La grandeur retrouvée d'Oscar Wilde. L'Hymalaya que devient Elga.

Suite 2 de la 14ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

« Une autre histoire, qui est d'une très grande beauté : Oscar Wilde.

Oscar Wilde, comme vous le savez, est un grand poète anglais qui est mort - comme Nietzsche d'ailleurs - en 1900, dans la misère, et à Paris. Oscar Wilde qui était le prince des « dandies », qui était très imbu de sa personne, qui disait aux douaniers quand on lui demandait : « N'avez-vous rien à décla­rer ? » - « Oui : mon génie ! »

Oscar Wilde était très fêté, reçu dans tous les salons, il était un admirable conteur qui a écrit ce livre que vous connaissez sans doute, qui s'appelle "Le portrait de Dorian Gray". Oscar Wilde qui était homosexuel, bien qu'il fut marié et qu'il eût deux petits garçons, - il était homosexuel et il a eu une aventure avec un jeune Lord anglais. Par sa propre imprudence d'ailleurs, il a fini par alerter la famille de ce jeune Lord, et un procès a été engagé contre lui en Cour d'Assise, et voilà que tout d'un coup ce grand poète, cet auteur célèbre qui était reçu dans tous les salons, voilà toute sa vie privée étalée dans les colonnes du "Times". Tous ses amis, naturellement, se dérobent, personne ne le connaît plus. Et le jugement est rendu avec la plus grande sévérité puisqu'il est condamné à deux ans de geôle, à deux ans de prison, avec des criminels qu'il verra pendus sous ses yeux ! il a d'ailleurs écrit une ballade : "La Ballade de Reading-jail" où il montre justement ces hommes qui se balancent au bout de leur corde, dans la prison où il a passé deux ans.

Cette condamnation infamante, qui est ressentie comme telle par sa femme, qui immédiatement d'ailleurs abandonne le foyer, change de nom et disparaît, à ce point que les deux fils de Wilde ne sauront qu'à leur majo­rité qu'ils sont ses fils. Il est donc privé de tout et, le jugement rendu, il est reconduit en prison, escorté par des gendarmes, dévisagé par une foule hostile qui lui témoigne ostensiblement du mépris.

Cependant, dans cette foule, un homme se détache, le seul ami qui lui est resté fidèle, et s'incline profondément devant lui. Oscar Wilde est emmené à Reading-jail, il est témoin de toutes ces scènes d'exécution que je viens d'évoquer, et pendant la première année, il est dans un état de révolte insurmontable. Il ne comprend pas pourquoi, finalement pour une faute qu'il considère comme une faute privée, la société l'a envoyé dans cette geôle, il n'arrive donc aucunement à se réconcilier avec son destin, d'autant plus qu'il est abandonné de tous, et il a appris la fuite de sa femme, et la déchéance de sa paternité, ses enfants ne sont plus à lui, c'est sa femme qui hérite de la puissance paternelle.

Au bout d'une année un travail se fait qui justement s'accroche à ce geste de respect que lui a témoigné cet homme unique qui s'est détaché de la foule et s'est incliné sur son passage. Alors la lumière se lève, il se dit : « Mais comment ! Il y a eu quelqu'un qui a cru en moi, il y a quelqu'un qui m'a fait signe qu'il y avait encore pour moi un avenir, que tout n'était pas perdu, qu'il y avait en moi quelque chose qui était digne de respect, qu'il y avait en moi une valeur à découvrir et à faire fructi­fier ! Alors, il se réconcilie avec son sort, il découvre au fond de lui-même cette valeur qu'il ne tarde pas à identifier avec Dieu; et il écrit ce livre admirable qu'il appelle : "De Profundis", où il raconte préci­sément, et son jugement et le geste de l'homme qui s'est incliné devant lui, et les révoltes qu'il a éprouvées durant la première année de son emprisonnement, et puis, cette levée du jour, qui lui dicte finalement ces mots : "La plus grande bénédiction de ma vie c'est le jour où la société m'a envoyé en prison". Parce que, en effet, ce jour-là il a été guéri de lui-même !

C'est fini : il a cessé de pouvoir se regarder, de s'idolâtrer, il est entré dans le champ infini de sa propre libération. Alors toutes les valeurs se recréent en lui, et en pensant à son mariage qu'il a profané, il écrit ces mots : "L'amour est un sacrement que l'on ne peut recevoir qu'à genoux", et, songeant à la déchéance de sa paternité, il écrit : "Le corps d'un enfant est comme le Corps du Seigneur; je ne suis digne ni de l'un ni de l'autre". Il va donc ressusciter. Sans doute, il est perdu socialement, il ne recou­vrera jamais son rang et il échouera dans la misère où il mourra à Paris comme un clochard, mais enfin, il a été guéri de lui-même et il a entrevu dans sa prison cette présence adorable du Seigneur qui l'y attendait.

Une autre histoire : racontée par Selma Lagerlof, ce grand écrivain suédois, cette femme de génie, dont le regard est d'une innocence incomparable. Et voici l'histoire, qui s'appelle : "La Fille du Marais".

Le Marais est une montagne en Suède. Au pied de la montagne, un bourg agricole qui est le chef-lieu du district. Sur la montagne donc, au Marais, habite un couple de journaliers qui sont misérables, qui luttent pour survivre désespérément et qui n'ont qu'un seul trésor au monde : leur fille, qui s'appelle Elga.

Elga grandit, elle devient une adolescente, elle est associée aux travaux, aux peines et à la misère de ses parents, qui ne ces­sent de s'accroître, et finalement il n'y a plus qu'une issue si l'on veut survivre, il faut qu'Elga trouve du travail dans le bourg. Il n'y a d'ail­leurs qu'une seule possibilité, c'est qu'un ménage dans le bourg ait besoin d'un concours. Après des recherches difficiles, le père d'Elga apprend qu'en effet, un homme dont la femme vient d'être frappée d'hémiplégie a donc absolument besoin dans son ménage d'un concours féminin. Et, tous renseignements pris, le père d'Elga apprend que l'homme qui a besoin d'un concours féminin est un des piliers du Temple, un grand lecteur de Bible, que sa réputation est parfaite et que, donc, il ne risque rien en lui confiant cette jeune fille.

Elga est donc engagée à ce ménage. La femme est dans son coin puisqu'elle est paralysée, c'est l'homme qui est sans cesse en contact avec cette jeune fille, jolie à ravir et qui ne le sait pas - il n'y avait pas de miroir dans sa maison ! - elle n'a aucune notion de coquetterie, elle n'a pas la moindre initiation sexuelle, elle est pure comme un cristal de roche, mais cet homme, naturellement, devant cette beauté en plein épanouissement, s'éprend d'elle passionnément, follement, et veut absolument la posséder. Il comprend que c'est une proie difficile, qu'il faut l'apprivoiser, et il lui témoigne toutes sortes d'égards soi-disant paternels, qui doivent faire naître dans I'esprit de la jeune fille une confiance inébranlable. Et quand le fruit est mûr : quand il est sûr de sa confiance, il lui fait croire que toutes les jeunes filles, à l'âge où elle se trouve, s'initient en quelque sorte à l'existence en se donnant à un homme qui les aime.

Elga qui ne sait rien, Elga qui est en pleine confiance, se donne donc à lui en parfaite innocence et il est au comble du bonheur ! tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si, au bout de quelques temps, Elga n'était enceinte. C'est évidemment la catastrophe, qui comporte cette seule alternative : ou bien il endosse la responsabilité de l'événement, il brise son ménage, il perd sa réputation, ou bien il jette cette fille à la rue en incriminant naturellement "un autre", et il se débarrasse ainsi de son cas de conscience, il sauve son ménage, il garde sa réputation, et, évidemment, c'est ce qu'il fait. Il jette Elga à la rue; elle est immédiatement discréditée dans ce pays où tout se sait, on la montre du doigt, toutes les portes se ferment devant elle, personne naturellement ne songe désormais à l'employer, on la considère comme une fille pourrie jusqu'à la moelle des os.

Et, bien sûr, ses parents sont dans une détresse immense : mais, quoi ? c'est leur fille, ils sont bien obligés de l'accepter comme elle est ! La misère donc ne cesse de grandir puisque Elga, désormais ne peut plus faire les frais de sa propre subsistance, et la détresse est au comble quand l'enfant naît, et qu'il y a quatre bouches à nourrir. La situation devient tellement critique qu'il n'y a qu'une issue possible, c'est qu'Elga réclame par les voies de la justice la pension alimentaire au père de l'enfant. Elga s'y résout sans le moindre ressentiment, avec la plus grande discrétion, pour sauver la vie de son enfant.

On est dans un pays où tout se sait et où il n'y avait pas encore de cinéma et de télévision, naturellement ce bruit se répand, la fureur publique se déchaîne : comment, cette fille, non seulement est pourrie jusqu'à la moelle dès os, mais elle met en péril la réputation des gens les plus honnêtes. On attend naturellement la revanche de la justice, et tout le monde se donne rendez-vous pour le jour où le procès sera vidé.

Ce jour, très loin et longuement attendu, arrive enfin. Elga descend de sa montagne, affrontant pour la première fois une cour de Justice. Elle rencontre chemin faisant un jeune paysan qui la fait monter dans sa carriole, ce jeune paysan se rend lui-même au tribunal, il ne sait pas que cette fille est Elga ! finalement, il devine, et puis elle devine qu'il devine, alors elle quitte la carriole et se rend seule au tribunal qui est plein à craquer. Tout le pays s'est donné rendez-vous, elle est fusillée par tous ces regards qui lui disent leur mépris et elle est introduite devant l'estrade du juge, qui arrive finalement, et qui se trouve être l'ami du bourgeois qui a séduit cette jeune fille.

Elga est sans pensée, complètement vide, totalement passive, attendant les événements qu'elle ne peut prévoir, sans même sentir ce mépris qui l'environne et qui veut l'écraser. Enfin le juge ouvre la séance, il s'excuse auprès de son ami d'avoir à intervenir dans cette affaire, il proteste naturellement qu'il est mille fois sûr de son innocence, et il l'instruit des formalités de la procédure. Selon la Loi suédoise tout est fort simple : « vous n'avez qu'à jurer sur la Bible que vous n'avez jamais eu affaire avec cette fille ! »

A ce moment-là, Elga s'éveille, tout le film des événements se retrace dans son esprit. Comment ? cet homme, après toute cette entreprise de séduction, après cet abandon, après ce décri public (après l'avoir décriée en public) dont il l'a chargée, après cette naissance qui aboutit à un surcroît indicible de misère, il pourrait dire qu'il n'y est pour rien ? Mais, c'est impossible ! S'il le faisait il se jetterait tout vivant en enfer ! Donc, ça n'arrivera pas, ça n'arrivera pas !

La Bible est sous des montagnes de papiers, on la pose entre le juge et le bourgeois, le juge feuillette son code civil pour savoir quelle est la formule qu'il doit lire et que le bourgeois répétera après lui. Tout est prêt. Le bourgeois, que peut-il faire ? Tout le pays est là, il ne peut qu'aller jusqu'au bout de son forfait. Il étend la main ... Alors la jeune fille se jette sur la Bible, l'arrache de devant lui, la serre de toutes ses forces contre elle, le juge la foudroie du regard, l'huissier se précipite pour la dégager, toute la salle frémit : "Mais, elle est complètement folle ! elle ne sait même pas se tenir dans la salle d'un Tribunal !"

L'huissier donc cherche à dégager la Bible, mais la jeune femme la tient si fort ! ... Comment, lui faire violence ? ceci est impossible dans une salle de tribunal ! Le combat dure, et à mesure qu'il dure le juge commence à s'interroger : « Serait-ce possible ? Comment, le bourgeois, son ami, ce serait lui le lâche, le criminel ? » Il regarde la jeune fille, et elle lui crie : "Je ne veux pas qu'il soit parjure !" Par ce cri qui vient du fond de son être, passe la lumière. Le juge comprend, bouleversé, il comprend qu'elle veut le sauver du parjure. Eh bien ? dit-il. - Eh bien dit-elle, je retire ma plainte ! - Il n'est donc pas besoin d'aller plus avant. Le juge se tourne vers le bourgeois : "Je crois que cela vaut mieux pour vous !" Il descend de son estrade, il serre la main de la jeune fille avec la plus grande émotion, et quand elle quitte la salle, croyant qu'elle a commis une gaffe, qu'on va la conduire en prison, toute la salle se lève silencieusement. Ah ! l'Himalaya, humain ! Ils ont compris : dans cette grandeur humaine ils ont senti passer la Présence Unique (à suivre)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir