Suite 3 de la 12ème conférence donnée à la Rochette en septembre 1959. De plus en plus se fait jour la vision mystique de l'Eglise.

Reprise d'hier : « Tout est sacrement dans l'Eglise ... , tout est signe d'une réalité intérieure à laquelle on a accès uniquement par la foi et l'Amour. »

« Pour en revenir aux prêtres-ouvriers - il faut avoir assez de sympathie pour eux pour se mettre à leur place - on est libre de penser que chacun peut se dire, dans une conscience parfaitement catholique : "Au fond, nous ne méritons pas, nous n'avons pas encore mérité de nous livrer à cet apostolat sous cette forme, l'Eglise n'est pas encore mûre pour cette grande chose, les chrétiens ne sont pas au niveau de cette nou­velle Pentecôte. Il faut en payer le prix."

Il ne faut pas oublier que les décisions romaines sont très souvent une moyenne. Il n'y a pas qu'une nation dans l'Eglise. Il y a l'Amérique du Nord, l'Amérique du Sud, l'Irlande, l'Espagne, la France ..., Rome reçoit des rapports de partout, des revendications de partout ! Il faut faire une moyenne pour que ce soit vivable. Cette moyenne n'est pas nécessairement la plus haute qui soit. C'est celle que le peuple chrétien mérite dans son ensemble. C'est une de ces vérités "du moment" qui sont parfois de tristes vérités parce qu'on n'est pas encore au niveau d'une plus haute vérité, comme l'histoire de Galilée qui constitue une moyenne pour une époque qui ne pouvait pas porter davantage.

Comme nous sommes solidaires de toute l'Eglise, nous ne pouvons pas expulser l'Amérique ou l'Irlande sous prétexte que nous sommes en France ! nous devons porter toute l'Eglise, toute l'histoire, avec ses limites, nous devons porter tous les hommes avec leurs erreurs, tous nos contemporains avec leur médiocrité, plus la nôtre ! Alors on peut, tout en gardant la conscience vive qu'un certain ministère serait la seule chance donnée à un certain public, obéir puisque ce n'est pas l'heure. C'est triste, c'est déchirant. Il faut mériter l'éclosion de cette Pentecôte. Il faudra souffrir encore, obéir, donner sa vie justement pour que cette vérité du moment soit dépassée un jour et remplacée par une vérité d'un niveau plus élevé.

Il ne s'agit jamais d'abdiquer un jugement intérieur, sincère, agenouillé devant le Christ et dans Sa Lumière, mais il faut lire toutes les décisions de l'Eglise dans l'intimité de Jésus Christ. Devant Dieu notre jugement n'est pas infaillible ni absolu mais nous ne pouvons voir les choses qu'avec nos yeux, tout ce qu'on peut nous demander est de le faire sincèrement et de nous recueillir pour comprendre la parole de l'Eglise dans la lumière du Christ, alors le Christ peut nous dire : "Eh bien, mon ami, il faut accepter cela pour les autres. Ce n'est pas encore le moment. Tu n'as pas tort de désirer davantage mais l'humanité contemporaine ne peut pas encore le porter ! Rentre tes projets dans tes cartons, comme Galilée a fait des siens, en attendant que l'opinion soit plus mûre, plus adulte, pour supporter une charge plus grande de vérité." (1)

Admettre ainsi une position ecclésiale comme une position médiane, mais inévitable étant donné le statut de la chrétienté, sentir toute l'indignité de soi-même et des autres par rapport à une vérité plus universelle, plus libératrice, plus humaine, c'est être dans l'axe de l'orthodoxie la plus fidèle, tout en demeurant ouvert à l'avenir, car l'Eglise est en marche. Cette marche de l'Eglise se manifeste par l'évolution qui fait peu à peu avancer les questions.

Si on voit, par exemple, dans le domaine de l'exégèse, ce qui s'est fait, on ne peut qu'admirer l'immensité du progrès accompli. Les positions de 1900-1910 sont actuellement tellement abandonnées, tellement dépas­sées qu'on ne peut pas s'imaginer qu'elles aient été sérieusement tenues et imposées ! Pourtant elles l'ont été, mais c'était provisoire et, heu­reusement, cela n'a pas duré longtemps.

Donc on peut toujours d'une part demeurer fidèle aux exigences d'une liberté intérieure totale, d'autre part accepter tous les décrets de l'Eglise, tous sans exception, avec leur valeur sacramentelle. Par conséquent, ce que signifient ces décrets ne peut se lire et s'entendre que dans le silence de la prière, que dans le coeur à coeur avec Jésus. Il ne s'agit pas de se donner une soumission d'esclave, ce qui serait abdiquer la fierté humaine la plus légitime, mais d'obéir, et d'obéir à Dieu, ce qui est la suprême dignité de l'homme.

Obéir, suivant l'étymologie "ob-audire", c'est tendre l'oreille de son coeur et de son amour à la voix de Jésus. Dans cette obéissance, identification de l'amour, échange d'une confidence, il est clair que notre intimité est toute engagée et on ne manque pas à la fidélité à cette confidence en pensant qu'il y a des époques, des saisons, des niveaux d'humanité et de civilisation qui ne sont pas encore à la fine pointe de l'esprit. Refuser l'obéissance, faire schisme serait aggraver le mal, cela ne pourrait servir à rien puisque, séparé de l'Eglise, on ne peut témoigner de rien ! au contraire, entrer dans une obéissance doulou­reuse et crucifiée méritera, par cette obéissance même, plus que par tous les arguments et tous les conflits, la maturité d'une vérité plus haute qui répondra mieux au souffle de l'Esprit.

Il y a des gens qui n'entendent pas ce langage. De plus en plus, cepen­dant, se fait jour cette vision mystique de l'Eglise, qui est d'ailleurs normale. On comprend qu'un corps mystique soit inconnaissable à quiconque ne vit pas d'une vie mystique.

Il faut aussi ajouter ceci qui est extrêmement important : l'Eglise, ce n'est pas seulement la hiérarchie, l'Eglise, c'est chacun de nous, autant que le Pape, mais pas de la même manière. Chacun dans l'Eglise a une fonction diffé­rente, mais nous avons tous la même mission qui est de représenter le Christ et de Le communiquer chacun à sa place ! tout comme le Pape, à la sienne, est responsable de l'évangélisation et du salut du monde entier. On ne peut pas être au Christ à moitié mais on doit l'être totalement. Tout ce qui concerne le Christ nous concerne, et Son Royaume est remis entre nos mains par le Christ Lui-même. Nous avons donc la mission universelle de prendre en charge le monde entier, toute l'Histoire, toute l'humanité, tout l'univers.

Chacun de nous est vicaire du Christ. Nous nous agenouillons devant le Pape car il est vicaire du Christ à un titre unique comme sacrement de l'unité dans la foi, mais le mendiant que je rencontre à la sortie de Saint Pierre, c'est le vicaire de Jésus Christ dans l'ordre de la pauvreté ! c'est tout aussi indispensable. Le malade, c'est le vicaire du Christ dans l'ordre de la souffrance, le petit enfant, c'est le vicaire du Christ dans l'ordre de l'éternelle enfance de Dieu, dans la naissance éternelle de Jésus au sein du Père, le chercheur est le vicaire de Jésus Christ dans l'ordre de la sincérité, elle est indispensable de cette pauvreté indispen­sable au rayonnement de la lumière qui éclate en Jésus-Christ. L'artiste est le vicaire de Jésus Christ dont Saint Augustin dit qu'il est l'art du Père et son éternelle poésie, le captif est le vicaire du Christ captif, ligoté, condamné, crucifié ! L'Eglise, c'est chacun de nous. Chacun a le droit de demander à chacun qu'il soit témoin du Christ, c'est une raison de plus pour ne pas être dans l'Eglise comme démissionnaire.

Chacun porte la responsabilité de tous. Devant une décision qui atteint certains douloureusement, nous pouvons penser que nous n'avons pas assez préparé les voies : qui a aidé, consolé, entouré, encouragé les prêtres-ouvriers ? Si les décisions répondent à la maturité de la société chrétienne, nous avons tous notre responsabilité. Ainsi compris, le mystère de l'Eglise est le sacrement de la Présence de Jésus Christ.

Saint Paul nous donne la définition du chrétien : "Pour moi, vivre, c'est le Christ." Les saints lui font écho : "Mes archives, c'est Jésus Christ", dit Saint Ignace d'Antioche. Et Saint Augustin : "Nous n'avons pas seulement été faits chrétiens, mais nous avons été faits Christ. "

Lorsqu'on adhère à l'Eglise dans l'amour, on ne peut jamais être vic­time de l'homme, de ses limites et de ses erreurs. Pour comprendre cela, il faut être greffé sur l'intimité de Notre Seigneur. C'est dans le silence que nous serons préservés de toute révolte et que nous apprendrons à souffrir tout ce qu'il faut pour accomplir le Règne du Christ.

Nous sommes chrétiens dans la mesure où nous cessons d' être nous-mêmes pour devenir le Christ, c'est le dernier mot de l'apostolat. Il faut que les autres puissent découvrir en nous le Visage de Jésus Christ : nous sommes l'espoir du Christ qui nous confie Son Visage, nous sommes l'espoir du monde qui cherche le Visage de Jésus Christ. » (fin de la conférence)

Note (1) . Pour ceux qui n'ont pas connu l'époque de la suppression, et presque de la condamnation, des prêtres-ouvriers, il est difficile d'imaginer la grave crise que cela a entraîné dans l'Eglise de la France contemporaine.

Toutes proportions gardées, la crise d'aujourd'hui autour des récentes levées d'excommunication prononcées par le Pape Benoît 16, peut être très utilement éclairée par les propos zundéliens qu'on vient de lire et qui sont si sages et pondérés, nous ramenant toujours à l'éclairage que peut seule nous donner une vie intérieure d'intimité avec le Seigneur, mais sans rejeter une nécessaire explication ultérieure.

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