Début de la 15ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

Le droit de propriété est fondé sur l'esprit de pauvreté. On peut le définir comme un espace de sécurité assuré à chacun qui lui permette de faire de lui-même un espace de générosité.

J'ai reçu ma plus profonde leçon de sociologie d'une femme pauvre qui me disait : "Je ne demande qu'à prier et à méditer, mais comment voulez-vous que je le fasse ? j'ai cinq enfants et mes marmites sont vides ! Je peux remettre ma méditation à demain, mais mes enfants quand ils rentrent de l'école, il faut qu'ils trouvent la table mise". J'ai compris que cette femme, d'ailleurs très noble, qui ne demandait précisément qu'à vivre d'une vie intérieure, qui avait le sens des valeurs les plus profondes, j'ai compris que ce qu'elle réclamait c'était un espace de sécurité qui lui permette de faire d'elle-même un espace de générosité. Et il m'a semblé que je tenais là la formule même du droit de propriété.

L'homme, en effet, est aux prises avec ses besoins organiques, il doit se nourrir, il doit s'abriter, il doit se vêtir ! mais, à la différence des animaux, il peut créer un espace entre lui et ses besoins, et il doit le faire précisément parce qu'il est capable de survoler le temps, il voit au-delà du moment présent, même de sa mort, comme il voit en avant de son origine, il porte en lui une sorte de dimension éternelle, et le pain d'au­jourd'hui lui reste à la bouche s'il est sûr de ne pouvoir manger demain. Il faut donc qu'il crée un espace de sécurité qui l'assure de la satisfaction paisible de ses besoins de telle manière qu'il n'ait plus à y penser.

Mais, si cela est vrai, cela comporte une conséquence infinie ! c'est que le droit de propriété - comme tous les droits, d'ailleurs - est fondé sur l'esprit de pauvreté, en effet, cet espace de générosité que cette femme réclamait pour elle, ce n'est pas autre chose que cet univers intérieur où l'homme accède en se désappropriant de lui-même. C'est donc pour parvenir à ce don, pour parvenir à cette désappropriation, à cette pauvreté selon l'esprit, que l'homme peut revendiquer un espace de sécurité.

La conséquence qui en résulte immédiatement, c'est que, s'il réclame ce droit ou cet espace de sécurité pour lui-même, il ne peut que le réclamer du même coup pour tous les autres, car les autres se trouvent exactement dans la même situation ! ils ne peuvent devenir un espace de générosité que s'ils sont assurés d'un espace de sécurité.

Il s'ensuit donc finalement que, lorsque l'homme a couvert ses besoins, entendus d'une manière raisonnable - les besoins d'un cosmonaute ou d'un physicien nucléaire ne sont pas les mêmes que ceux d'un cordonnier ! - une fois qu'il a couvert ses besoins raisonnablement, ce qui est en surplus revient en droit aux autres, dans la mesure justement où ils n'ont pas de quoi satisfaire à leurs besoins d'une manière équilibrée et raisonnable, et puisqu'ils ont le même droit à un espace de sécurité, dès que le mien est assuré, je suis tenu de veiller au leur. Il y a donc dans le droit de propriété comme dans tous les droits, un altruisme consubstantiel : le droit de propriété est ouvert sur les autres essentiellement, et si les autres sont concernés par lui, ce n'est pas en vertu d'une charité surérogatoire, c'est en vertu du droit lui-même qui dans son essence, parce qu'il est fondé sur l'esprit de pauvreté, parce qu'il a comme racine première le dépouillement de soi, c'est le droit de propriété lui-même qui requiert cette ouverture aux autres.

Pourquoi cet espace de générosité ? Bien entendu, cet espace de générosité n'a de sens que si, au coeur de l'être humain, réside une valeur, une valeur absolue, une valeur person­nelle, une valeur qui concerne tous les hommes, une valeur identique en tous et en chacun, une valeur qui doit se développer en moi au profit de tous ! et quand on proclame les droits de l'Homme, ou bien on entend couvrir une vie privée où l'on fait ce que l'on veut, où l'on entend couvrir un narcissisme effroyable, où chacun pourra préparer l'assassinat des autres, ou bien on entend couvrir une valeur, un bien commun, un bien universel.

Et bien sûr que par le seul fait que l'on dise : "Les droits de l'Homme", au singulier, on entend par "homme" la qualité d'homme, ce qui fait la dif­férence spécifique de l'homme qui est justement qu'il peut créer dans sa vie la plus secrète, une valeur qui intéresse la vie la plus secrète des autres.

Et nous n'avons pas besoin d'insister, nous savons que cette valeur, précisément, cette valeur qui est "Quelqu'un", cette valeur où nous sommes promus, dans le langage de Flaubert, de quelque chose à quelqu'un, cette valeur, c'est précisément le Dieu Vivant. » (à suivre)

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