Début de la 12ème conférence donnée à la Rochette en septembre 1959.

« Une chrétienne disait, faisant allusion à un communiqué romain sur les prêtres-ouvriers : "Ce qu'il y a d'admirable dans l'Eglise catholique, c'est qu'on n'a qu'à obéir. Ce n'est ni vous ni moi qui avons décidé de cette question et c'est justement cela qui est merveilleux ! il n'y a pas à prendre de responsabilités, on n'a qu'à se soumettre." La courtoisie empêchait de dire une autre opinion à une personne âgée dont la foi, très certaine, comme la charité d'ailleurs, non moins incontestable, ne sont pas susceptibles de changer le jugement, mais il y a quelque chose d'infiniment choquant dans cette représentation d'une foi qui obéit les yeux fermés, qui est exonérée de toute responsabilité.

On ne peut pas penser que Notre Seigneur, qui nous a révélé la véritable dimension de l'homme, ait jamais voulu nous imposer une attitude aussi contraire à la dignité humaine. Une obéissance aveugle à une autorité infaillible sur tous les points, dans toutes les questions, dans tous les secteurs, est une position commode pour ceux qui sont demeurés infantiles et qui ne demandent pas mieux que les autres décident pour eux ! c'est une position anti-chrétienne et anti-catholique.

La preuve - c'est une preuve paradoxale (1) - c'est précisément l'infaillibilité du Pape et des conciles d'une part et, d'autre part, l'infaillibilité du pouvoir sacramentel du prêtre. L'infaillibilité pontificale n'est pas plus une exaltation de Pie IX qui l'a définie que d'un autre homme devenu pape, car elle est la formule dogmatique de la démission absolue de l'homme en Jésus (1). L'infaillibilité est la garantie que nous n'avons qu'un seul maître, Jésus Christ, que nous sommes à l'écoute de sa parole, la seule qui puisse nous éclairer car c'est une parole qui vient de Dieu, qui est une Personne, une Présence, qui est notre libération puisqu'elle ne cesse de nous donner un espace illimité et qu'elle ne comporte qu'une seule interdiction, précisément celle de limiter.

L'infaillibilité signifie cela, incontestablement, parce qu'elle se rattache immédiatement, à travers les siècles, à la vision de Damas où l'Eglise nous est présentée comme Jésus : "Je suis Jésus que tu persécutes. " Le Pape infaillible est quant à sa vie propre un fidèle comme les autres et il n'a accès, comme tous les autres, à la lumière du Christ que par la foi et l'amour. Si un simple fidèle est plus avant que lui dans la foi et l'amour, il comprend mieux le sens d'une définition dogmatique que le Pape lui-même qui l'a définie, exactement - l'analogie est parfaite - comme la femme illettrée qui communie de la main du prêtre indigne, reçoit la plénitude de la grâce du sacrement dont le prêtre se prive lui-même puisqu'il n'a accès aux sacrements, à la présence de Notre Seigneur, exactement comme cette femme, que par la foi et l'amour.

L'infaillibilité du Pape et l'infaillibilité sacramentelle - c'est la même - sont justement la garantie qu'on ne dépend nullement d'une médiation humaine, que la médiation humaine est purement sacramentelle, que le prêtre comme le Pape, sommet de la hiérarchie sacerdotale, est dans une absolue pauvreté, qu'il ne compte pour rien justement en tant qu'il n'est pas lui-même, en tant qu'il est revêtu de Jésus Christ pour les autres, avec cette garantie que les autres ne pâtiront jamais de ses limites, de ses ignorances et de ses passions, puisqu'ils sont reliés au sacrement, et ils sont reliés au dogme, qui est un autre sacre­ment, par la foi et par l'amour, sans intermédiaire.

Quand vous communiez, personne ne s'interpose entre la Présence du Seigneur et vous. Ce qui se passe à ce moment-là, c'est un secret entre Dieu et vous où personne ne peut s'intercaler.

Il en est absolu­ment de même dans le dogme. Le dogme est un sacrement. La défini­tion papale, conciliaire, a la valeur d'une consécration. Il ne s'agit pas d'une sagesse humaine qui aurait mûri une définition, il s'agit de la tradition évangélique qui mûrit dans la lumière de l'Esprit Saint. Le Pape, et le concile définissant, constituent l'instrument consécratoire de cette formule qui rassemble la foi dans l'intimité du Christ. L'in­telligence surnaturelle dépend du coeur à coeur avec le Seigneur (2). Le dogme croît dans les âmes à mesure que les âmes grandissent dans la lumière du Christ.

La merveille du Christianisme, c'est qu'il ne s'agit absolument pas de dépendre de quelqu'un : non seulement nous ne dépendons d'aucun homme, mais accepter une dépendance humaine, c'est trahir le chris­tianisme, c'est sortir du dynamisme sacramentel, de l'organisme sacramentel qui fait que l'Eglise est un immense sacrement dont le contenu mystique ne peut se révéler qu'à la foi et l'amour. L'Eglise est le Corps Mystique du Christ et elle est absolument inadmissible, inconnaissable, impénétrable, invivable pour celui qui ne vit pas dans l'intimité de Jésus ! ou bien, c'est la pire des idolâtries, le pire des scandales, la pire des tyrannies, mais alors ce n'est plus l'Eglise.» (à suivre)

Note (1). On est tenté d'abord de penser que l'infaillibilité du Pape lui donne le pouvoir de pouvoir parler, en certaines circonstances bien définies et très rares, sans pouvoir aucunement se tromper. Le paradoxe est que, en ces circonstances, la certitude qu'il a de ne pas se tromper lui vient totalement, complètement, de Jésus et aucunement de lui-même : c'est Jésus, Jésus seul, qui parle par lui, Jésus en lequel il est donc parfaitement démis. L'infaillibilité n'est pas lié à un pouvoir quelconque du Pape, mais à sa démission absolue devant Jésus. C'est seulement cette démission qui rend le Pape infaillible, et aucunement une sorte de pouvoir magique à lui donné dès lors qu'il devient pape.

Note (2) : L'intelligence surnaturelle des choses de Dieu ne dépend pas du degré d'intelligence de l'homme mais de son union en cœur à cœur avec le Seigneur. C'est capital. Un homme d'Eglise peut être extrêmement doué et intelligent mais finalement ne rien comprendre à ces « choses » de Dieu parce qu'il n'est pas un homme de prière et de méditation, de méditation et contemplation dans la prière, ce qui est très exigeant. Ce peut être le cas, très souvent, de chacun d'entre nous.

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