11ème conférence de M. Zundel à la Rochette en septembre 1959. Début.

« Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus a voulu ajouter à son nom de religieuse "et de la Sainte Face". Cette addition suppose en elle une transformation profonde : Jésus n'était plus pour elle le petit enfant jouant à la balle mais l'Amour Crucifié avec qui il faut sauver le monde. Trop de chrétiens veulent se faire pouponner par Dieu comme dans des bras maternels au lieu d'être créateurs avec Lui ! Ils font de Dieu Celui qui fait perdurer leur infantilisme. Il en découle une dévalorisation de l'être humain.

Elle avait raison la femme pauvre qui se plaignait en disant que la grande souffrance des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié. Il ne suffit pas de donner "du pain et des jeux" pour faire un peuple heureux, il faut lui donner sa dignité. Un marin qui avait désamorcé une mine remercia son officier de lui avoir confié cette mission mortel­lement dangereuse car il avait ainsi fait crédit à sa majorité.

L'infantilisme inspire la nausée à ceux qui sentent que l'homme est fait pour être libre et porter une responsabilité, c'est l'intention première du Christ. C'est pourquoi, quand il aborde la samaritaine, Il commence par lui demander quelque chose : Il lui demande à boire avant de l'initier aux mystères du Royaume. Trop d'hommes veulent tenir les autres en tutelle, n'admettant pas que leurs subordonnés réussissent mieux qu'eux, exigeant que ceux qu'ils obligent, qu'ils enseignent, qu'ils aiment, restent leurs débiteurs. Certains maîtres refusent à leurs élèves cette indépen­dance qui est pourtant le but de leur formation. Leur honneur serait au contraire de lâcher la bride à leurs élèves pour qu'ils deviennent maîtres à leur tour. Il est rare de savoir donner en demandant, rare de savoir donner sans faire peser le don comme une domination, un joug.

Dieu, qui veut tout donner, nous demande tellement qu'Il ne veut rien faire sans nous. Il nous invite à un mariage d'amour dans lequel notre "oui" conditionne le Sien. Ne faisons donc pas de Dieu un paravent, un bouclier, un refuge contre la maladie, la mort, les séparations, les humiliations. Dieu veut avoir besoin de nous pour que nous constituions ensemble le Royaume. Dieu n'aime pas la fausse humilité, une mendicité qui nous dévalorise, Il aspire à notre promotion en vue de la collabora­tion à laquelle Il nous invite.

Il semble qu'on ait fait trop souvent de l'Eucharistie une possibilité d'atteindre le Christ dans un quant-à-soi limité à ses besoins personnels. Croire qu'avoir le Saint Sacrement suffit à garder de tous les dangers est une perversion de la foi chrétienne. L'Eucharistie n'est pas une protec­tion infaillible ni une sanctification automatique. La foi chrétienne nous appelle au don de nous-mêmes pour être avec Dieu, créateurs et rédemp­teurs du monde. Il faut relire le discours sur le Pain de Vie (Jean 6) pour en percevoir le rythme et l'intention.

Ce chapître 6ème de saint Jean a le même mouvement que le chapitre 4ème. Jésus parle de l'eau, du puit, pour amener la Samaritaine au désir de l'eau vive. Il y a là une admirable pédagogie du signe où les besoins physiques préfigurent les besoins de l'esprit. Le chapitre 6ème a une architecture semblable, plus émouvante. Après la multiplication des pains, la foule enthousiaste attend d'être déchargée de tout travail et de tout souci. C'est un échec douloureux pour le Christ. Il met les apôtres et la foule devant l'exigence de chercher une nourriture qui ne périt pas. Pour avoir cette nourriture il faut la foi, il faut croire en Jésus que le Père a envoyé. Alors, le dialogue monte, de plus en plus tragique. Ses audi­teurs se raidissent et demandent des signes, comme leurs pères ont eu la manne dans le désert. Quand ils demandent le pain du ciel et se refu­sent à croire que c'est le Christ lui-même, Jésus les met devant le mystère de la Croix : il faudra venir puiser la vie dans la mort du Christ, Son Corps immolé, Son Sang répandu.

Ce discours sur le Pain de Vie, où sont réunis la Croix et l'Eucharistie, est l'analogue du discours de la Croix qui suit la Confession de Césarée dans les synoptiques et que n'a pas Saint Jean. Il n'est pas seulement l'affirmation de la Présence réelle du Christ dans l'Eucharistie mais la révélation que tout le mystère de la Rédemption est offert à toutes les générations comme la seule source de vie.

L'Eucharistie rend la Croix présente à tous les siècles. Elle est une approche réelle, étroite et profonde, du Corps et du Sang du Christ autant qu'elle est une assimilation du mystère de la Croix.

Le fait qu'il est impossible d'assimiler le mystère de la Croix autrement que par l'Eucharistie a une intention profonde, c'est de nous rendre impossible tout accès à la vie, à la lumière totale du Christ, si nous ne passons pas par le mystère de l'Eglise. Cela suppose que nous prenons en charge toute la communauté humaine et tout l'univers.

Pour nous donner accès à son mystère, à Sa Personne, à Sa Présence, Jésus a choisi un repas, symbole de la communauté et de la communion dans la communauté. Les gens n'invitent pas leurs amis à leur table parce qu'ils meurent de faim, mais parce qu'on est heureux de communier ensemble autour de la même table. Si Notre Seigneur a voulu que notre rencontre avec Lui ait cette forme de repas, c'est pour que nous comprenions que nous ne pouvons Le joindre réellement sans nous unir à toute l'humanité et à tout l'univers.

Il ne faut jamais séparer l'Eucharistie, le Lavement des pieds et le com­mandement de l'amour que Jésus nous a donné. La communion divine est impossible sans la communion humaine. Notre Seigneur a voulu nous préserver d'une saisie de Lui matérielle et magique dans son sacrement.

Le sens profond de la communion eucharistique est de réaliser l'éter­nelle attente du Christ : que l'humanité, volontairement, librement, s'agrège à Lui, forme autour de Lui cette immense chaîne d'amour pour Lui donner ce Corps Mystique dont Il est la Tête. Nous ne pouvons joindre Jésus qu'en recueillant tous les hommes en forme d'Eglise, qu'en étant uni à tous, au nom de tous, devenus nous-mêmes réellement présents à Celui qui nous est toujours présent. Nous ne pouvons pas joindre le Seigneur si nous n'avons pas dilaté notre coeur aux dimensions de Son Amour. Si nous prétendons Le garder pour nous, l'emporter pour nos seuls besoins, nous en faisons une idole, l'idole que les apôtres en ont fait tant qu'ils n'ont pas été recréés dans le feu de la Pentecôte.

Jésus se donne à nous en forme d'Eglise. Nous ne pouvons Le joindre qu'en forme d'Eglise. Il faut que nous soyons "fils de l'homme" pour joindre le Fils de l'homme Fils de Dieu, afin de devenir nous-mêmes enfants de Dieu.

L'Eucharistie nous jette le défi de Capharnaüm : si vous voulez me joindre, il faut passer par la Croix. Si vous voulez me joindre, il faut prendre avec moi tous ceux que je porte sur la Croix. Si vous voulez me joindre, il faut puiser la vie dans la mort et vous joindre particulièrement à mon sacrifice. Si vous voulez me joindre, il faut que vous perceviez le caractère sacramentel de la Création.

Il est essentiel de donner à l'Eucharistie cette portée et cette ampleur. La communion n'est jamais un geste privé, c'est une action universelle. La restreindre à nous-mêmes, c'est la limiter, finalement ce serait la renier. Le sens de la Consécration, c'est beaucoup moins de fixer la Présence de Jésus qui est toujours donnée, que de nous fixer en Jésus en nous identifiant avec le mystère de l'Eglise, en prenant en charge tous ceux que le Christ a portés sur la Croix, alors l'échange se produit entre Lui et nous. Si nous sommes ainsi aimantés par le souci de l'universel, de toute l'histoire, de toute l'humanité, de tous les vivants et tous les morts, nous devenons le viatique de ceux qui ne communient pas directement mais communient à travers nous, nous communiquons, à ceux qui ne le savent pas, le merveilleux secret de l'éternel Amour, la Lumière et la Joie du Christ. » (à suivre)

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