Suite 2 de la 13ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1959.

"Le droit, en particulier le droit de propriété, est donc établi pour l'espace de générosité, pour la pauvreté selon l'esprit puisque, finalement, il s'agit de se déposséder de soi, de se dépouiller pour Dieu et de venir amoureusement vers l'autre. Si cela est vrai, si tous les droits se fondent sur une générosité à garantir, les titres de propriété ne sont pas immuables. Si la distribution des biens matériels actuelle s'op­pose à ce que chacun des hommes actuellement vivants ait la garantie du nécessaire et l'espace de sécurité que réclame pour lui sa vocation de générosité, il faut procéder à un nouveau partage jusqu'à ce que chacun puisse satisfaire son besoin de générosité.

Ghandi avait raison d'appeler crime et vol monstrueux de garder plus que le strict nécessaire quand d'autres meurent de faim. C'est l'exi­gence de générosité qui domine absolument tout le problème du droit. Lorsqu'on méconnaît cette exigence altruiste du droit, qui est consubstantielle au droit, qui est dans la nature même du droit, on perd son droit de propriété, on le renie comme droit et l'on n'a plus d'autre titre à la propriété que la violence, la rapine et l'injustice.

Il s'en faut, hélas, que tous les chrétiens se doutent que le droit ait cette valeur et cette signification. Au début du règne de la démocratie chrétienne en Italie, nombre de milliardaires italiens ont voté pour elle parce qu'ils ne voyaient pas d'autre possibilité de barrer la route au Communisme, donc simplement pour protéger leurs biens, leurs biens énormes, monstrueux en comparaison de la misère des siciliens qui mangent de l'herbe !

La sociologie selon l'Evangile rappelle donc les exigences d'une proprié té humaine fondée sur la dignité de l'homme, sur sa vocation de généro­sité et il ne faut jamais démordre de cette définition : le droit assure à chacun et réclame pour chacun un espace de sécurité qui garantit l'espace de générosité que chacun est appelé à devenir.

Ceci nous permet de nous situer par rapport au Communisme. Il y a une lutte affreusement hypocrite contre le Communisme qui confond tous les domaines et qui dit : "Ce sont des athées, nous les combattons comme tels." - « Oui, bien sûr, mais en défendant aussi le dollar ! » Il faut savoir distinguer, le Communisme en tant qu'il est une organisa­tion sociale peut se discuter. L'Etat Français peut bien s'adjuger le monopole des chemins de fer, des postes, des tabacs et des allumettes, personne n'y voit d'inconvénient. L'état communiste monopolise tout : il est le propriétaire unique. C'est peut-être désagréable pour ceux qui préfèrent gérer leurs affaires mais, en soi, ce n'est pas immoral ni anti-évangélique.

Les communautés religieuses sont organisées sous un régime où aucun des membres ne possède, c'est la communauté comme telle qui possède. Chaque membre est libéré de la propriété personnelle avec ce qu'elle entraîne de soucis et d'inquiétude pour se livrer au don de lui-même dans une totale générosité. En soi, il n'y a pas d'erreur à envisager un état comme une communauté religieuse puisque les jésuites l'ont fait, avec éclat, magnifiquement, au 18ème siècle, en Amérique du Sud, dans l'Etat des Guaranis, entre le Brésil et le Para­guay. Personne n'avait besoin d'argent et chacun recevait suivant ses besoins. Cet état si prospère durerait encore si la jalousie, l'hypocri­sie, les manoeuvres tortueuses, les calomnies, n'avaient amené à la fois le Pape, le général des jésuites et le roi du Portugal, à mettre fin à cette expérience qui, si elle avait été poursuivie, aurait mis l'Eglise en avance de plusieurs siècles sur les peuples actuels.

« Si nous nous séparons du Communisme, ce n'est pas du tout à cause de cette disposition nouvelle de la propriété qui est parfaitement concevable. On peut en discuter les succès pratiques, les avantages économiques ou psychologiques ! l'Evangile n'a rien à opposer à une propriété commune qu'il pratique précisément dans ses instituts religieux et que les Guaranis ont pratiqué avec succès comme peuple pendant cent cinquante ans.

Ce qu'il faut objecter au Communisme, c'est qu'il a trahi son intention première de préserver la dignité de l'homme et d'empêcher qu'il soit traité comme une marchandise, parce que, sous prétexte de libérer l'homme de demain, le Communisme a commencé par piétiner l'homme d'aujourd'hui ! Il n'est pas seul à le faire assurément et nous n'avons pas beaucoup de leçons à lui donner, mais enfin, du point de vue de l'Evangile, nous ne pouvons nous opposer à l'avènement d'une humanité qui, dans x années, sera l'humanité idéale, libre, une humanité où chacun s'occupera librement et spontanément selon ses besoins, travaillera suivant ses capacités, mais nous ne pouvons pas accepter qu'on prépare cet avenir en piétinant l'homme d'aujourd'hui.

La seule manière de préparer l'homme de l'avenir et de défendre sa dignité, c'est d'abord de reconnaître et respecter la dignité de l'homme d'aujourd'hui. Si on ne reconnaît pas à l'homme d'aujourd'hui une digni­té inviolable, sur quel fondement reposera la dignité de l'homme de demain ? C'est ce que dit Pasternak dans cette phrase admirable du "Docteur Jivago": "La vie humaine individuelle est devenue l'histoire de Dieu et a rempli de son contenu l'étendue de Dieu. "

Pour l'Evangile, chacun est tout, chacun est un univers, chacun est un bien commun, chacun est irremplaçable, chacun est appelé à por­ter un nom nouveau, chacun est porteur d'une révélation qu'il est seul à pouvoir communiquer, chacun est un bien si grand que toute la terre doit se mobiliser pour le protéger, pour lui assurer le nécessaire afin qu'il puisse exercer sa générosité et communiquer aux autres ce qu'il possède d'unique. Ni cette communication, ni quoi que ce soit de valable, ne peut se faire dans la contrainte et dans la force. Jamais on ne peut faire éclore dans un être humain un bien véritablement humain si ce bien n'éclôt pas dans la liberté.

Le véritable bien, c'est le bien que nous devenons, c'est le fait qu'un être devient lumière, espace, générosité, amour, et que tous sont atteints, élevés et enrichis par cette présence.C'est cela le bien que l'Evangile nous révèle, c'est le Royaume de Dieu que nous a apporté Jésus et que nous avons à défendre jusqu'au martyre. C'est cela seul que nous avons à défendre au nom de l'Evangile car nous n'avons pas du tout, au nom de l'Evangile, à défendre telle ou telle organisation sociale ! mais nous n'avons absolument pas à refuser une expérience qui envisage une nouvelle répartition des biens. Si nous songeons que 60% au moins des hommes sont sous-alimenté et que la population ne cesse d'augmenter précisé­ment dans les pays sous-développés, et que nous mettons en face notre définition du droit étant "un espace de sécurité qui garantit un espace de générosité", nous comprenons qu'il faut absolument qu'on révise les titres de propriété et que les peuples sur-développés se sentent immé­diatement chargés des peuples sous-développés car l'avance qu'ils ont sur eux au point de vue technique leur constitue une mission. Toutes les possibilités, tous les dons de l'intelligence et de tout l'homme cons­tituent une mission universelle.

Il faut absolument ramener le débat à ce centre unique : Jésus a ennobli la personne humaine, Jésus a consacré la dignité humaine : si nous nous bornons à défendre cela, nous aurons déjà fort à faire car il nous faudra immédiatement nous réformer nous-mêmes, réformer notre propre conception de la propriété. La seule manière de barrer la route au Communisme en tant que doctrine incompatible avec l'Evangile, en tant qu'il fait de la société une idole, monstrueuse comme toutes les idoles, c'est de réaliser ici, maintenant, aujourd'hui, les réformes nécessaires. » (à suivre)

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