Suite 3 de la 15ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

Reprise : « Il n'y a donc aucun doute : le droit de propriété, fondé sur la désappropriation est essentiellement ouvert sur les autres, et le droit au travail et l'organisation du travail requièrent le respect des fins humaines. »

Suite du texte : « Le capitaliste qui s'engage dans ce sens ne fait qu'observer la règle d'usage à la­quelle il est tenu, il y est tenu précisément parce qu'il surabonde, parce qu'il est un surplus (parce qu'il y a dans son profit surabondant un surplus de ce qui lui est nécessaire pour sa propre existence); il est tenu précisément à cette dette d'humanité envers les autres, il a à l'acquitter; et donc, quand il s'offre dans une entreprise, il n'a pas droit à la part du lion ! sa rémunération devrait être calculée sur les intérêts de la finalité humaine qui doit être celle de toute l'entreprise, et l'entreprise conçue comme une république du tra­vail, où chacun est co-propriétaire, co-gestionnaire et co-bénéficiaire; l'entreprise visant à la libération de l'homme, contribuerait naturellement à la promotion de ses membres, par une instruction donnée à l'intérieur même de l'entreprise et à ses frais, de manière à ce que chacun puisse accéder aux postes de direction, selon l'opportunité et selon ses capacités.

Un sous-lieutenant ne s'étonne pas qu'un homme qui a gravi tous les échelons de la hiérarchie soit Général, il sait qu'il peut le devenir : question de temps, question de travail, question de talent. Du moment que la voie est ouverte il n'y a pas lieu de contester, si d'ailleurs, encore une fois, la finalité humaine est rigoureusement observée.

Or, nous savons précisément que ce qui manque totalement à l'humanité d'aujourd'hui, c'est la conscience de cette création intérieure, c'est tout. Toute notre valeur, toute notre grandeur, toute notre dignité, le seul fondement des droits de l'Homme, la seule manière de reconnaître l'égalité de tous et de chacun, car tous et chacun peuvent devenir, sont appelés à devenir un bien universel, et il n'y a pas de limites à leur promotion puisqu'elle dépend du don d'eux-mêmes !

Le marxisme n'a pas résolu le pro­blème, non pas parce que le marxisme a réalisé plus ou moins authentiquement l'appropriation collective des moyens de production et des biens qui en résultent ! c'est le régime des monastères qui l'a réalisé le plus authentiquement.

Nous n'avons rien à objecter contre ces appropriations collectives si la majorité dans un pays choisit ce régime, il est très conforme à la dignité humaine, et il est très con­forme à l'Evangile. Il n'y a absolument rien à objecter contre cette forme de propriété collective, en droit tout au moins. L'objection vient d'ailleurs. L'objection est suscitée par ce fait que le marxisme a érigé en absolu la collectivité. Marx a voulu défendre l'homme ! Marx ! ce grand intel­lectuel, ce bourgeois, cet homme extraordinairement cultivé, d'ascendance juive, fils d'un père protestant (qui s'était fait protestant, d'ailleurs très probablement par intérêt), Marx dont le cerveau bouillonne, Marx qui rêve d'être l'émule de Darwin, comme le montre Jules Monnerot dans ce livre monumental qui s'appelle "Sociologie de la Révolution"; il veut être pour la sociologie ce que Darwin a été pour l'évolution des espèces. Il va donc - en appliquant la dialectique hégélienne - il va reconstruire toute l'his­toire dans ce mouvement de la lutte des classes, « à la dernière phase à laquelle nous sommes parvenus » dit-il à son époque ! Nous sommes parvenus à la dernière phase puisque, maintenant que le capitalisme a secrété le prolétariat, il a secrété son propre antidote, le prolétariat qui n'a rien, qui ne possède rien que son humanité, est la peuple messianique : c'est lui qui va instaurer définitivement le règne de l'homme, ce règne de l'homme qui, selon Marx, doit s'instaurer par l'humanisation de la nature.

L'homme humanise la nature, il la rend semblable à lui-même - ce qui est vrai dans la perspective d'une technique de plus en plus puissante - mais l'homme va naturellement réaliser cette oeuvre "ensemble" : c'est la collectivité qui va la réaliser, et notamment le prolétariat, qui est la seule collectivité qui compte puisque l'autre humanité doit disparaître, s'il le faut, par le massacre ! puisqu'on ne pourra pas éviter une révolution
sanglante. Justice "contre", et non pas justice "pour" !

Justice-contre, mais justice qui aboutira partout à la dictature, car une collectivité est par elle-même informe, elle ne peut agir, elle ne peut prendre de décisions que si elle se personnalise, et elle va se personnaliser dans un dictateur qui, au nom de la collectivité va imposer sa volonté sans méconnaître ses propres avantages, comme l'a prouvé de la façon la plus effroyable le règne de Staline.

Donc, ce qui est terrifiant dans le marxisme institutionalisé, devenu un empire, un état, c'est cette méconnaissance de la création intérieure, cette méconnaissance de la fin dans chaque personne. Staline a organisé des massacres de millions d'hommes en disant : Mais quoi ! la nature, la nature, elle gaspille des millions de germes pour aboutir à ses résul­tats ! Moi, je fais pareil !

Mais ces millions d'hommes, chacun était une fin, chacun était irremplaçable ! chacun avait un visage ! Le marxisme n'est pas une solution. Ce contre quoi il s'insurge est parfai­tement illégitime en effet, une économie fondée sur le profit est mons­trueuse, elle est inhumaine et il faut la changer radicalement, mais non pas pour créer ce monstre d'une collectivité érigée en absolu dont l'indi­vidu est victime, où l'individu ne compte pas, où sa pensée n'a aucune espèce de valeur. "Ce que nous voulons, disait une doctoresse en U.R.S.S., à un opposant remis entre ses mains dans une clinique psychiatrique - ce que nous voulons, c'est que vous ne pensiez pas du tout !" - "En quoi est-ce que notre pensée vous gêne ?" disait l'opposant. -Mais : "Ce que nous voulons, c'est que vous ne pensiez pas". C'est cela qui est inadmis­sible dans le marxisme, et non pas du tout, encore une fois, l'appropria­tion collective des moyens de propriété et des biens qui en résultent.

Le monde "libre" d'ailleurs n'est pas dans une meilleure posture. Il ignore, autant que le monde communiste si on le prend dans son ensemble, la valeur de cette création intérieure. Il proclame les droits de l'homme et il pilonne le Vietnam pour affirmer les droits de l'homme ! Il n'arrive pas à résoudre la question des Noirs tout en proclamant les droits de l'homme, justement parce qu'il ignore cette façon intérieure, dont il n'est pratiquement jamais question.

Toute l'éducation, tous les programmes d'édu­cation, semblent ignorer que c'est là l'essentiel ! si l'homme est une fin, chacun est une fin ! et pourquoi est-il une fin sinon parce qu'il peut être créateur, et lui seul, d'un bien universel. Le seul bien vraiment commun, le seul bien humain universel, c'est justement ce qui s'accomplit dans le secret du coeur de chacun. » (à suivre)

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