Suite 4 et fin de la 14ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

« On retrouve les deux versants de la présence de Dieu et de la grandeur humaine dans l'échelle des Sacrements.

On peut illustrer le baptême par cette merveilleuse attitude de Mounier. Vous savez que Emmanuel Mounier a eu le malheur d'avoir une petite fille qui a perdu la raison totalement à l'âge de six mois, à la suite d'un vaccin qui l'a affectée d'une manière irrémédiable. Quelle catastrophe pour cet homme de génie ! C'était son aînée, cette fille qui, jusqu'à seize ans où elle est morte, était complètement passive, complètement inerte. Mais elle était baptisée ! elle était baptisée, et Mounier allait se recueillir auprès du lit de cette petite fille, et c'est là qu'il trouvait son "Saint-Sacrement" dans la Trinité qui habitait cette enfant, par cette présence divine qu'il respirait à travers elle, il se sentait en communion avec Dieu, avec tout l'univers, avec toute l'humanité souffrant !

Il écrivait à sa femme : "Tant d'enfants malheureux, tant d'enfants abandonnés ! Nous pouvons offrir à Dieu cette enfant que nous aimons, pour tous les enfants mal aimés et abandonnés.

Quelle illustration du Baptême ! Un enfant baptisé, mais il porte Dieu au monde entier ! il n'est pas simplement un consommateur vorace, il est un créateur, il est une cathédrale, il est un tabernacle, il est une hostie vivante !

Un petit chinois, illustre la Confirmation. Un petit chinois arrive un matin devant l'église, gardée par la police, et on le refoule. On lui dit : "C'est fini, il n'y a plus d'Eglise !" - "De quelle Eglise parlez-vous, dit-il ? - l'Eglise c'est moi ! " Voilà un petit garçon qui est "saisi", il a vécu sa Pentecôte, il est entré dans le sillage apostolique, et il sait qu'il porte toute l'Eglise pour le salut du monde entier.

La Pénitence est illustrée par ces mots magnifiques d'Elisabeth Leseur : "Toute âme qui s'élève, élève le monde". Ce qui nous amène à ajouter symétriquement : « toute âme qui s'abaisse, abaisse le monde ! » Mes fautes sont cosmiques. J'entraîne le monde entier dans ma dé-création, dans ma déchéance, dans mes refus d'amour ! Je dois une réparation au monde entier ! au monde entier ! Quand je me confesse, je me confesse à l'humanité autant qu'à Dieu, et je suis absous par l'humanité de Jésus-Christ à travers celle du prêtre.

Pascal justement a montré tout ce qu'il y avait de magnifique, toute la dimension humaine de ce sacrement : j'abuse les autres en portant un masque, je leur fais croire que je suis ce que je ne suis pas ! J'enlève mon masque dans le Sacrement de Pénitence, je fais acte de sincérité, je me montre tel que je suis, je rends hommage à la vérité, et reconnaissant ma faute à l'égard de l'humanité comme à l'égard de Dieu, je suis absous par Dieu et par l'humanité. Quels motifs, justement, de rappeler aux gens la noblesse de la Confession ! Ils sont comptables non pas seulement à l'égard de Dieu, mais à l'égard de l'humanité, car toute âme qui s'élève, élève le monde, mais toute âme qui s'abaisse, abaisse le monde !

L'Extrême-Onction. C'est le Père Kolbe qui nous en montre la grandeur. Le Père Kolbe, qui fait de sa mort un acte de vie. Quel triomphe ! Un acte de vie ! Il a dépassé la mort et il va entrer là, dans la mort, comme un grand vivant ! Tout le monde le sait ! tout le monde le sait ! Justement parce qu'il accepte de mourir, il va devenir un grand vivant.

C'est ce que l'Extrême-Onction veut faire : faire vivre la maladie dans le contexte de l'immensité du Corps Mystique, faire vivre le malade en résonance et en communion avec toute l'Eglise pour que sa maladie soit un acte de vie dans toute l'Eglise, et que, s'il meurt, sa mort soit un acte de vie pour la résurrection de tous les morts.

Le Mariage : Naturellement, le Mariage, s'il est Sacrement, implique une présence à toute l'humanité, parce que, un être qui est capable de trouver l'infini dans un seul être : un mari dans sa femme, et la femme dans son mari, s'il arrive vraiment à découvrir l'infini dans son conjoint, il le découvrira dans tous les autres, et l'ayant atteint dans son conjoint, il va en porter la lumière dans tout l'univers.

Ici, une admirable histoire : J'ai rencontré une femme qui était aveugle depuis trente ans et paralysée depuis trente-neuf ans. Elle avait été frappée de polio, à une époque où on ne savait même pas le nom de cette maladie, elle avait environ 18 ou 19 ans, ça avait été foudroyant et, naturellement, irrémédiable. Et sa paralysie était si complète qu'elle ne pouvait pas porter ses mains à sa bouche, elle ne pouvait pas se retourner dans son lit, et, comme j'ai dit, elle était aveugle. Il n'y avait qu'une seule chose vivante en elle, c'était son intelligence qui était parfaite­ment lumineuse. Elle avait une mémoire absolument parfaite, elle pouvait dire à sa mère le nombre de mailles à tricoter pour des chaussons de bébé ! et elle ne se plaignait jamais. J'en étais émerveillé ! Comment est-ce possible que cette femme ne se plaigne jamais ?

Alors elle me raconta que, au moment où elle avait été saisie par cette attaque de polio, elle aimait un garçon, un gentleman parfait qui ne l'abandonna pas, au contraire, qui se mit à son service, qui acheta une petite voiture pour la faire sortir, qui rendit tous les petits services dont il était capable, et, au bout de neuf ans, comme elle était devenue aveugle, il l'épousa. Il épousa ce bloc inerte et aveugle ! Pourquoi ? Parce qu'il avait découvert, justement, il avait découvert l'infini qu'elle portait en elle ! Et cette femme donc, réalisant dans sa situation le rêve de toutes les femmes : être aimée pour elle-même, être aimée pour sa personne, elle avait eu ce privilège incroyable d'être aimée pour sa personne ! Alors, bien qu'il mourût un jour subitement à côté d'elle et qu'elle dût rentrer chez sa mère où j'ai fait sa connais­sance, elle était comblée, comblée ! Elle avait vécu le plus grand amour qui se puisse : de quoi aurait-elle pu se plaindre ? »

Et l'Ordre : Dans une prison de Prague, il y a un prêtre qui est emprisonné, qui a été soumis à la torture. On veut lui faire avouer un complot auquel il n'a pas participé, il refuse absolument. S'il avoue, il est quitte, mais il ne peut pas, il ne peut pas mentir.

Il y a quarante catholiques qui sont arrêtés pour des motifs semblables, dans la prison. Il les repère, il les connaît d'ailleurs, il les a rencontrés. Comment font-ils dans cette prison une Eglise ? Eh bien il dit la Messe au coeur de la nuit. Un gardien catho­lique, à ses risques et périls, lui procure des hosties, du vin, et s'engage à incruster l'hostie dans le pain des prisonniers, et ils communient en prenant leur pain. Ils se confessent sur de petits bouts de papier que le gardien transmet au prêtre, qui les avale, et il les absout au lavoir quand il les rencontre ! il les absout au lavoir ! Ainsi se forme une petite Eglise dans la prison, ravitaillée par l'Eucharistie, dans une réalisation d'un héroïsme magnifique ! chacun de ces hommes pourrait se libérer en un instant s'il consentait à l'aveu qu'on veut lui extorquer, mais non ! ils ne veulent pas, ils veulent être fidèles à la vérité, et ils en témoignent dans cette fidélité, soutenus par cette Eucharistie qui fait déboucher leur vie sur tout l'univers, qui les associe à la vie de l'Eglise et les rend présents à toute créature.

Donc, nous voyons admirablement que le versant "Présence de Dieu" s'accompagne toujours d'un versant "Grandeur humaine". Et qu'est-ce qui peut nous enthousiasmer davantage ? Nous portons le secret de l'humilité, nous pouvons lui rendre sa splendeur et sa beauté, et nous sommes ici pour cela. Justement, cette fidélité monastique, cette fidélité à la Présence de Dieu est une fidélité à l'humanité, car, si vous êtes pleins de Dieu, cette présence va rayonner sur tout l'univers. C'est donc à cette intégrité de la Présence divine qu'il faut nous attacher pour rendre à l'homme sa véritable dimension.

Vous voyez que la voie d'intériorité, la voie dite "augustinienne", la voie de l'expérience, a des richesses incomparables, parce que, à mesure qu'on s'enfonce en Dieu, à mesure aussi, surgit l'humanité, qui se comprend, et qui apprend enfin, dans le rayonnement de la Trinité divine, qu'il n'y a qu'une seule manière d'exister, c'est d'aimer, c'est d'aimer en donnant tout et en commençant d'abord par se donner. » (fin de la 14ème conférence)

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