3ème conférence donnée à la Rochette en septembre 1959.

... Dieu ne peut établir son règne qu'au-dedans de l'intimité secrète avec chacun de nous. ...

« Le plus formidable conflit de notre temps (en 1959), celui entre l'Est et l'Ouest, exprime un refus de Dieu. Ce refus se formule ainsi : "Un être quel­conque n'est indépendant à ses propres yeux que s'il se suffit à lui-même." C'est le refus de Dieu du marxisme. Mais les chrétiens affirment aussi que la conscience humaine ne peut être que libre : la liberté humaine est notre but. Entre Dieu et nous, il y a réciprocité. Le vrai Dieu ne veut pas asservir l'homme mais lui donner son amitié. Tout l'Evangile veut abolir l'esclavage et veut que le "oui" de l'homme réponde au "oui" de Dieu.

C'est pourquoi le duel tragique de l'Est et de l'Ouest repose sur une formidable équivoque : on refuse d'une part, et on défend, de l'autre, un faux dieu. Dieu veut plus que cela.

Il est donc essentiel de prendre une conscience nette de Dieu. Il s'agit de savoir ce que recouvre le mot "Dieu". L'Evangile nous offre cette effroyable tragédie du Christ accusé d'être l'ennemi de la religion, crucifié au nom de la religion, immolé pour sauver la religion.

Parlons-nous d'un Dieu à notre image, suivant nos intérêts d'occiden­taux, de patrons, de partisans etc., ou du Dieu transcendant, universel, infini, confié à notre amour ? Une multitude de gens défendent une idole parce qu'ils se font leur Dieu suivant leurs idées, leur nationalisme étroit, leur mentalité de classe. On peut arriver à tolérer sous le nom de Dieu les abus les plus monstrueux. Le Dieu contre lequel Marx s'insurge est le faux-dieu de la société de 1848, mais le malheur est que les chrétiens tolèrent les abus, font la cour aux puissances d'argent, de politique.

Si le Christ était présenté dans toute Sa pureté et si ceux qui se récla­ment de Lui vivaient de Son Esprit, le marxisme n'aurait jamais existé, car on aurait vécu selon la justice et on aurait remédié à tout en mettant au premier plan la dignité de l'homme. Au lieu de cela, les chrétiens ont défendu un Dieu impensable et ont donné de Lui l'image du maître qui aliène la liberté, qui défend et qui ordonne, qui laisse tomber des miettes à ses sujets. Or, le vrai Dieu est l'espace où notre liberté respire.

Saint Jean de la Croix appelle Dieu une "musique silencieuse ». L'Evangile nous révèle le Dieu intérieur, silencieux, qui est la vie de tous les génies créateurs, "la vie de notre vie" (Saint Augustin). Personne n'est plus proche de nous.

Jean Rostand, qui se croit athée, est un de ceux qui respirent Dieu sans lui donner Son Nom, il témoigne dans sa vie profonde de sa recherche brûlante du Dieu Vivant lorsqu'il parle de "l'amour de la Vérité cachée dans les choses". L'artiste est aux aguets de la vérité. La vérité et la vie se rejoignent. C'est pourquoi Einstein disait que l'homme qui a perdu la faculté de s'étonner dans sa recher­che de la vérité est comme s'il était mort.

Il est impossible que la vérité soit une gêne, une limite, une prohibition, une menace. La vérité surgit dans la réciprocité de lumière et d'amour où il n'est jamais question que de se donner à quelqu'un qui se donne. La joie de connaître est toujours nouvelle et aboutit au centre qui est au-dedans de nous, à la source qui jaillit en Vie Eternelle. Oui, ces deux joies sont comparables : la joie du savant ou du philosophe, et la joie de l'artiste ou du poète et sur le même plan qu'elles, il n'en est pas d'autre. C'est un peu vainement qu'on cherche à les dire : elles sont indicibles, ayant en elles quelque chose d'infini. L'une procède de la Vérité, l'autre de la Beauté, elles sont donc toutes deux quasi divines. J'y vois des images, ou des reflets de la joie du Créateur quand Il se repose après le sixième jour, trouvant que sa Création est parfaitement bonne. Dans le torrent des joies futures, la joie de connaître sera peut-être le flot prépondérant. La joie de connaître apparaît parfois tellement accablante que l'on a peur d'en mourir, comme de la vision de Dieu. " (Pierre Termier, La joie de connaître, chapitre premier)

La misère des pseudo-philosophes et des pseudo-théologiens est d'avoir défini Dieu comme un objet au lieu de dévoiler le visage d'une Personne. On ne connaît le vrai Dieu que lorsqu'on s'engage dans ce dialogue où se trouve la liberté, lorsqu'on refuse d'être un réceptacle et de se laisser conduire par des forces obscures, lorsqu'on est passé de l'homme réel à l'homme possible, lorsqu'on est vraiment soi-même une source, une ori­gine, un commencement. Dieu est intimité pure et on ne peut pas Le reconnaître tant qu'on n'est pas soi-même au-dedans.

"Tard je t'ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t'ai aimée ! Mais quoi ? Tu étais au-dedans de moi et j'étais, moi, en dehors de moi-même, et c'est en dehors que je Te cherchais. Je me ruais, dans ma laideur, sur la grâce de tes créatures. Tu étais avec moi et je n'étais pas avec Toi, retenu loin de Toi par ces choses qui ne seraient point si elles n'étaient en toi ! " (Saint Augustin. Confessions. livre X, 38)

L'héroïne d'un roman de Mary Webb, la petite Prue, s'ennuie comme ses cama­rades dans son protestantisme. Elle a un bec de lièvre, ce qui l'oblige à une certaine réclusion, et elle se défend de son infirmité en aimant la terre. Elle l'aime, la comprend, dialogue avec elle. Elle travaille comme plusieurs hommes et se réjouit de faire fructifier la terre. Elle se repose d'ordinaire en filant sa laine dans le cellier où les fruits, sur les étagères de son cellier, achèvent de mûrir. Un après-midi, comme elle contemple les prés ensoleillés qui dévalent de la ferme, il lui semble tout à coup qu'une créature toute de lumière est venue de très loin nicher dans son coeur. L'expérience se renouvelle, si profonde et si comblée, que la petite Prue se prépare à cette merveilleuse visite chaque fois qu'elle remonte dans son cellier. Elle en vient à bénir le "précieux bannissement" que lui impose son infirmité car, sans elle, elle n'aurait jamais connu "cette voix qui vient d'au-delà du silence".

Tous ceux qui ne veulent pas se fabriquer un faux dieu apprennent que la vérité qu'ils veulent connaître est toujours au-delà des formules et que c'est au-dedans que se réalise le dialogue avec le Vrai Dieu. Dieu ne peut établir son règne qu'au-dedans de l'intimité secrète avec chacun de nous.

Le signe de l'approche du Dieu Vivant, c'est la liberté, ce pouvoir royal et divin de se donner. On ne sait pas ce que c'est que de se donner tant qu'on n'a pas rencontré le Dieu Vivant, souverainement libre et qui se donne sans cesse. L'âme affranchie de toute contrainte se perd de vue et elle sait que c'est Dieu qui vit en elle.

L'Ancien Testament est la nuit mystique qui prépare l'aube pascale. Il donne les vérités de la première étape, celle du tunnel qui suit une route orientée vers la lumière éternelle. Il ne faut pas prendre la vérité de l'étape pour la lumière définitive. Il faut envisager l'Ecriture Sainte toute entière comme un mouvement vers la vérité totale. Les vérités de la route, de l'étape, du tunnel, sont peut-être encore nécessaires au point de vue pédagogique, mais il importe de bien les comprendre comme des vérités du moment et non des vérités du terme. C'est nécessaire pour donner à Dieu Son Vrai Visage.

Quelle piètre idée on se fait de Dieu ! un surveillant, un despote ou, au mieux, un président de cour d'assises ! C'est effrayant de penser qu'on a pu vivre avec une idée de Dieu aussi inconsistante et aussi bassement humaine ! On ne voudrait pas être ce qu'on le fait être." (François, par le P. Auguste Valensin, p. 161).

Dès que nous cessons d'être en face de Dieu actuellement, dès que nous cessons de dialoguer avec Lui, Dieu devient une idole parce que nous L'enfermons dans un mot, une formule, dont on ne peut déduire une intimité. Une intimité ne se déduit pas, elle se vit. Il est blasphéma­toire de parler de Dieu quand on n'en vit pas et, quand on en vit, il n'y a guère à en parler ! "Allez, disait l'Abbé Viollet à ses assistantes sociales, ne parlez pas de Dieu ! Soyez vous-mêmes parole de Dieu. Si vous en parliez, vous l'abîmeriez ! "

L'auteur du "Nuage de l'inconnaissance", mystique anglais anonyme du 14ème siècle (p. 86) exhorte son disciple à faire de la recherche de Dieu l'oeuvre de sa vie et il lui dit : "A ce moment, tu me deman­deras : comment puis-je penser à Dieu et qu'est-Il ? A cette question, je ne peux répondre qu'une chose : je n'en sais rien. "

Il faut sans cesse découvrir Dieu, la source qui jaillit en Vie éternelle. On ne peut connaître Dieu que par la nouvelle naissance, en se donnant, en s'engageant, en se transformant en Lui, en entrant et demeurant dans la solitude intérieure pour entendre la "musique silencieuse" qui est le Dieu Vivant. »

(fin de la conférence)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir