Suite 3 de la 14ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

« Merry Webb raconte : - Mary Webb est une romancière anglais morte en 1928, bossue et géniale - qui vivait au Pays de Galles, et qui raconte l'histoire de la petite Prue.

Prue, c'est une jeune paysanne, qui a un bec-de-lièvre, donc elle a la lèvre fendue, et elle est défigurée, à une époque où on ne réparait pas encore cette infirmité. Elle n'aime pas beaucoup se montrer, en raison précisément de ce stigmate, et elle se rabat sur la terre : la terre, c'est sa grande passion, la terre qu'elle comprend, la terre qu'elle aime, la terre à laquelle elle fait rendre mille pour cent ! Elle est seule d'ailleurs à la comprendre et à la connaître.

Son frère est une brute qui a tué son père par un coup de pied dans le ventre, qui a laissé périr sa fiancée en la trahissant ! sa mère est un être falot, incapable d'aucune décision, et c'est elle, la petite Prue, qui décide de tout, c'est elle qui porte le domaine, et le domaine fructifie entre ses mains d'une manière magnifique. Elle est protestante, de temps en temps elle va l'église, on y va le moins possible : les parents envoient leurs enfants; les enfants délèguent l'un d'eux pour savoir quel est le thème que le pasteur a choisi de traiter, pour pouvoir dire aux parents quel a été le thème de la prédication. Tout le monde s'y ennuie, la petite Prue comme tout le monde les rares fois où elle y va. Pour elle, Dieu c'est quoi ? c'est le pasteur, c'est l'endroit où l'on s'ennuie !

Or, voilà qu'un jour la petite Prue, c'était à l'automne, elle était dans son cellier, et elle filait en respirant l'odeur des fruits posés sur des étagères pour achever de mûrir, et elle regardait la campagne qui dévalait sous ses yeux, et elle filait, - je viens de le dire - la laine de ses moutons. Elle était dans un immense silence, et tout d'un coup, il lui sembla qu'une créature toute de lumière était venue de très loin pour nicher dans son coeur ! et c'était merveilleux ! Elle retenait son souffle, elle n'était pas seule, il y avait "Quelqu'un !

Elle était comblée ! Tellement comblée qu'elle n'imaginait pas un bonheur plus grand, et désormais, chaque fois qu'elle venait dans son cel­lier, la même visite se reproduisait, et elle en était si comblée qu'elle bénissait son infirmité, cette infirmité qui la mettait à l'écart, qui la bannissait en quelque sorte de la société, car sans cette infirmité, se disait-elle, je n'aurais jamais entendu cette voix qui vient d'au-delà du silence.

Donc, elle avait découvert, elle aussi, "intus", au-dedans d'elle-même, cette Présence infinie qui s'accorde à tous les rythmes de la vie, qui les transfigure, et qui tout d'un coup lui révèle un trésor qu'elle portait en elle sans qu'elle s'en fût aperçue jusqu'ici.

Un autre témoignage, admirable, c'est de Flaubert ! de Flaubert !

Vous savez que Flaubert est l'oncle de cette Caroline qui a été en correspondance avec le Père Didon dont on a étudié les lettres, il adorait cette "Caro" comme il l'appelait, Flaubert. Et Flaubert reçoit un jour une lettre de Baudelaire. Baudelaire lui demande de l'aider à entrer à l'académie française. Flaubert n'en revient pas : comment un poète peut-il ambitionner de porter un habit vert, d'avoir un chapeau à plumes et une épée au côté, la poésie ne lui suffit pas ? Alors Flaubert écrit dans son Journal ces mots d'une si grande profondeur : "Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ?

Voyez tout l'itinéraire métaphysique : de "quelque chose" à "quelqu'un". Pourquoi vouloir être "quelque chose" quand on peut .être "quelqu'un" ? Et Flaubert, qui était d'une pureté totale à l'égard de l'art, a renoncé à tout : aux femmes, à l'argent, à l'académie, à la gloire, pour être simplement fidèle à ce « quelqu'un ». Et il écrit dans son Journal : « Qui est Sieur Flaubert ? ça n'intéresse personne ! » L'artiste ne doit pas "s'écrire" il ne doit pas "s'écrire lui-même", la poésie ne doit pas être l'écume du coeur. Et il attendait des jours et des jours devant une page blanche, n'osant pas écrire de son propre chef ! il attendait que ça vienne d'ailleurs ! que ça vienne d'ailleurs !

"Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ?"

Un grand artiste anglais, un grand poète, Keats, qui est mort à peu près à la même époque que Shelley ,et, très jeune, Keats a écrit ces deux ou trois vers, que je trouve absolument extraordinaires : « Alors glissa parmi les feuilles, sans bruit, un léger bruit né du soupir même que le silence exhale. » (dans le texte : un petit bruit)

Ah ! Celui qui a entendu le silence de cette profondeur ! « Alors glissa parmi les feuilles, sans bruit, un petit bruit, né du soupir même que le silence exhale ! » Le silence est donc "Quelqu'un" et pour l'avoir entendu comme une Présence, il faut que l'auteur se soit vraiment vidé de lui-même. Et toutes les oeuvres d'art, finalement, n'ont de sens que si elles apportent la suggestion d'une présence infinie.

Il y a donc toujours ces deux versants : le versant de la présence de Dieu et le versant de la grandeur humaine. » (à suivre)

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