La seconde retraite prêchée par M. Zundel aux oblates bénédictines de La Rochette en septembre 1963 a fait l'objet d'un livre « Emerveillement et Pauvreté ». La retranscription qu'on en donne maintenant ici n'est pas extraite de ce livre mais de polycopies bien antérieures à sa parution. La dernière conférence de cette retraite, sur la joie chrétienne, a déjà été « sitée » du 22 au 25/08/06, de même que quelques autres extraits parfois très courts.

Début de la 1ère conférence de la retraite donnée à La Rochette en septembre 1963.

Une retraite doit nous faire prendre conscience de notre vocation créatrice.

« Nous sommes des êtres humains et nous avons à nous poser des problèmes humains. Il n'y a qu'un problème que beaucoup ne se posent pas, c'est précisément celui de la vocation humaine. Il est suggéré par cette petite phrase de Camus : "L'homme est la seule créature qui refuse d'être ce qu'elle est." Cela rend sensible la situation de l'homme dans l'univers, situation tout à fait particulière, unique.

Nous sommes nés sans l'avoir voulu, nous n'avons pas choisi nos parents ni notre pays, ni notre race, ni notre époque, ni notre sexe, ni notre religion, tout cela a été déposé dans notre berceau et nous a été imposé. L'homme est d'abord un être préfabriqué aussi bien dans son être physique avec son énergie nerveuse, sa circulation sanguine, etc. que dans son être moral, psychique, affectif. Quand nous avons commencé à prendre conscience de nous-mêmes, il y avait en nous une foule de choses déposées en nous dès avant notre naissance, et des impulsions, impressions de la petite enfance qui ne peuvent s'effacer.

Nous avons été jetés dans l'existence comme un colis jeté sur un quai de gare avec une étiquette, un numéro et, à ce point de vue, nous sommes dans le même cas que tous les animaux, végétaux, minéraux, et tous les éléments de l'univers, mais ces éléments subissent leur vie, ils sont prisonniers de leur biologie, l'homme, au contraire, prend un jour conscience de son existence et peut s'interroger sur sa vie, la mettre en question, la poser, la refuser, la juger. Ce qui fait le mystère de l'homme, sa condition unique, c'est qu'il ne peut se contenter de la vie préfabriquée qui lui est donnée. Sa biologie est ouverte, il ne peut rester irresponsable.

Préfabriqué, l'homme a pourtant un choix à faire, une responsabilité à assumer, il doit ajouter à ce qu'il est de par sa naissance, quelque chose qu'il n'est pas encore et que sa naissance ne peut pas lui donner, il doit devenir un autre homme que celui qu'il est.

L'homme se définit à partir de ce qu'il ne tient pas de sa naissance. Il doit créer lui-même tout ce qui fait de lui un homme. La spiritualité se définit, se constate, s'expérimente à partir du point où nous découvrons que nous ne pouvons pas en rester à l'état que nous tenons de notre naissance mais que nous avons à passer par la nouvelle naissance dont parlait Jésus à Nicodème.

On peut discuter indéfiniment sur le marxisme et on n'en sortira jamais si on ne part pas de ce principe : l'homme est borné mais il ne peut en rester à ce que l'a fait sa naissance, sa véritable humanité est à créer. Ce qui séduit dans le marxisme, c'est le fait qu'il veut apprendre à l'homme à devenir le créateur de lui-même. Or il n'y a que l'Evangile qui donne la solution au problème.

Le communisme ne s'oppose pas à l'Evangile lorsqu'il institue la vie commune, mais il révèle sa faiblesse quand il s'agit de construire la personnalité. Staline s'est débarrassé de ses rivaux en les chargeant de tous les échecs du système, c'est que rien n'est plus difficile pour l'homme que de trouver ce qu'il doit être. Lénine lui-même, si pur, si désintéressé, n'osait affirmer que la révolution réussirait, que l'homme fournirait tout l'effort nécessaire sans y être contraint, mais il fallait commencer par le contraindre dans l'espoir de l'amener à la vie parfaite. L'homme d'aujourd'hui était sacrifié en vue d'un avenir hypothétique. Le rapprochement avec l'Occident, les difficultés avec la Chine montrent que le communisme est moins que jamais sûr de sa voie.

Platon, dans sa grande sagesse, Platon le contemplatif, la plus grande figure de la Grèce Antique, n'a pu réussir à donner toute sa grandeur à l'homme. Il voyait l'idéal de la Cité où tout devait s'harmoniser et il soumettait le citoyen à la dictature des philosophes qui devaient apprendre aux hommes ce qu'ils auraient eux-mêmes appris dans la contemplation, mais Platon a voulu sacrifier à ce bien commun, qui n'est plus le bien personnel, des centaines d'individus.

Dans l'Empire Romain, dont l'influence fut considérable puisque nous vivons encore des institutions romaines, nous voyons de même l'homme sacrifié dans l'espoir d'un bien commun.

Marc-Aurèle, qui faisait chaque jour son examen de conscience, manifesta une opposition acharnée aux chrétiens parce que ceux-ci refusaient le culte de l'Empire et de l'Empereur.

La Révolution Française n'a pas non plus réussi à résoudre le problème humain car elle a défini la liberté comme le pouvoir de tout faire à condition de ne pas empiéter sur la liberté d'autrui. On en arrive à dire que tout est permis sauf ce qui conduit en prison. Alors que la vie privée est désordonnée, la société ne peut respirer la vertu et, au moment où on se croyait civilisé, on aboutit à un véritable carnage.

Le christianisme n'est pas un monopole. Le monde entier a droit à l'Evangile. Il faut donc poser le problème humain pour tous les gens qui ne sont pas chrétiens mais ont le droit de le devenir. Il faudrait que l'homme de la rue, lorsqu'il entre dans une église, entende une parole qui aille à la racine de ses problèmes d'homme. Ce qui sollicite, ce qui passionne l'homme d'aujourd'hui, c'est l'appel à la dignité, à la grandeur humaine. La vraie décolonisation suppose cette volonté pour chacun d'être une source, une origine, un commencement, une dignité, un créateur.

Ce qui rend tragique la situation humaine, c'est que l'homme sent très bien ce qu'il n'est pas, mais se rend compte très difficilement de ce qu'il doit être. Chacun demande à faire croire à l'importance de sa vie mais la majorité des hommes ne sait pas en quoi consiste cette dignité qu'ils veulent défendre. Le croyant n'est pas celui qui cherche à se mettre dans la tête ce qu'il faut croire ! mais croire, c'est donner son coeur à une cer­taine lumière parce qu'on a découvert que c'est elle qui donne une solution au problème humain.

L'homme est donc appelé à susciter en lui-même une dimension qui n'était pas dans son être préfabriqué, à faire surgir en lui, au-delà de tout ce qu'il a reçu à sa naissance, une réalité qui fasse de lui une source origi­nelle, créatrice. Il faut voir ce que cet itinéraire vers lui-même, vers l'homme qu'il doit devenir - et qui constitue tout le problème humain - comporte pour l'homme de recherches et d'exigence.

Ce point de départ établit une communication entre tous les hommes qui ont tous à devenir une source, une origine, à comprendre que leur vocation est de se créer eux-mêmes dans les dimensions qui font de chacun une personne.

Quand une femme se marie, elle opère une création. C'est son "oui" qui construit la maison. La maison n'est pas constituée par les murs et la batterie de cuisine mais par le visage, la présence de la mère. La réalité formidable de la famille repose sur le "oui" de l'épouse. Ce "oui" engendre une réalité sociale qui n'existait pas encore. De même que le ''oui" de l'épouse crée la maison, le "oui" issu du plus profond de nous-mêmes crée notre qualité d'hommes.

Ces perspectives donnent toute son extension au mot de Camus : "L'homme est la seule créature qui refuse d'être ce qu'elle est." Le savant refuse d'accepter l'univers comme une chose brute qui s'impose à lui.

On lit dans "Les cloches de Nagasaki" la réaction des savants japonais qui, après avoir compris qu'il s'agissait de la bombe atomique, se sont immédiate­ment demandé comment d'autres savants avaient accompli cette colossale réussite scientifique. "Ainsi donc, spécialistes et chercheurs, nous étions nous-mêmes victimes de la bombe. Nous lui avions servi de cobayes et nous nous trouvions maintenant en bonne position pour observer ses effets ultérieurs sur les victimes. Sous la douleur, la colère et le mordant regret de la défaite, voici que renaissait en nos coeurs un profond désir de chercher la vérité. Parmi les ruines de la ville dévastée revivait en nous peu à peu la passion scientifique. " (Les cloches de Nagasaki - Paul Nagaï - p. 87)

Ces savants japonais voulaient donc être vaincus non par la force mais par l'intelligence. Ce refus de subir l'univers comme le refus de certaines structures établies pour en trouver de meilleures doit nous acheminer à découvrir l'itinéraire qui nous conduira à ce que nous devons devenir.

L'Evangile répond essentiellement à ces préoccupations. Il éclaire d'une manière unique le problème de l'homme. Il est même le seul à l'éclairer parfaitement et seul à le résoudre. Une retraite doit nous faire prendre conscience de notre vocation créatrice pour travailler à l'accomplir avec une totale générosité. » (à suivre)

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