Début de la 13ème conférence donnée à la Rochette en septembre 1959.

« L'Eglise est une communauté unique en son genre parce qu'elle est fondée sur la liberté. Le génie de l'Evangile est de grouper des hommes sous un horizon universel, communautaire et, en même temps, de requérir une solitude absolue. La communion qu'il exige est une communion silencieuse, mystique, où chacun est engagé dans le secret de lui-même à l'égard de Dieu. Chacun est non seulement sur le chemin de la liberté mais il est constamment saisi par une exi­gence radicale de liberté puisque la liberté, c'est le pouvoir de se donner et de tout donner en se donnant.

L'Eglise, qui représente et communique la Présence de Jésus, est la seule société où la solitude et la communauté sont comme indissocia­bles : on est d'autant plus ensemble qu'on est plus seul avec Dieu parce que les valeurs d'échange qui fondent la communauté sont des valeurs de communion, des valeurs intérieures, des valeurs de lumière et d'amour. Plus une conscience est fondée en Dieu, plus elle est présente aux autres. La vie de chacun est une vie universelle dans la mesure où sa communion avec Dieu est plus profonde puisque, dès qu'on est devant Dieu, on se trouve relié à toute l'humanité, à tout l'univers par le plus profond de l'être. C'est pourquoi il y a dans l'Eglise, Corps Mystique du Christ, une telle exigence de dignité humaine. Mépriser la dignité humaine blesse le Christ au coeur car c'est Lui le garant et la condi­tion de cette dignité.

Cette société unique qu'est l'Eglise, édifiée sur la circulation d'une Présence divine, possédera une sociologie en quelque sorte sacra­mentelle (1). Elle donnera une vision des droits de l'homme différente de celle à laquelle nous sommes habitués (1). On a établi ces droits à partir de la supposition que l'homme naissait libre, or, c'est faux ! L'homme naît comme un candidat à la liberté, avec une vocation à la liberté, avec une exigence de liberté, mais il est d'abord un faisceau de déterminismes, un paquet d'impulsions et d'instincts dont il aura à se dégager laborieusement jusqu'à l'éclosion en lui de la personne.

Ce faux départ a empoisonné toute la sociologie. Sous prétexte que l'homme était libre, on a favorisé des tyrannies qui devenaient nécessaires pour prévenir l'anarchie. La révolte contre les dictatures s'est exprimée dans un langage irréel, en porte-à-faux, pour défendre une liberté anarchique et illusoire. Toutes ces équivoques ont empoisonné aussi la notion de droit de propriété qu'il importe de définir à la lumière de l'Evangile.

On peut arriver à une définition du droit de propriété en se souvenant d'une part du mot de la femme pauvre : "La grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié." et elle disait d'autre part : « Comment voulez-vous que je prie et que je pense devant ma marmite vide avec cinq enfants à nourrir, c'est impossible ! Ils vont rentrer bientôt et je n'ai rien à leur mettre sous la dent ! Ce ne sont pas la pensée et la prière qui peuvent en ce moment retenir mon attention, c'est leur faim ! »

Voilà exactement l'origine des droits de l'homme : pour que l'homme puisse devenir une liberté, pour que l'homme puisse accomplir le don de lui-même, il ne faut pas qu'il soit écrasé par le matériel, il ne peut pas aimer un monde qui le tue, il ne peut pas aimer une vie qui est "une vie de chien", il ne peut pas bénir une providence qui semble le laisser pour compte ! Pour que l'homme puisse prospérer, pour qu'il devienne une liberté, pour qu'il croit à la dignité et qu'on le res­pecte, il faut que l'univers ne l'écrase pas, que ses besoins humains soient satisfaits d'une manière assez large et assez sûre pour qu'il n'ait pas à y penser.

Un ouvrier disait : "Il me suffit de tirer ma journée de mon travail", mais il était pratiquement sûr de tirer sa journée de son travail. Il était artiste, il n'attendait pas les commandes, elles venaient, suffisantes, il pouvait donc fignoler ses objets, mettre tout son goût de la beauté dans son travail car il était libre puisque sûr de pou­voir manger, boire, dormir.

Au contraire la femme pauvre ne peut jamais joindre les deux bouts, elle n'a aucune sécurité, elle est constamment dévorée par l'angoisse de la faim de ses enfants. Par ailleurs, elle voudrait pouvoir donner non seulement du pain à ses enfants mais encore son amitié à d'autres. C'est cela la liberté, et le droit est d'avoir un titre à faire respecter en soi cette possibilité de liberté.

On peut donc définir le droit : un espace de sécurité qui garantit un espace de générosité. Je pourrai devenir une générosité si je suis sûr de ne pas manquer du strict nécessaire. Quand je serai sûr d'avoir le strict nécessaire dans tous les domaines, je pourrai n'y plus penser et me livrer à la méditation, à la lecture, à la découverte du monde, à la musique, à l'art. La racine du droit, c'est l'exigence et le respect de la dignité humaine. Cela consiste à être appelé à devenir et à pouvoir devenir une origine, une source, un commencement, à ne pas subir sa vie, l'existence, l'univers, la société ! mais à être un point de départ, à être la source et l'origine de tout, cela en faisant chaque jour de sa vie un commencement nouveau qui entraîne un commencement nouveau pour l'univers et pour l'humanité. C'est dans ce sens que Péguy écrit : "Tout est neuf, La création commence demain matin. "La racine du droit, c'est la générosité à défendre, la générosité à déplo­yer, sans laquelle on ne peut être un homme.

La femme pauvre le disait magnifiquement dans sa plainte déchirante. Si on refuse aux pauvres le droit de donner leur amitié, on leur conteste le droit fondamental de l'homme qui est le droit de se donner, c'est-à-dire d'être une valeur qui se communique, capable d'enrichir une intimité qui le reçoit." (à suivre)

Note (1) : L'Eglise établira entre ses membres uns sociologie fondée sur la présence du Christ en chacun. C'est en ce sens qu'elle est sacramentelle et c'est à cause de cette sociologie que ses membres devront vivre un nouveau sens du droit de propriété. Le fait qu'en christianisme, dès qu'on est devant Dieu, on se trouve relié à toute l'humanité, est aussi fondateur de cette sociologie propre à l'Eglise avec son nouveau sens du droit de propriété.

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