Suite 3 et fin de la 10ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1959. Combien important !

Reprise : « Tous les hommes sans exception, sauf le privilège de l'Immaculée Conception, sont gouvernés par leur inconscient, à moins d'avoir passé par la nouvelle naissance et que celle-ci ait été assez radicale, comme pour un saint François d'Assise, pour aller jusqu'à la racine de l'être, pour transformer toute les tendances, les harmoniser, en faire le clavier des vertus.

Une certaine éducation moralisante, en interdits, en tabous, en formules édifiantes peut être une catastrophe dans la mesure où elle entretient l'inconscient, l'invite à continuer son déguisement et à se faire jour sous des aspects socialement acceptables qui n'en sont pas moins de formidables déviations. Certaines âmes peuvent passer toute leur vie dans l'illusion la plus totale jusqu'à ce qu'un choc, une épreuve, leur révèle ce qu'elles sont réellement.

Suite du texte : « On peut citer le cas, particulièrement lisible, d'une religieuse très ancien régime, grande aristocrate, grande dame dont tous les goûts étaient des goûts avouables, exempte de toutes les basses passions qui sont le lot de la pègre à laquelle nous appartenons. Elle avait des goûts élevés, elle était l'austérité faite femme, vivant l'hiver avec les fenêtres ouvertes et se réchauffant au feu de la divine charité. Elle parlait comme un livre des douze degrés de l'humilité qui sont dans la règle de Saint Benoît, et tout le monde s'édifiait à la vue de cette stature colossale d'une sainteté invulnérable jusqu'au jour où il arriva à cette prieure la catastrophe de ne pas être réélue par sa communauté. Elle le prit fort mal. Elle n'accepta pas sa démission, et ce fut un scandale pour ses plus ferventes admiratrices que de constater qu'elle n'avait pas franchi le premier degré de l'humilité.

Ce cas est typique du gouvernement d'une vie par l'inconscient. Cette femme avait été une enfant prodige. Tout lui avait réussi. Elle avait toujours été la bouche d'or, l'oracle. Elle ne savait pas ce que c'était que l'épreuve, l'échec, la soumission, l'obéissance. Elle parlait de l'obéissance comme un livre, parce qu'elle n'avait jamais obéi, elle n'avait fait que commander. Elle vivait du prestige de ses dons naturels incontestables. Elle n'avait jamais été mise à l'épreuve, jamais elle n'avait eu à faire un choix crucial. Elle avait toujours eu des attitudes socialement acceptables qui avaient créé ce mimétisme de la vertu et de la pensée sans aucun effort de sa part parce que tout naturellement elle était orientée vers les choses de Dieu. Néanmoins, elle était gouvernée par son inconscient, son besoin de valoir, et elle avait pu arriver au supériorat en continuant d'être cette petite fille prodige qui avait fait l'admira­tion de ses parents.

Nos véritables difficultés viennent de notre inconscient, de cette charge cosmique, de ce poids immense qui fait de nous un réceptacle de l'évolution par laquelle nos parents nous ont jetés dans l'existence sans bien savoir, le plus souvent hélas, à quoi ils nous engageaient.

La grande majorité des hommes reste bloquée dans l'esclavage de mentalités ins­tinctives, infantiles, emprisonnés dans des illusions qui les empêchent de connaître les réalités parce qu'ils ne les regardent jamais en face et sereinement. L'homme est victime de son inconscient. Dans toutes les voies, dans toutes les professions, dans tous les secteurs, on voit de petites gens qui ont voulu prendre leur revanche d'une enfance humiliée. Certains tomberont dans le ridicule d'un chapeau plumé et d'un habit vert, d'autres trouveront des circonstances propices pour porter dans les rela­tions entre les peuples leurs propres passions et déchaîner des catas­trophes mondiales.

La raison est un petit îlot dans l'océan de l'inconscient. La raison, avec ses éclairs, avec ses formules, avec ses conseils, la raison est elle-même entraînée par l'inconscient et elle s'en fait l'avocat. La raison invente des motifs pour justifier l'inconscient et lui donne un visage socialement acceptable, sous le couvert duquel les passions souterraines vont se faire jour. La raison est elle-même portée par l'inconscient, à moins que l'inconscient ait été redressé, illuminé, éclairé, ordonné par la nouvelle naissance.

C'est pourquoi, si on veut donner un schéma, il faut choisir celui, très simple et véritable, donné par Edouard Le Roi :

- l'inconscient : le souterrain, la cave, l'océan cosmique à la base de notre être, comme la source de toutes nos énergies.

- le conscient : le petit îlot de la raison.

- le supra-conscient : le mystère de lumière et le mystère du Dieu Vivant. Il n'y a que le supra-conscient, parce qu'il est seul essentiellement vivant, essentiellement lumière, essentiellement amour, qui ait prise sur l'inconscient. Il peut en saisir les racines, les éclairer, les ordonner. Alors, la raison elle-même se remet à sa place parce qu'elle est portée désor­mais par un inconscient qui va dans le sens de la lumière et de l'amour.

La raison et l'inconscient se soutiennent mutuellement, trouvent de bonnes raisons de se justifier l'un l'autre car, seul, le supra-conscient peut ordonner l'inconscient qui, une fois dirigé, soutient la raison par ses énergies bien rythmées. C'est pourquoi il faut être attentif et compréhensif. Beaucoup de gens agissent de telle manière parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Qui que l'on soit, quelque situation que l'on occupe, à quelque dignité que l'on soit parvenu, on est gouverné par son inconscient tant qu'on n'est pas né de Dieu.

L'inconscient est une puissance vivante qui n'accepte pas de mourir. Il ne s'agit donc pas de la tuer mais de l'ordonner, de l'apprivoiser, de l'accomplir. Il n'y a pas à refuser la vie, à refuser la terre, à refuser l'amour, mais à aller jusqu'au bout, jusqu'à l'infini, jusqu'à la Vie divine, là où les passions deviennent des vertus.

Tous les saints sont de grands passionnés dont les passions se sont accomplies au niveau du Coeur de Dieu ! N'essayons pas de mépriser ces énergies souterraines, de méconnaître l'élan vital dont nous sommes nés et qui peut nous conduire au sommet lorsque nous l'aurons pénétré de la lumière infinie.

Notre vie est comme une musique. La musique, ce sont des ondes mais des ondes ordonnées, pas comme les ondes désordonnées qui ne sont que du bruit. De même, l'inconscient ordonné devient une puissance créatrice, appri­voisé par le supra-conscient, il nous conduit à la sainteté, c'est-à-dire à la réalisation de l'image de Dieu qui est ébauchée en nous, et qui s'accom­plit quand tout l'être est mû par un seul élan, aimanté par un seul pôle en direction de l'intimité divine.

Deux êtres qui s'aiment ne communiquent pas par les mots qu'ils se disent, ne communiquent pas par la raison, mais ce sont leurs personnalités qui communiquent par le fond, par les racines lorsqu'elles plongent dans la lumière de Dieu. C'est pourquoi une mère sainte, une mère qui rayonne le silence, une mère par laquelle l'enfant respire Dieu, suscite en lui l'éveil à la vie divine en le mettant en communication avec un Dieu-Personne.

Dieu n'est pas une formule qu'on apprend dans un livre comme l'arithmétique, Il n'est pas une notion parmi d'autres, comme pourrait, hélas, le faire croire une lamentable "instruction religieuse" ! Dieu est une Personne, un Coeur, une Vie, et il faut que Sa lumière pénètre jusqu'aux racines de l'enfant pour que son être tout entier se mette en mouvement vers le Dieu qui est Amour.

Il ne faut jamais prendre l'inconscient à rebrousse-poil, si on peut dire, car c'est ainsi qu'on bloque la personnalité au lieu de l'épanouir. Pour l'ordonner, il faut le traiter avec respect, baisser les yeux devant lui comme faisait Notre Seigneur devant la femme adultère, l'entourer de délicatesse comme un malade. Tous les hommes sont de grands malade dans la mesure où ils sont dominés par leur inconscient désordonné. La plupart des maladies psychologiques apparentes, reconnues par l'entourage, viennent de ce que, pour le malade, la vie normale était devenue intolérable et que la maladie a été pour lui une manière de s'installer, finalement moins onéreuse que la lutte pour l'existence.

Trop souvent, en effet, il y a écartèlement entre un inconscient tumultueux qui doit faire une bonne figure sociale, et une religion fabriquée, apportée du dehors, qui ne fait qu'accroître le tumulte et le désordre en ajoutant aux tabous infantiles les tabous d'une société qui se présente comme une police au nom d'un Dieu-caporal.

Notre Seigneur le savait bien et Il nous offre la solution : "Il faut naître de nouveau", naître à la vraie vie à laquelle nous invite le vrai Dieu. L'homme est situé au-delà de lui-même, pour le trouver, il faut le dépasser. C'est là un fait, et le plus solidement établi. Il est rigou­reusement impossible de vivre humainement sans se livrer à mieux que soi, au plus intime de soi, ce qui revient à dire : « Dieu ou rien ! » (Maurice Zundel, Itinéraire, p. 28)

Fin de la conférence.

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