Conférence non située, non datée. Début.

Le vrai problème : qu'avons-nous fait de l'homme intérieur ? Quelle est cette création intérieure qui fait de l'homme une source, une origine et un créateur : voilà toute la question. Croyons-nous qu'il y a en nous la possibilité d'un univers plus précieux que l'univers visible ? Qu'il y a en chaque homme un trésor infini ? ...

« On entend constamment parler de l'opposition entre croyants et incroyants. Aucune opposition ne me semble plus artificielle de même que le conflit Est -Ouest qui coïncide plus ou moins avec cette opposition. Car enfin qui sont les croyants et qui sont les incroyants ? Sommes-nous vraiment des croyants ? et qu'est-ce que cela veut dire ? En qui croyons-nous et à quoi croyons nous ?

Un évêque de l'antiquité, Saint Théophile d'Antioche, nous rappelle ici l'importance capitale de considérer l'homme avant de parler de Dieu. C'est ce vieil auteur, qui vivait à la fin du deuxième siècle, c'est cet évêque syrien qui nous dit ce mot capital : " Si tu me demandes, si tu me dis : montre-moi ton Dieu ! je te dirai montre-moi d'abord quel homme tu es! montre-moi si les yeux de ton âme voient clair, si les oreilles de ton coeur savent entendre, et je te montrerai mon Dieu ! " Impossible donc de parler de Dieu, sans savoir à quel homme on a à faire.

La femme pauvre qui me disait : " Comment voulez-vous que je prie et que je médite devant mes marmites vides avec cinq enfants à nourrir ? " Qu'est-ce qu'elle réclamait ? La possibilité justement d'un espace intérieur, car l'homme commence à manifester son essence, sa nature parti­culière, son privilège d'être raisonnable, dans le survol du temps. L'homme peut voir au-delà du moment présent, et, vous savez que, si vous êtes certains de ne pouvoir manger demain, votre repas d'aujourd'hui, déjà, vous reste à la gorge.

L'homme a besoin d'une sécurité à long terme parce que justement, il peut vivre au-delà du moment présent, et que l'insécurité certaine de demain tue toute espèce de repos et de bonheur aujourd'hui.

La femme pauvre, devant ses marmites vides sait très bien qu'il faut, pour pouvoir penser, prier, méditer, avoir l'esprit libre; il faut pouvoir disposer d'un espace intérieur et cet espace intérieur est conditionné au-dehors par un espace de sécurité.

Mais pourquoi veut-elle absolument disposer d'un espace intérieur ? C'est que justement elle est consciente qu'être un être humain, c'est d'être capable de créer au-dedans de soi un bien si précieux qu'il dépasse tous les biens ! un bien auquel doivent se subordonner toutes les richesses, tous les moyens de production, toutes les lois du travail, toutes les organisations politiques. Et quel est ce bien ? quelle est cette création intérieure qui fait de l'homme une source, une origine et un créateur? Voilà toute la question.

Croyons-nous vraiment qu'il y a en nous cette possibilité d'un monde intérieur, d'un univers plus précieux qu'un univers visible ? croyons-nous que chacun de ces petits hommes qui s'agitent à la surface de notre planète, est indispensable ? qu'il apporte avec lui une révélation qu'il est seul capable de commu­niquer ? Qui croira cela ? qui, parmi les hommes politiques, qui, parmi les chefs d'état, qui, parmi les diplomates qui prennent part aux conférences internationales, qui, parmi les chefs de guerre qui ne cessent de répandre le sang, qui croit qu'il y a dans l'homme, vraiment, un trésor infini ?

Et alors, que l'on bâtisse des plans quinquennaux ou que l'on construise des églises, si c'est un Dieu qui vient du dehors, voyons ces deux hypothèses. Les plans quinquennaux dont Staline a été l'inventeur : nous allons nous proposer de construire des barrages, de creuser des mines, d'explorer le sol, d'entreprendre des forages pour voir si nous ne possédons pas des puits de pétrole, nous allons nous donner cinq ans, nous allons mobiliser toutes les énergies des hommes, nous allons les forcer, les contraindre au travail, nous allons punir de mort les saboteurs, et après ? et après ? Quand nous aurons construit des barrages, quand nous aurons foré des puits, quand nous aurons découvert de nouveaux gisements de métaux indispensables, est-ce que l'homme sera plus homme ? Et tous ceux dont on aura sacrifier la vie durant cette période, que seront devenues, que seront devenues leurs possibilités créatrices ?

Le communisme qui rêve du règne de l'homme, ce règne si séduisant, auquel d'ailleurs nous croyons, que nous voulons, le communisme lorsqu'il nous propose cette formidable organisation extérieure qui est indispensable, je le sais bien, mais si tout se limite à cela, qu'est-ce que nous aurons gagné ? qu'est-ce que nous aurons gagné si nous atteignons la lune et les planètes ? si nous organisons économiquement le système solaire ? Qu'est-ce que nous aurons gagné si nous gardons notre esprit de clocher, si nous sommes encore esclaves de nos préjugés ! si nous nous mouvons à l'intérieur de nos ressentiments, de nos haines et de nos compétitions ! Il ne suffit pas de construire un monde extérieur gigantesque où s'atteste la puissance technique de l'homme, car le vrai problème c'est : " Qu'est-ce que vous avez fait de ce monde intérieur dont la femme pauvre réclamait le respect et la défense ? "

C'est cela croire en l'homme, c'est justement croire qu'il y a en chacun de nous une initiative possible, une source qui veut jaillir, un univers qui est le bien commun de tous les hommes. Car quand un homme comme Saint François d'Assise traverse l'histoire et y imprime la trace de sa lumière, il demeure à jamais un ferment de libération, et tous les hommes pourront trouver, jusqu'à la fin des siècles, dans la lumière de sa vie de quoi remonter la pente de leur biologie, de quoi devenir à leur tour une source, une origine, un espace et un commencement.

Mais si d'autre part on apporte une église qui vient du dehors, comme ce jeune patron qui voulait construire une chapelle dans son usine ; mais qui ne s'était jamais posé la question : " Est-ce que le salaire de mes ouvriers suffit à les faire vivre ? " Il voulait implanter au milieu d'eux, il voulait leur imposer la croix de Jésus Christ ! Il ne s'était pas inquiété de savoir si leur croix à eux n'était pas intolérable ! Il voulait, avec les bénéfices du travail, apporter un message soi-disant évangélique, et il ne comprenait pas que l'évangile commence par le respect de l'homme !

Un Dieu qui vient du dehors, un Dieu qui est imposé, est nécessairement une idole. Je sais que l'on peut dire : " Mais enfin, tous les prophètes, ils nous ont rapporté les révélations qu'ils avaient reçues, tous les prophètes qui ont proclamé les commandements et les ordonnances de Dieu, et qui nous ont demandé de nous y soumettre, ne venaient-ils pas du dehors par rapport à l'humanité qu'ils prétendaient assujettir à Dieu ? " Oui, sans doute, mais cela c'était l'Ancien Testament, c'était encore un Dieu mal connu, comme l'homme était encore un inconnu !

Jésus nous a fait entrer dans un autre régime, parce que Jésus justement, nous révèle le vrai Dieu, le Dieu bon, le Dieu Amour, le Dieu qui ne s'impose jamais, le Dieu qui vient toujours du dedans, et qui est à genoux au lavement des pieds, devant l'humanité !

Comment comprendre le lavement des pieds, en effet, si on ne voit pas dans l'homme une puissance d'initiative, une liberté tellement sacrée, tellement inviolable, que Dieu même est à genoux devant elle ?

Certaines mères connaissent ce drame, ce drame de l'enfant qui se ferme, qui dit "non, non je ne veux pas, je ne veux pas qu'on pénètre dans mon for intérieur ! je ne veux pas qu'on s'occupe de moi, je ne veux pas qu'on contrôle ma conduite, je ne veux pas que l'on sache ce que je pense et ce que je veux ! " Et nous savons bien que la torture d'une mère, qui est ainsi jetée à la porte de l'âme de son enfant, que cette torture est impuissante à forcer le barrage. Elle ne peut rien, parce que si une conscience dit "non", si elle ne refuse rien au monde, pas même Dieu ne peut la contraindre. Il s'agit de l'ouvrir, de la conquérir, de l'apprivoiser, de la saisir du dedans, pour que justement elle se donne avec toute sa spontanéité et toute la joie de son amour.

Aussi bien l'Eglise de Jésus Christ, la véritable Eglise, l'Eglise vécue dans la foi et dans l'amour, ne vient pas du dehors, car l'Eglise est un sacrement, elle est toute entière un sacrement, elle est toute entière une réalité mystique qu'il est absolument impossible de comprendre et de vivre, sinon dans une vie intérieure, sinon dans la lumière de la foi et de l'amour, et dans un enracinement authentique en l'intimité de Jésus-Christ. » (à suivre)

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