constitue chaque Personne et permet l'unité parfaite du Dieu Trinité.

On peut dire aussi qu'on risque d'abîmer Dieu quand on en parle comme de Quelqu'un d'extérieur à l'homme, Il serait donc alors finalement peu soucieux de ce qui peut arriver à sa créature, celle-ci lui restant extérieure. On ne comprendrait plus pourquoi Il est allé jusqu'à s'impliquer lui-même pour le bonheur et le salut de l'homme en se faisant homme il y a 2000 ans..

Il y a aussi ... Jésus-Christ qui, apparemment, semble extérioriser Dieu lorsqu'Il en est l'incarnation parfaite en l'homme. En fait Il fait et veut faire exactement le contraire, Il veut nous faire connaître que Dieu est esprit.

Ce qu'on oublie facilement, et Zundel a beaucoup insisté là-dessus, c'est que l'Humanité sainte de Jésus-Christ n'est pas Dieu même si elle en est l'incarnation parfaite, et donc que, quand on voit ou a vu Jésus-Christ non encore "passé" au Père, on n'a pas vu Dieu. Jésus-Christ justement est venu nous délivrer d'une conception extérieure de Dieu en nous disant que « Dieu est esprit » (Jean, 4,24), et en faisant à l'humanité le jour de la Pentecôte don de cet Esprit qu'est Dieu, don qui est le terme et la raison d'être de son incarnation parfaite en l'homme lorsqu'Il se fait l'un d'entre nous.

* Voici maintenant la 5ème conférence de Zundel à la Rochette. Elle présente la Trinité divine sous un jour nouveau, et dont il importe, c'est capital, de reconnaître la nouveauté. On portera une attention particulière à cet enseignement, c'est extrêmement important.

* 5ème conférence de M. Zundel donnée aux oblates bénédictines de La Rochette en septembre 1959.

« Nietzsche a brutalement exprimé la fin de non recevoir que ce monde oppose à toute religion : "S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas dieu ? Donc il n'y a pas de dieux !" Cette attitude, sous une forme moins abrupte assurément, est plus répandue qu'on ne le croit.

Je me souviens de cette petite fille qui, après avoir entendu parler de la gloire, de la puissance, de la richesse et du bonheur infinis de Dieu, ne pouvait admettre que des avantages aussi exorbitants fussent le lot d'un seul et attendait tranquillement son tour d'être dieu.

Une sorte de capitalisme transcendant, invulnérable, despotique et tout puissant, aux caprices duquel tout est soumis et à qui nul ne peut échapper, c'est sous ces traits de caricature, en effet, que beaucoup se représentent la divinité toute enivrée d'elle-même ! occupée tout entière à se célébrer et ne faisant grâce qu'à ceux qui s'aplatissent devant elle ! elle réalise, à une échelle infinie, le type du Narcisse mythologique, amoureux de lui-même et qui passe son temps à savourer sa propre beauté.

Certains croyants vont jusqu'à parler d'un égoïsme légitime et nécessaire de Dieu dont ils lui reconnaissent ingénument le privi­lège. D'autres, qui n'osent pas le dire tout haut pensent tout au fond d'eux-mêmes que ce serait tellement plus simple si Dieu n'existait pas et si l'on pouvait faire tout ce que l'on voudrait.

Toutes ces conceptions, qu'elles soient religieuses ou anti-religieuses, gravitent autour d'une idole. Le Dieu vivant de l'Evangile est Trinité, c'est-à-dire suprême dépouillement. Personnifié en un triple foyer d'altruisme, tout Son être est éternellement répandu en oblation de Lumière et d'Amour (1) où "il circule" de l'un à l'autre par le jeu réci­proque des subsistances relatives (relationnelles) en lesquelles Il ne s'affirme que pour et par cette communication : rien n'est plus éloigné du super-capitalisme auquel je viens de faire allusion ! rien n'est plus proche des intuitions du troubadour séraphique qui rêvait d'épouser Dame Pauvreté.

Comment douter, en effet, que Saint François ait perçu sous cette figure la réalité même de la vie divine ? Il eût été, sans doute, bien incapable d'expliciter en concepts la conviction qui l'emportait et qu'il défendait avec tant d'inflexible obstination, mais il n'était pas de ces hommes qui donnent leur vie pour un songe et qui sacrifient le réel à une image. S'il a renoncé à toutes ses ambitions de jeune bour­geois aspirant à la plus haute noblesse, c'est que la vraie grandeur lui était apparue sous les traits de la divine Pauvreté. L'anathème qu'il prononce contre toute propriété matérielle au sein de son ordre est dirigé contre l'esprit de possession. Si le "frère mineur" ne doit rien s'approprier, c'est pour atteindre plus sûrement au dépouillement intime où il s'affranchit de lui-même.

La pauvreté extérieure est le symbole et la garantie de la pauvreté intérieure, de la pauvreté selon l'esprit qui est la première béatitude, première, aux yeux du Poverello, non pas seulement dans l'ordre de promulgation suivant la lettre du texte évangélique, mais dans l'ordre des valeurs où elle s'identifie avec la charité, avec la béatitude même de Dieu qui est la joie du don.

Comme il eut aimé le mot de Sénèque s'il l'avait connu : "Ce n'est pas la richesse qui te fera pareil à Dieu. Dieu n'a rien, Dieu est nu !" Quelle possession, en effet, au sens égocentrique que ce mot revêt ordinairement, attribuer à l'être qui est entièrement dépossédé de lui-même et dont le Moi est constitué par l'altruisme trois fois subsis­tant qui en fait une extase de Lumière et d'Amour ? Selon le vocabulaire issu de la distinction entre l'être et l'avoir, Dieu EST tout parce qu'il n'A rien, c'est-à-dire, en langage chrétien : Dieu est la suprême valeur parce qu'il est l'éternelle Charité.

Il est malheureux que la Sainte Trinité ait été parfois présentée comme inintelligible parce que présentée du dehors. Heureusement Jésus Christ nous a révélé le vrai visage de Dieu en nous introduisant dans l'intimité de la très Sainte Trinité qui est la source, la lumière et l'espace de notre liberté.

Le mystère chrétien n'est pas un mystère limite mais un mystère de plénitude, il n'est pas mystère parce que l'intelligence s'y heurte à l'incompréhensible mais parce qu'elle passera l'éternité à découvrir, contempler, admirer sans jamais l'épuiser la source sans cesse jaillissante de joie, de beauté et d'amour de la Vie divine.

L'enfant comprend très bien le lien qui existe entre son père, sa mère et lui. Le bien de la famille, son trésor, c'est son unité, son harmonie, son amour. Ce bien essentiel est constitué par le fait que chacun regarde l'autre. C'est dans la mesure où chacun s'oublie pour le bonheur des autres que subsiste le bien incomparable de l'unité et de l'amour.

Ce bien unique ne peut être possédé par un seul. Si l'un veut l'acca­parer, se faire centre, il détruit l'harmonie et la joie de la famille. C'est un bien qui ne peut exister qu'à l'état de communication.

C'est d'ailleurs la condition de tous les biens de l'esprit. Le musicien qui a joué divinement, qui a révélé la musique à ses auditeurs, qui les a conduits au coeur du silence, perdrait le contact avec la musique s'il prenait les applaudissements au compte de son succès personnel, il ne peut demeurer dans la musique qu'en l'écoutant. Dès qu'il s'écoute lui-même, il se ferme les portes de la musique, comme le savant se ferme la vérité quand il veut se l'approprier, en garder le monopole. Ainsi en est-il de la Vie Divine.

Le suprême bien de l'éternelle divinité n'existe qu'à l'état de communication, Dieu est unique mais non solitaire, Dieu est une famille, Dieu se communique, en Dieu "Je" est un Autre. En Dieu, la connaissance n'est pas un regard qui revient vers soi, mais elle est une confidence éternelle du Père au Fils et du Fils au Père. La personnalité en Dieu est constituée par un altruisme subsistant. Ce qui distingue les Personnes Divines, c'est que chacune est toute communication aux Autres. Toute la Vie Divine ne subsiste que dans cet échange. Il n'y a rien en Dieu qui ne soit communiqué, c'est ce que signifie "Dieu est Amour".

Dieu est Amour, communication, totalement, sans reste et sans réserve. La divinité n'appartient pas au Père, il La communique, ni au Fils qui La communique également, ni au Saint Esprit qui est toute aspiration et re-spiration. Dieu est Dieu parce qu'il n'a rien. Il est l'Infini dépouillement. Il donne tout.

L'intuition de Saint François d'Assise l'a conduit à cette immense lumière. Heureusement il n'en a pas fait la théorie, mais il a vécu cette Pauvreté divine et nous a permis d'en entrevoir la profondeur insondable et d'y puiser une joie que personne ne peut nous ravir.

Le Vrai Dieu ne peut rien posséder ni rien perdre, Il donne tout éternelle­ment et nous invite à tout donner pour devenir ce qu'il est. Combien de chrétiens n'ont pas encore compris la nouveauté incroyable de l'Evangile ! Il faut changer de regard pour apercevoir ce Dieu qui se révèle dans la transparence de Jésus Christ.

Jusqu'à Jésus on a conçu la grandeur comme une domination. Etre grand, c'était commander, avoir des esclaves, en recevoir des hommages ! On a projeté sur Dieu l'image des royautés absolues de l'Antiquité et on en a fait cet être colossal capable de nous écraser et se plaisant à nous voir prosternés dans la poussière !

Jésus Christ nous a révélé une autre échelle de valeurs, celle du Lave­ment des pieds, cette scène bouleversante qui nous conduit au coeur de l'Evangile. Les apôtres la refusent au nom de leur image du Dieu de domination et Jésus veut ouvrir le Nouveau Testament par ce geste qui nous apprend que la grandeur n'est pas dans la domination mais dans la géné­rosité du don. Nous sommes tous tentés de nous construire dans la domination, nous voulons une cour qui nous admire !

Notre grandeur, comme celle de Dieu, est dans la générosité. Dieu n'a pas de sujets, pas d'esclaves, Il ne défend pas son domaine contre nous. Dieu est libérateur, Il est l'espace où notre liberté s'accomplit.

Dieu est l'Amour qui veut nous introduire dans l'Amour. Dieu est la Pauvreté qui veut nous introduire dans la Pauvreté. Dieu est Celui qui donne tout et nous appelle à tout donner.

Il fallait Notre Seigneur pour nous délivrer de l'image d'un faux dieu au visage de propriétaire et de despote. Jésus nous a livré la grande confidence qui fait la nouveauté de l'Evangile. Encore faut-il que cette vision chrétienne du monde se diffuse partout.

Certains chrétiens lisent encore le Nouveau Testament avec l'esprit de l'Ancien ! au lieu de lire l'Ancien avec l'esprit du Nouveau. Jamais nous ne saurons accueillir avec assez de joie cette confidence divine. Lorsqu'elle est accueillie, toutes les idoles s'écroulent et toutes les fausses grandeurs tombent ! Il ne reste que la seule vraie grandeur qui est celle d'aimer. Laissons s'éveiller en nous la joie de cette découverte inépuisable des trois Personnes divines.

Si nous avons l'honneur redoutable d'enseigner aux enfants, mettons-les devant ce Dieu-Amour qui veut nous rendre semblables à Lui-même. Il n'y a pas de jour où cette rencontre avec la Trinité ne soit comme la source qui jaillit en Vie éternelle, où la découverte des abîmes du Coeur de Dieu ne soit une nouveauté inépuisable.

Il nous faut rester dans cet émerveillement pour travailler à notre place dans le monde qui se pose en ennemi de Dieu. Pour désarmer ce monde qui se déchire lui-même, il faut lui présenter le vrai Dieu dans une vie de Pauvreté, une vie transparente, silencieuse, une vie où chacun se sente accueilli et où Dieu apparaisse comme l'espace illimité où la liberté respire.

En vivant cette joie, nous demanderons que cette vision se communique, que le monde connaisse enfin le vrai visage de Dieu et que le nôtre n'en soit que la transparence ! »

(l) Pour le début de cette conférence, nous recopions exactement le texte de Maurice ZUNDEL dans son livre "Itinéraire", chap. X, "La suprême liberté", pp. 166-168.

Note (1). L'objection, ou plutôt la question la plus forte, demeure : mais pourquoi Dieu a-t-il fait en sorte que l'homme ne reconnaisse pas immédiatement Sa « trinitarité » ? C'aurait été tellement plus simple ! L'homme foncièrement n'a pas mauvaise volonté, pourquoi erre-t-il si facilement et si communément, et si dramatiquement, et si innombrablement, quand il vient sur la terre ? je ne connais pas de réponse qui satisfasse pleinement sinon peut-être celle qui voit Dieu voulant donner à l'homme un tel bonheur que cela devait se mériter, sans cela l'homme lui-même en aurait été malheureux, malheureux d'avoir, ou d'être, tout cela, dans un tel bonheur, sans l'avoir aucunement mérité.

ET ce mérite est acquis en continuant l'œuvre de création et rédemption commencée par le Dieu Trinité. Dieu la continue maintenant, et veut l'achever, en et par l'homme. L'homme, en quelque sorte, prend la relève.

Et il reste possible que Dieu lui-même mérite éternellement, d'une façon infiniment mystérieuse, d'être ce qu'il est, avec son parfait bonheur.

On relira ici avec grand profit tout le merveilleux premier chapitre de l'épître aux Ephésiens avec cette prière : « Que le Dieu de Notre Seigneur Jésus-Christ illumine notre intelligence ! » (Ephésiens, 1,18)

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