Suite 2 de la 10ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1959.

Tous les hommes sont gouvernés par leur inconscient à moins d'être passé par la nouvelle naissance.

« Une histoire vécue, qui peut devenir un bien public de la littérature psychanalytique puisqu'elle a été publiée par la malade elle-même, guérie et devenue psychanalyste, peut donner une idée de l'inconscient. Une jeune fille bien douée, délicate de sensibilité, artiste dans ses goûts, raconte elle-même comment elle a présenté des troubles d'orientation dès l'âge de cinq ans : elle se plantait dans la rue, immobilisée par le fait que le monde se défaisait, que les objets se détachaient les uns des autres, n'avaient plus de rapports entre eux. Elle ne pouvait plus percevoir son univers dans son unité et perdait par là même la faculté de s'orienter, attendant que le monde se recompose pour oser entre­prendre un mouvement. Elle cachait ces troubles à sa mère pour les raisons que nous verrons mais, à l'âge de la puberté, ces troubles devinrent plus douloureux encore, tellement qu'elle était obligée souvent sans vouloir s'en expliquer, de supplier ses compagnes de l'accompagner chez elle de peur de rester au milieu de la rue, exposée au danger d'être écrasée, parce qu'elle ne retrouvait plus son univers.

Elle fit la connaissance d'une psychanalyste qui devait jouer un très grand rôle dans sa guérison mais qui, à ce moment-là, n'ordonna pas de traitement proprement dit. Elle lui donna simplement son affection dont elle avait le plus pressant besoin. Elle était l'aînée de cinq enfants que le père abandonna, les laissant avec la mère dans la plus grande pauvreté. L'aînée dut de très bonne heure songer à gagner sa vie. Elle renonça à achever ses études secondaires et entra dans un bureau.

Là, ses troubles s'aggravèrent en prenant la forme d'une agressivité qui se traduisait par le commandement de se brûler. Elle choisissait donc des occasions propices à se brûler, à mettre sa main sur des plaques rougies à blanc. Elle fut surprise justement dans cette tentative par son chef de bureau qui la signala au département public de l'hygiène. Les infirmiers chargés de l'interner d'office se présentèrent chez elle le soir. Elle n'y était pas, mais était précisément chez sa psycha­nalyste, qui fut immédiatement informée de l'internement officiel. Dans la clinique où on l'interna, on dut la surveiller 24 heures sur 24, mais les soins dont elle fut l'objet aboutirent à un désastre et son cas fut catalogué comme une schizophrénie incurable.

Plus que dans sa maison elle était surtout enfermée dans son mutisme retranchée, comme les schizophrènes, dans son quant-à-soi, incapable de tout échange, saisie par une agressivité féroce contre elle-même, cherchant des occasions de se tuer et refusant absolument de se nourrir, il fallait donc la nourrir artificiellement à la sonde, avec une seule exception, mystérieuse, qui fut la clef de sa guérison : des pommes.

Elle ne mangeait que des pommes, mais à condition qu'elle pût les cueillir elle-même à l'arbre. Si on lui apportait du marché des kilos de pommes, elle ne les touchait pas. Elle voulait des pommes "vivan­tes", cueillies par elle-même à l'arbre. Et ses infirmières, peu au courant de la schizophrénie, la prenaient tout simplement pour une voleuse.

Elle fit une fugue lamentable où une paysanne intelligente comprit à peu près l'histoire et la ramena à sa clinique. Une seconde fugue se termina par une erreur de jugement d'une infirmière qui la déconcerta, la précipita dans une situation plus lamentable que jamais, dans un état d'hébétude et de désespoir inouïs.

Elle vit alors sa psychanalyste qui lui offrit des pommes auxquelles elle ne toucha pas. Puis, un geste désespéré fut le geste sauveur : elle désigna le sein de la psychanalyste. Celle-ci comprit immédiate­ment le rapport entre le sein et la pomme, et en déduisit que l'origine de la maladie était un sevrage brutal et prématuré. La clef était trou­vée : la pomme représentait le sein maternel, c'est pourquoi elle allait les cueillir sur l'arbre vivant. La psychanalyste, après avoir eu cette intuition, étendit la jeune fille sur ses genoux, prit une pomme, la coupa en petits quartiers et les lui présenta en lui disant : "Voici le lait que maman donne à sa petite Renée. " Ce fut immédiatement une résurrection. Le fond du problème était atteint. A travers ce langage infantile et sympathique, la communication s'était établie. Le geste de la psychanalyste avait touché son but. La jeune fille se leva et sembla, ce soir-là, comme définitivement guérie, du moins la psychanalyste le crut et, le lendemain, elle voulut traiter sa malade en grande personne. La jeune fille se mit à table, commença à manger comme tout le monde, mais rechuta ! elle fut précipitée dans une crise qui la ramena dans un état plus bas que tous ceux qu'elle avait connus, qui étaient pourtant si graves qu'on avait étiqueté son cas comme une schizo­phrénie incurable. La psychanalyste compris son erreur mais, la clef ayant été trouvée, elle continua cette pédagogie magique en mettant la malade comme dans le sein maternel. Elle la mit dans une chambre où la lumière verte tamisée lui donnait précisément l'impression de cette vie intra-utérine d'où elle fut tirée par un allaitement symbolique. Les étapes de cette pédagogie liquidèrent tous les complexes qui aveint mis la malade à l'écart de ses frères et soeurs, jusqu'à ce qu'on put abandonner le geste de donner la pomme et la formule qui l'accompa­gnait. Peu à peu, la psychanalyste gagna du terrain. L'espace s'ouvrit devant la malade. Finalement elle fut complètement guérie.

Elle a écrit le journal de sa schizophrénie et elle est actuellement elle-même psychanalyste. Sa maladie avait duré plus de vingt ans. Si le symbolisme de la pomme n'avait pas été compris, si ce langage magique n'avait pas été parlé, il n'y aurait pas eu communication par le fond, c'est-à-dire rencontre de l'inconscient et son illumination.

La vérification de l'histoire donna ceci : quand la petite Renée avait trois mois, un médecin avait diagnostiqué une gastrite et ordonné un sevrage immédiat. L'enfant, à qui on ne donnait que de l'eau mêlée de lait, dépérissait ! lorsque sa grand'mère découvrit qu'elle mourait de faim. Elle la prit chez elle et ses soins intelligents la firent prospérer. L'histoire ne dit pas pour quelles raisons la petite fille fut ramenée chez ses parents, entre une mère imbécile, d'ailleurs fort digne, et un père idiot et brutal qui se moquait de l'enfant quand elle demandait à manger, poussait d'énormes éclats de rire et lui causait des terreurs impossibles. Au bout de quelques années, il abandonna la mère et les cinq enfants, les laissant dans la plus grande pauvreté. La mère tenait fort bien son ménage, avec l'assistance de sa fille aînée à qui elle ne cessait de dire : "Tu es l'aînée. Tout ce qui est à toi est à tes frères et soeurs, jouets et tout. Ne casse rien ! Je lis en toi comme dans un livre ! " si bien que la petite fille, terrorisée, s'attachait à penser à ce qu'elle ne pen­sait pas, et en cela elle ne mentait pas. Elle fut vite déboussolée et cela éveilla des troubles d'orientation par lesquels nous avons vu débu­ter ses malaises.

Il est à peine croyable qu'un choc psychologique, subi à l'âge de trois mois, ait pu déterminer toute l'évolution d'un psychisme, d'ailleurs fort bien doué pour le reste, qui a failli sombrer précisément parce que le traumatisme était absolument irréparable : on n'a pas de souvenirs depuis l'âge de trois mois. Aussi bien, l'inconscient ne se présente-t-il pas sous la forme d'une image, s'il se présentait sous la forme d'une image, on pourrait l'iden­tifier, mais il agit en nous justement en échappant à toute prise de cons­cience. On peut avoir des ressentiments, jalousies, rivalités, frustra­tions, sans qu'on sache de qui on est jaloux, de quoi on est frustré.

L'inconscient s'enrichit de tout ce qui environne la petite enfance. Dès le sein maternel, l'enfant est sensible à tout ce qui remplit la vie de sa mère. Plus tard, dans son berceau, il voit tout, entend tout, enregistre tout, retient tout, bien que ce ne soit pas des souvenirs distincts et iden­tifiables, mais cela donne à son psychisme un fond de terreur ou de curiosité, ou de blessure, ou de ressentiment, ou de jalousie, ou de besoin de valoir et de se mettre en avant, etc. Une éducation malheu­reuse peut ensuite développer ces tendances. Par exemple, lorsqu'on a fait du premier enfant une idole, si on donne la même adoration au second en la soustrayant au premier, celui-ci ne voudra pas accepter la perte de sa primauté ! et on a vu le cas tragique d'une petite fille essayant de détruire les yeux de la petite soeur qu'on ne cessait de célébrer devant elle. Bien sûr, tous les enfants n'en sont pas là, mais tous enregistrent les attitudes de leur entourage qui déterminent en eux des cheminements souterrains.

Tous les hommes sans exception, sauf le privilège de l'Immaculée Conception, sont gouvernés par leur inconscient, à moins d'avoir passé par la nouvelle naissance et que celle-ci ait été assez radicale, comme pour un Saint François d'Assise, pour aller jusqu'à la racine de l'être, pour transformer toute les tendances, les harmoniser, en faire le clavier des vertus.

Une certaine éducation moralisante, en interdits, en tabous, en formules édifiantes peut être une catastrophe dans la mesure où elle entretient l'inconscient, l'invite à continuer son déguisement et à se faire jour sous des aspects socialement acceptables qui n'en sont pas moins de formidables déviations. Certaines âmes peuvent passer toute leur vie dans l'illusion la plus totale jusqu'à ce qu'un choc, une épreuve, leur révèle ce qu'elles sont réellement. » (à suivre)

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