Suite 4 et fin de la 15ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

Donc l'Eglise a un rôle magnifique à jouer : inscrire la Trinité au fond du coeur humain, enraciner l'homme au coeur de la vie divine, susciter cette libération selon le modèle divin qui s'accomplit par la désappropriation radicale. C'est la Trinité seule qui peut nous mettre en équilibre avec les energies cosmiques que nous avons à utiliser pour créer un espace entre nous et nos nécessités. ...

« L'Inde, L'Inde de Gandhi ! Gandhi, à 37 ans faisait voeu de chasteté, estimant qu'il avait satisfait à la procréation n'est-ce pas, il ne voulait donc plus que se consacrer à la vie de l'esprit. Or maintenant l'Inde fait une propagande folle pour les pratiques anticonceptionnelles en fournissant gratuitement tous les instruments, en préconisant la stérilisation en série, particulièrement des hommes - des hommes avant tout ! - Les avortements sura­bondent; aucun appel à la discipline intérieure, on entrevoit une humanité où la stérilisation deviendra obligatoire, avec la possibilité d'ailleurs de jouir sexuellement, mais l'impossibilité de procréer, parce que le problème démographique, au lieu d'être assumé humainement et à l'intérieur de la liberté, et en fonction de la dignité et pour promouvoir cette création intérieure, le problème démographique est vu comme un problème de bétail, de reproduction du bétail ! On va choisir les éléments les plus aptes à reproduire l'espèce humaine, puisque l'homme n'arrive pas à se contrôler lui-même.

Que peut faire l'Eglise devant ce monde communiste qui embrasse la moitié du monde à peu près, devant ce monde "libre" communisant - puisque c'est la seule idéologie consistante - devant ce "monde libre" qui la conteste d'ailleurs jusqu'en son propre sein, qu'est-ce qu'elle peut faire ? -

Ce qu'elle peut faire, c'est justement de révéler l'homme à lui-même, de lui apprendre sa grandeur infinie, de se faire l'avocate de cette création intérieure qui est la suprême dignité de l'homme.

Les Encycliques "Rerum novarum", "Quadragesimo anno", "Populorum progressio", sont excellentes naturellement mais elles ne semblent pas avoir pris le problème à sa racine, il ne s'agit pas de composer avec un système ou un autre, il faut faire une révolution, pas du tout "contre" quelqu'un, mais "pour" tous, et cette révolution, elle commence au coeur de chacun.

Si on n'arrive pas à comprendre que le bien commun, le bien universel s'accomplit dans le secret le plus personnel de chacun, que c'est la personne seule qui est le bien universel et la fin, comme disait Kant, il n'y aura jamais de solution. Les uns voudront défendre ce qu'ils tiennent, ce qu'ils possèdent ! les autres voudront le leur arra­cher, et nous n'en finirons pas de passer d'une guerre dans une autre, jusqu'à ce qu'une révolution sanglante installe une dictature qui durera naturellement autant qu'elle le pourra.

Voilà 56 ans que la Russie est sous ce régime : 56 ans ! Et qu'elle n'a rien trouvé de mieux que de désinté­grer le cerveau de ceux qui s'opposent à l'idéologie au pouvoir !

Donc l'Eglise a un rôle magnifique à jouer, je veux dire qu'elle est dans sa vocation en plein. Qu'est-ce qu'elle veut sinon justement inscrire la Trinité au fond du coeur humain, enraciner l'homme au coeur de la vie divine, susciter cette libération selon le modèle divin qui s'accomplit par la désappropriation radicale.

Tout s'illumine dans cette perspective, et c'est naturellement celle que nous avons embrassée, en nous demandant d'ailleurs où nous en sommes nous-mêmes au point de vue de notre propriété : est-ce que notre propriété collective, monastique, répond à ces postulats ? est-ce qu'elle est ouverte ? est-ce qu'elle a conscience que son surplus appartient en droit naturel à la subsistance des pauvres où qu'ils soient ?

En tout cas, nous avons à commencer par nous-mêmes et c'est cela qui est le plus urgent, d'une urgence absolue ! Si l'humanité ne doit pas périr, il faut restaurer la dignité du travail, il faut restaurer le sens du droit avec son altruisme consubstantiel, il faut proclamer la grandeur de l'homme, cette grandeur d'humilité, cette grandeur pacifique, cette grandeur qui n'est jamais "contre" un autre, mais qui est "pour" tous.

Et, justement, la vie monastique au premier chef a la mission de créer cette valeur intérieure, de réaliser cette création intérieure, car si elle ne le fait pas, qui le fera ? Si chaque moine ne porte pas en lui tout l'avenir du monde, toute la grandeur de l'homme, toute la pauvreté de Dieu, comment est-ce que l'humanité pourra trouver son chemin ?

Nous sommes donc tous et chacun responsables, et non pas en théorie ! C'est ce qu'il y a de plus réel. Si nous croyons en Dieu, nous ne pouvons pas ne pas croire en l'homme, et croire en l'homme, cela veut dire croire justement, croire en cette création intérieure.

L'Eglise n'aura pas besoin d'être "à gauche" ou "à droite" si elle se sait l'avocate de cette sociologie trinitaire, car tout vient de la Trinité, c'est de nouveau la Trinité seule qui peut nous mettre en équilibre avec ces forces, avec ces énergies cosmi­ques que nous avons à utiliser pour créer un espace entre nous et nos nécessités.

Il y a donc une seule solution, et il n'y en a pas d'autre. Bien sûr, si tout cela pénètre à travers nous, si l'Eglise se hâte de propager cet évangile, il y aura des changements de structure effectifs, il y aura justement la création de ces républiques du travail, qui sont d'ailleurs en route dans certaines régions. Et le marxisme pourra être surmonté, non pas pour réta­blir un capitalisme inhumain, mais pour que l'homme ait toutes les chances de devenir homme, puisqu'il n'y a pas d'autre finalité que celle-là, de faire de soi-même un espace infini de générosité. » (fin de la conférence)

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