Suite 2 de la 15ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

Reprise : « ... Cet espace de générosité n'a de sens que si, au coeur de l'être humain, réside une valeur, une valeur absolue, une valeur person­nelle, une valeur qui concerne tous les hommes, une valeur identique en tous et en chacun, une valeur qui doit se développer en moi au profit de tous ! et quand on proclame les droits de l'homme, ou bien on entend couvrir une vie privée où l'on fait ce que l'on veut et où l'on entend couvrir un narcissisme effroyable où chacun pourra préparer l'assassinat des autres, ou bien on entend couvrir une valeur, un bien commun, un bien universel.

Et bien sûr que par le seul fait que l'on dise : "Les droits de l'homme" au singulier, on entend par "homme" la qualité d'homme, ce qui fait la dif­férence spécifique de l'homme qui est justement qu'il peut créer dans sa vie la plus secrète une valeur qui intéresse la vie la plus secrète des autres.

Et nous n'avons pas besoin d'insister, nous savons que cette valeur, précisément, cette valeur qui est "Quelqu'un", cette valeur où nous sommes promus, dans le langage de Flaubert, de quelque chose à quelqu'un, cette valeur, c'est précisément le Dieu Vivant. »

Suite du texte : « Kant, d'ailleurs, avait exprimé cela dans son langage, et magnifi­quement, dans "La critique de la raison pratique", en disant cette parole qui reste infiniment valable : "Agis de manière à traiter toujours l'huma­nité, soit dans ta personne, soit dans celle d'autrui, comme une fin et jamais comme un moyen".

C'est admirable ! Donc, L'homme est une fin, chaque homme est une fin dernière dans l'ordre naturel, une fin dernière dans l'ordre surnaturel, puisque, finalement, le règne de Dieu ne peut s'accom­plir qu'à l'intérieur de la création dans la mesure où elle consent précisément à s'enraciner au coeur de la Trinité divine. Donc l'homme est une fin et ne doit jamais être traité comme un moyen.

La catastrophe s'est produite justement au lendemain de la Révolution qui avait proclamé et promulgué solennellement les nouvelles "tables de la loi" de l'humanité nouvelle, la catastrophe s'est produite précisément parce que ces "droits de l'homme" dont chacun a été censé bénéficier, étaient vides de tout contenu ! Comme on ne savait pas les fonder, on ne savait pas où les situer, et vous savez qu'avec la progression de la technique qui prend son essor au 18ème siècle et se développe avec une rapidité merveilleuse au 19ème, l'essor de la technique qui draine la population cam­pagnarde vers les villes, qui suscite les usines, qui met les possédants en face d'une main-d'oeuvre innombrable qui ne demande qu'un emploi et l'acceptera à n'importe quelles conditions, puisque cette main-d'oeuvre est sans défense contre le capitalisme qui l'engage. Le désastre viendra justement de ce que cette main d'oeuvre sera traitée comme un instrument, comme une marchandise.

Marx, dans la première partie du "Capital" - ce qui fait mille huit cents pages dans l'édition de la Pléiade ! - Marx, dans la première partie du "Capital", rapporte avec fidélité, il n'y a pas à en douter, les enquêtes qu'il a faites sur le monde du travail en Angleterre, où il a passé la plus grande partie de sa vie, enquête contrôlée d'ailleurs par les inspecteurs du travail du gouvernement, d'où il ressort que, en effet, l'ouvrier est une marchandise. Il doit accepter n'importe quel salaire - puisqu'il est libre en effet de ne pas l'accepter, et alors il est libre de mourir de faim ! - comme la main-d'oeuvre surabonde, le capitaliste qui engage lui dit : "Mais, mon ami, c'est simple : si vous, vous n'en voulez pas, mais ... il y en a dix qui prendront votre place !" D'où il a résulté une misère effroyable dont les enquêtes de Marx nous donnent une idée : on voit des enfants qui travaillent dans les mines jusqu'à seize heures par jour, et des familles de seize personnes entassées dans une seule chambre, vivant dans une promiscuité innombrable, qui entraîne naturellement les conséquences les plus désastreuses.

Le capitaliste, d'ailleurs, a très bonne conscience : il se ré­clame de la liberté de l'engagement : moi, je suis protégé par la Loi, la Loi légitime ma propriété et ma gestion ! L'ouvrier est entièrement libre de s'engager ou de ne pas s'engager ! Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes !

Cette erreur colossale de voir dans le travail une marchandise, a entraîné les conséquences que nous savons : la naissance d'un esprit de classe qui sera attisé par le communisme, et qui donnera naissance finale­ment à ces deux grands empires communistes que sont l'U.R.S.S. et la Chine, sans compter toutes les cellules innombrables répandues dans le monde entier, qui poursuivent une propagande en face de laquelle le monde dit "libre" est totalement impuissant. Le travail considéré comme une marchandise, c'est évidemment un scan­dale, puisque le travail, pour l'immense majorité des hommes, est le seul moyen de se procurer ces espaces de sécurité sans lequel ils ne peuvent devenir un espace de générosité.

Le travail ne peut donc être organisé sur la base du profit, le travail ne peut être organisé en vue de produire des choses d'abord, il doit être organisé d'abord en vue de produire des hommes. Il a donc à assurer à tous les travailleurs l'espace de sécurité qui leur permettra de faire d'eux-mêmes un espace de générosité.

Il faudrait donc que les salaires soient établis sur cette base : ils doivent offrir au travailleur tout ce qui est nécessaire pour que, largement, raisonnablement, chaque travailleur puisse bénéficier de l'espace de sécurité indispensable à l'ac­complissement de sa dignité, mais cela ne suffit pas, il faut évidemment que le travailleur ne soit pas seulement assuré d'un salaire normal et très largement humain, il faut qu'il participe à l'organisation du travail et qu'il puisse se demander d'où viennent les matières premières ? Avec quels pays l'usine travaille-t-elle ? Pour quelle cause ? Quels sont les bénéfices qui résultent de l'entreprise ? Comment sont-ils distribués ?

L'ouvrier qui est tenu à l'écart de tous ces problèmes est annexé à l'entreprise comme un corps étranger. Il peut, à son insu, travailler pour engraisser la misère d'hommes qui vivent dans une autre partie du monde, il peut être complice de leur détresse, il peut travailler pour la guerre, pour le massacre de populations qui ont le même droit que lui-même à la vie ! De tout cela il n'est pas informé, puisqu'il est écarté de toute responsabilité ! Il ne peut donc que se sentir étranger dans l'entreprise ! ce n'est pas "son" affaire, c'est l'affaire du "patron"! Quelle marche bien ou mal, après tout, ça lui est indifférent.

S'il n'est pas un instrument, s'il est une personne, il faut donc qu'il soit associé au travail comme un être responsable, il faut qu'il soit co-propriétaire et co-gestionnaire, et co-bénéficiaire, car, si le travail n'a pas pour fin la libération en l'homme de l'homme, il est nécessairement inhumain ! il ne peut être organisé que dans cette vue, et pour atteindre cette fin puisque c'est l'homme qui est la fin, et que tout est moyen par rapport à cette fin qui est l'homme, le travail lui-même doit donc être ordonné à cette libération, à cette création intérieure, qui est justement toute la richesse de notre humanité. Nous allons y revenir, mais nous pouvons comparer ce que je déduis du mot de la femme pauvre avec l'enseignement de S. Thomas d'Aquin.

Saint Thomas d'Aquin, comme vous le savez, a traité de la propriété dans la Secunda Secundae de la Somme Théologique, question 66, en particulier dans l'article 7. Et la doctrine de Saint Thomas est extraordinaire ! Plût au ciel qu'on l'eût retenue !

Saint Thomas reconnaît que, à l'origine, tout est commun, tous les biens de la terre appartiennent à tous les hommes; mais, en vertu, ou plutôt en vue d'une meilleure administration et d'une meilleure dis­tribution de ces richesses communes, on est arrivé par contrat, dit-il, à la propriété privée, dite "privée" et qu'il vaudrait mieux appeler "person­nelle". Cette propriété personnelle, en vue d'une meilleure répartition des richesses communes, comporte deux aspects : le droit d'administration et de distribution ou de gestion - comme dit S. Thomas, et le droit d'usage.

Et Saint Thomas reconnaît au propriétaire légitime le droit incondition­nel d'administration et de distribution. Quant au droit d'usage, dit-il, il se restreint aux besoins du propriétaire, lorsqu'il a satisfait à ses besoins, le surplus revient, en droit naturel, au soutien des pauvres, et il faut que le propriétaire considère ses biens, ses richesses, comme com­muns, et qu'il en fasse part aisément aux autres.

Saint Thomas va plus loin, il se pose le cas d'extrême nécessité, le cas où un homme se trouve dans un cas d'extrême nécessité. A-t-il le droit de prendre de quoi subsister si per­sonne d'ailleurs ne vient à son secours ? Et il répond : "oui", il a le droit de prendre ce qui lui est nécessaire pour subsister, car alors ce qu'il prend devient sien : "efficitur suum", "devient sien", parce que dans la nécessité tout est commun.

Donc le droit primitif, qui était le régime de la propriété commune, resurgit lorsque la distribution des biens et l'appropriation personnelle mettent en danger, fût-ce une seule vie. C'est admirable. L'homme reste la fin, et tout est moyen en vue d'assurer l'exis­tence normale et harmonieuse de cette fin.

Il n'y a donc aucun doute : le droit de propriété, fondé sur la désappropriation est essentiellement ouvert sur les autres, et le droit au travail et l'organisation du travail requièrent le respect des fins humaines. « (à suivre)

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