Dans quelques jours va commencer la semaine de prière pour l'unité des chrétiens. Une admirable homélie donnée par M. Zundel à Genève en janvier 1960 peut nous aider très utilement à entrer dans cette prière. Tout le mystère de l'Eglise est exposé, d'une façon hautement mystique qui ne peut aucunement contrarier les sentiments de qui que ce soit..

Un étrange pouvoir qui est le pouvoir de l'Eglise ! Ce pouvoir, c'est de ne rien pouvoir que de rendre indéfectiblement témoignage à Jésus. L'Eglise, c'est Jésus, et tout ce qui n'est pas Jésus en elle est un sacrement de Jésus, un signe qui représente et communique Jésus. Tous les membres de l'Eglise sont de purs sacrements. Chacun est près de Dieu dans la mesure de sa fidélité et de son amour. Le Pape, et les évêques dans un concile, comme le prêtre à la Messe sont de purs sacrements. Dans l'Eglise toute mission est fondée sur la démission.

« L'annonce d'un Concile a éveillé d'immenses espoirs comme vous le savez, et de tous les côtés un immense mouvement de prière a fait converger une multitude d'âmes de bonne volonté dans une interces­sion pour l'Unité de la Chrétienté. Pour nous, au sein de l'Eglise ca­tholique, ce que nous pouvons faire de plus utile, en vue précisément de porter ces espérances et de les accomplir, c'est de méditer le 16ème chapitre de Saint Matthieu.

Ce 16ème Chapitre de Saint Matthieu comprend cette fameuse parole si souvent répétée : " Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église", mais ce même chapitre contient ces étonnantes pa­roles, quelques versets plus loin, ces paroles dites par Jésus à Pierre : " Retire-toi de moi Satan, car tu as les pensées de l'homme et non les pensées de Dieu." Rien n'est plus pathétique que de rapprocher ces deux paroles : " Tu es Pierre " et "Retire-toi de moi, Satan". Comment le même homme peut-il être à la fois Pierre, c'est-à-dire le roc, le symbole de tout ce qu'il y a de ferme, d'inébranlable, et en même temps Satan, le symbole de tout ce qu'il y a de plus instable et de plus té­nébreux ?

C'est Notre-Seigneur qui a donné à Pierre ce surnom de Pierre, car il s'appelait de son vrai nom Simon, fils de Jonas. Il a été appelé Pierre par Jésus pour signifier le rôle qu'il aurait dû jouer, mais Jésus ne se faisait aucune illusion sur sa valeur, sur ses faiblesses, et Il savait parfaitement bien que, comme tout homme, il était capable à la fois du bien et du mal. Si donc Il l'a appelé Pierre, s'il a fait de lui le roc, c'est dans ce sens extrêmement précis qu'il a vou­lu préserver les autres de toutes les défaillances de Pierre, ou plu­tôt de Simon, fils de Jonas.

Simon, fils de Jonas, est un homme parmi les autres hommes, Simon, fils de Jonas, s'il poursuit ses propres affaires, s'il veut réaliser ses propres ambitions, car il rêvait justement de s'asseoir sur un trône et de participer avec Jésus à une conquête mer­veilleuse où il aurait le premier rang, Simon, fils de Jonas peut nour­rir ces pensées, Pierre en sera préservé, c'est-à-dire que dans sa fonction apostolique, il ne pourra jamais entraîner les autres dans ses défaillances, il ne pourra jamais diminuer et limiter par ses pro­pres défaillances toute l'ampleur et toute la beauté, et toute la sain­teté, du message et de la Présence de Jésus.

Et nous arrivons à découvrir ici un étrange pouvoir, qui est tout le pouvoir de l'Eglise, en tant que l'Eglise est composée par des hommes : tout le pouvoir de l'Eglise, c'est de ne rien pouvoir, de ne rien pouvoir contre le Christ, de ne rien pouvoir pour diminuer la lumière et la beauté et la grandeur du Christ ; de ne rien pouvoir que de rendre indéfectiblement témoignage à Jésus. Et si l'homme est misé­rable, si l'homme est pécheur, il ne peut pas, même s'il le voulait, il ne peut pas entraîner les autres dans ses défaillances parce qu'il est constitué dans sa fonction de Pierre, il est constitué comme un pur sacrement. C'est là tout le mystère de l'Eglise.

Dans l'Eglise, il y a Jésus. Jésus qui se présente à Saul aux portes de Damas, qui s'identifie avec la communauté des Apôtres, Jésus qui dit : "Je suis Jésus", cette Communauté c'est Moi. Et c'est cela qu'il faut retenir essentiellement : l'Eglise c'est Jésus. Et tout ce qui n'est pas Jésus est uniquement un Sacrement, un signe qui repré­sente et qui communique Jésus. Et si ce Sacrement est infaillible, cela veut dire justement que les hommes d'Eglise par eux-mêmes, les hommes d'Eglise, les papes et les évêques, les prêtres, les confirmés, les baptisés, les communiants, tous les membres de l'Eglise par eux-mêmes ne sont rien, ils ne peuvent rien, c'est-à-dire qu'ils n'ont jamais le pouvoir de restreindre, de diminuer et de fausser le message de Jésus parce qu'ils sont de purs sacrements.

Et cela vous n'aurez pas de peine à le comprendre si vous vous rappelez que le prêtre qui célèbre la Messe, quel qu'il soit, s'il est vraiment prêtre, il peut agir au nom de la communauté, il peut validement prononcer les paroles de la Consécration, il peut vous donner l'Eucharistie, même s'il n'en vit pas ; et, malheureusement on peut le supposer, il y a des cas, il y en a eu certainement comme Sainte Catherine de Sienne nous le révèle d'une manière si pathétique, il se peut que le prêtre soit indigne, il se peut que le fidèle qui communie de sa main soit beaucoup plus près que lui-même de Dieu, car chacun est près de Dieu dans la mesure de sa fidélité et de son amour. Si donc, le prêtre est indigne, ou s'il est moins digne que le fidèle, le fi­dèle n'a pas à en tenir compte. Il n'est pas lié aux défaillances du prêtre ni à ses limites, parce que le prêtre est pour lui à la Messe, un pur sacrement.

Eh bien, il en est de même à tous les degrés de la hiérar­chie. Quand les évêques se réunissent en Concile avec la présence de Pierre, ou quand Pierre lui-même, c'est-à-dire le Pape, promulgue un dogme en union bien entendu avec toute l'Eglise, les évêques ou le Pape sont ici de purs sacrements ! et ils ne comprennent pas davantage le dogme qu'ils promulguent, que le dernier des fidèles s'ils n'ont pas davantage de foi et d'amour que lui. Et il se peut qu'une femme illettrée, un homme absolument ignorant, pénètrent beaucoup plus profondément le dogme que le Pape ou les évêques s'ils sont unis à Dieu d'une manière plus profonde et plus intense. Parce que justement le Pape, et les évêques dans un Concile, comme le prêtre à la Messe, sont de purs sacrements. Ils ne sont rien par eux-mêmes, ils disparaissent dans la personne de Jésus, et leur mission est fondée sur une démission.

C'est cela qui est magnifique dans l'Eglise : on est tou­jours garanti contre les limites de l'homme ! on ne dépend jamais des défaillances humaines, on est uniquement, toujours et exclusivement, ordonné et ramené à Jésus-Christ, car l'Eglise, c'est Jésus-Christ, et tout le reste n'a de valeur que de sacrement.

Quand vous recevez la sainte communion, vous ne vous demandez pas de quelle farine a été fai­te l'hostie qui véhicule la Présence de Jésus ! Eh bien c'est exacte­ment l'attitude d'un chrétien devant la hiérarchie : au fond qu'importe que ce soit tel ou tel homme, aucun ne compte sinon comme un sacrement, un signe vivant qui représente et communique Jésus-Christ, qui ne peut jamais imposer à Jésus-Christ ses limites et ses défaillances ! en sorte que, dans l'Eglise, on n'a jamais à faire qu'à Jésus-Christ, parce que dans l'Eglise toute mission est fondée sur la démission parce que le pouvoir de l'Eglise, c'est le pouvoir de ne rien pouvoir, sinon jus­tement de témoigner de Jésus-Christ et de Le donner.

Il est très important de nous rappeler ces vérités élémen­taires parce que c'est ce rôle que nous avons particulièrement à jouer : si l'union doit se faire, comme nous le désirons de toute notre âme, il faudra d'abord que l'on donne à la hiérarchie, que l'on donne au mys­tère de l'Eglise, cette pure valeur de sacrement. Si l'on sentait vrai­ment en nous, catholiques, une totale démission, si l'on sentait que toute la hiérarchie n'est qu'un immense espacement dans la personne de Jésus-Christ, si l'on sentait partout cette démission à travers la­quelle s'accomplit la mission, si l'on sentait que le pouvoir de l'E­glise n'est nullement une prétention, à quoi que ce soit, mais le pou­voir de ne rien pouvoir, que de s'effacer en Jésus et de témoigner de Lui, alors beaucoup de problèmes seraient résolus.

Pour notre part à nous qui sommes ici, c'est là notre rôle : il faut que nous donnions dans notre vie à l'Eglise, ce visage de dé­mission, ce visage de pauvreté, ce visage d'amour qui permettra aux autres de se sentir immédiatement, non pas en face de nous, mais tou­jours et uniquement en face de Jésus-Christ.

J'ai connu, j'ai eu ce privilège de connaître une admirable prieure dominicaine qui est morte hélas cette année même, et qui por­tait vraiment dans tout son être le rayonnement silencieux de la Pré­sence de Dieu. Et elle accueillait dans son monastère qui était d'ail­leurs partiellement voué à l'enseignement, elle accueillait un profes­seur athée parce que c'était un être loyal, elle faisait crédit à sa loyauté, et elle accueillait aussi des religieuses protestantes qui venaient faire leur retraite, des moines orthodoxes qui venaient se recueillir, et jamais, jamais il n'y avait en elle le moindre désir d'interférer, de faire un prosélytisme quelconque !

Jamais elle ne parlait de Dieu, mais elle respirait tellement Sa Présence, elle était d'une telle ou­verture que cette maison apparaissait à tous ceux qui y pénétraient, comme la demeure de la lumière et de l'Amour. Et elle a fait infini­ment plus pour faire tomber toutes les barrières, pour surmonter toutes les frontières, que si elle avait voulu affirmer quoi que ce soit, elle était dans toute sa vie l'affirmation de cette démission, de cette trans­parence, de cette pauvreté.

Ô, demandons à Dieu que, du côté catholique, on ait ce souci de démission, que personne n'ait le sentiment que nous prétendions à un pouvoir, mais justement, uniquement à ce pouvoir de ne rien pouvoir, que de nous effa­cer en Jésus pour que tout le monde ait un accès libre et personnel à Lui !

Demandons ce soir cette grâce, et essayons dans cette ville de Genève où nous côtoyons sans cesse des amis et des frères qui ne partagent pas exactement nos pensées, qui ne s'expriment pas dans les mêmes mots, qui peuvent être plus que nous proches du coeur de Jésus-Christ, et qui pourtant avec nous sont animés du même désir d'unité, essayons de leur donner par notre bienveillance, par notre silence, par notre res­pect, par notre charité, cette vision du mystère de l'Eglise, afin qu'ils sachent que l'Eglise, c'est le coeur de Jésus-Christ qui se donne au monde, qui appelle tous les hommes pour qu'ils deviennent en Lui, une seule vie, une seule personne, que personne n'est dehors, que tout le monde est dedans, et que la preuve, c'est que nous essayons, oh très humblement, sans nous faire illusion sur nos défaillances, nous essayons de suivre Jésus.

Nous ne pouvons, nous n'osons témoigner de Lui qu'en n'en parlant pas, qu'en nous effaçant en Lui, et qu'en essayant d'être pour les autres, comme cette admirable prieure dont je vous parlais, le sou­rire de Sa bonté.

Oui, nul doute, nous serons beaucoup plus près de l'unité quand chacun de nous qui sommes ici ce soir, et tous nos frères catho­liques, quand chacun de nous ira à la rencontre des autres portant dans son coeur le Cœur de Jésus-Christ et apportant à chacun le sourire de Sa bonté. »

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