« Sitations » longues. Les notes, personnelles, après le texte entier de la 9ème conférence, ne pouvaient être séparées du texte de Zundel. Elle sont une proposition de sens.

9ème instruction donnée à La Rochette en septembre 1959.

La Passion de Jésus. ...

« La vie humaine du Christ est sous le signe de l'échec. Dans toute son enfance et sa jeunesse, une seule parole, celle qu'il dit au Temple à douze ans, nous révèle qu'il est voué à un destin exceptionnel : "Ne savez-vous pas qu'il faut que je sois aux affaires de mon Père ?"

A part cette parole que Marie gardait dans son coeur, l'enfance de Jésus dut être semblable à toutes les autres puisque les gens de Nazareth s'irritèrent lorsqu'il prêcha dans leur synagogue : "D'où lui viennent, disaient-ils, cette sagesse et ces miracles ? N'est-ce pas le fils du charpentier ? N'a-t-il pas pour mère la nommée Marie ? et pour frères Jacques, Simon et Jude ? Et ses soeurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? D'où vient donc tout cela ?" (Math. 13, 54-57)

Pourtant l'existence humaine du Christ portait en elle son formidable secret. Sa vie cachée recouvre un secret qu'il est seul à connaître car Marie elle-même ne l'a compris que peu à peu. Plus tard, son entou­rage le tint pour fou et Il a dû vivre dans une immense solitude humaine ! Sa destinée, dont Il était seul conscient, devait éclater au grand jour. Son baptême est l'instant décisif où Il entre dans sa carrière publique. Il part ensuite au désert et, dans sa tentation, Il choisit déjà la voie de l'agonie. C'est parler un peu légèrement des tentations du Christ que de dire, sous prétexte de Sa divinité, qu'elles ne l'ont pas pénétré. La voie facile lui a été présentée et, en la refusant, Il est entré dans la voie de la Croix.

Cela ne veut pas dire que Jésus a souffert constam­ment comme pendant Son Agonie. Il a dû éprouver de la joie devant les beautés de la nature, l'innocence des enfants, la foi du centurion et de la cananéenne etc., mais Il découvrait aussi, avec intensité, les côtés ténébreux de l'être humain.

Jésus a vécu Sa Passion par étapes. Il se peut que, tout en sachant qu'elle aboutirait à l'échec, Il ait commencé Sa mission avec une cer­taine espérance. Il a pu espérer gagner Israël et l'entraîner dans sa mission universelle, puis Il a pu reporter cet espoir sur Ses apôtres. Nous comprenons alors qu'en voyant ses espoirs s'effondrer les uns après les autres, Il ait pu éprouver la solitude la plus atroce. Tout au long de l'Evangile, nous vivons les déceptions de Jésus. Si Il a eu joie à féliciter Pierre de la confession de Césarée, Il a dû peu après lui reprocher de ne pas comprendre la voie de la Croix : "Passe derrière moi, Satan ! Tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. " (Math. 16, 23)

Si Pierre comprenait si peu la Croix, c'est qu'il associait à sa profession de foi l'ancienne conception de la messianité. De même, lorsque Jacques et Jean demandent la première place dans le Royaume, c'est qu'ils le conçoivent comme un royaume humain. Au jour même de Sa Passion, Jésus doit constater que les douze n'ont pas compris Son message. Ils ont si peu compris qu'ils se disputent la première place, refusent le Lavement des pieds, et l'un deux consomme le refus par la trahison. A l'Agonie où Jésus affronte Son destin de la manière la plus décisive, les trois plus intimes s'endorment. Pierre avait suivi un Jésus qui devait le conduire immédiatement à une gloire humaine : ce captif qui ne sait pas se défendre, ce n'est pas le Jésus qu'il a suivi. Il est bien vrai qu'il ne Le connaît pas.

Pendant Son Agonie, nous voyons en Jésus une volonté humaine, une sensibilité humaine, une terreur humaine. Personne n'a redouté la mort comme Lui. C'est que la mort, pour Lui, n'est pas naturelle car elle a des accointances indissociables avec le péché. Les ténèbres dans lesquelles le Christ s'enfonce sont si épouvantables qu'il demande que le calice s'éloigne. Sa solitude devant les apôtres endormis nous rend sensible la mission qu'il avait assumée de faire contre-poids à toute la puissance de refus et de haine accumulée dans l'humanité.

Nous comprendrons mieux l'authenticité incomparable de Son agonie si nous nous souvenons des différents niveaux de conscience dans l'âme de Jésus, suivant la meilleure théologie. La question : "Le Christ a-t-Il eu conscience de Sa divinité ?" se subdivise en quatre questions et réponses suivant les quatre sortes de connaissance que possédait le Verbe Incarné. (1)

- Jésus Christ avait-il conscience de Sa divinité au regard de la divinité elle-même ? Evidemment, en tant que Dieu, le Christ connaît la divinité.

Dans l'âme d'homme du Christ, trois questions se posent encore (1) - L'âme de Notre Seigneur a-t-elle connu Sa divinité dans la vision béatifique des bienheureux ?

L'âme de Notre Seigneur était constamment en face de la divinité. Dans cette vision où Il puisait les secrets de la Vie divine, le Christ a connu Sa divinité et l'union personnelle de Son Humanité avec le Verbe dans lequel Son Humanité subsiste, mais cette connaissance de la vision béatifique n'est pas monnayable en langage humain. (2)

- Le Christ possédait aussi la science infuse ou connaissance prophétique. A ce niveau, a-t-Il eu connaissance de Sa divinité ? Quel­ques théologiens le pensent sans pouvoir l'affirmer absolument. Ce qui est certain, c'est que c'est grâce à ce genre de connaissance que le Christ a pu communiquer aux hommes les secrets du don incomparable de Dieu.

- Enfin il y a dans le Christ une autre zone, proprement humaine constituée par la connaissance expérimentale. Comme tout enfant et tout homme, Jésus s'est initié aux choses humaines par une connaissance sensorielle du monde : Il a regardé, écouté, senti, appris, comme nous, mais Son expérience s'est plus et mieux enrichie que la nôtre car Il était doué d'une intelligence et d'une sensibilité parfaites et uniques. Cette connaissance expéri­mentale a pour objet le monde naturel et non les réalités de la grâce. En tant que telle, elle n'a pas accès au surnaturel. Donc à ce niveau, il se peut que Jésus n'ait pas eu conscience de Sa divinité.

- Nous pouvons avoir une petite idée de ces différents niveaux de cons­cience dans le tiraillement que nous pouvons ressentir lorsque nous sommes animés de deux sentiments contradictoires, tel le scrupuleux qui a en même temps la sensation du péché et la certitude de son innocence.

Dans le Christ, la distinction des puissances permettait, à la nature humaine la plus sensible qui soit, la totalité de la souffrance, malgré la divinité. Il faut porter à l'infini nos drames intérieurs humains pour avoir une minime compréhension de l'Agonie de Jésus.

Le seul commentaire valable de l'agonie du Christ est le mot de Saint Paul : "Celui qui n'avait pas connu le péché, Dieu l'a fait péché pour nous, afin qu'en lui nous devenions justice de Dieu" (2 Cor., 5, 21). Notre Seigneur a totalisé toute la culpabilité humaine, Il a été identifié avec la faute, Il a eu le sentiment d'être le responsable de tous les péchés du monde, le grand coupable de toute l'Histoire. Il était identi­fié à toute l'humanité avec toute la détresse de l'enfer ouvert par le refus de Dieu.

En même temps, Jésus possédait la certitude absolue d'être l'innocence parfaite. Le duel entre sa fidélité inébranlable à la divinité et le senti­ment de culpabilité de toute l'humanité a opéré en Jésus une crucifixion intérieure plus effroyable que l'autre. Il était sans lieu, sans demeure, portant l'innocence déchirante de Dieu et la culpabilité infinie de l'homme, c'est dans cette coexistence atroce de la sainteté et du mal que le Christ est mort. Son âme a été brisée avant que sa chair ne défaille. Son cri "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ?" est le point culminant de Sa Passion (3). C'est la plus extrême pauvreté. Jésus a accepté d'aller jusqu'au bout. Tout est perdu pour Lui, mais tout est sauvé pour les âmes.

Cette théologie, d'ailleurs tout à fait traditionnelle, a l'avantage, en éclairant le mystère de la mort du Christ, d'éclairer le mystère de Sa Résurrection. La mort de Notre Seigneur n'est pas comme notre mort, Il est mort vraiment - mais à son niveau. Il n'est pas mort par le corps mais par l'âme, en pleine lucidité, en pleine santé, Il n'est pas mort de la mort corruptible, suite du péché, mais de cette mort intérieure, de cette mort d'amour, résultat de l'écartèlement entre le mal et le bien qui ne peuvent coexister.

Saint Pierre, dans son second discours après la Pentecôte, a ce mot admirable : "Vous avez fait mourir le Prince de la Vie (Actes, 3,15). Le Christ est le Prince de la Vie. La mort n'avait rien à purifier en Lui. La mort n'a de prise que sur la mort, sur les éléments qui ne peuvent vivre éternellement. Le vrai miracle, la chose étonnante, ce n'est pas que le Christ soit ressuscité, mais qu'il soit mort. La Résurrection n'est pas essentiellement le miracle physique d'un mort sortant d'un tombeau puisque le Christ est mort d'une mort incorrup­tible. Son corps séparé de son âme n'était pas un cadavre puisqu'il restait uni au Verbe de Dieu. Sa Résurrection est la reprise de l'état normal et constitutif du Prince de la Vie. Jésus n'a passé la mort que pour nous délivrer de la malédiction de la mort. Il est mort pour faire mourir la mort en nous, pour que nous fassions de notre mort un acte libre qui prélude à la vraie vie, pour faire jaillir en nous le germe de la résurrection.

Le premier mot de Jésus Ressuscité est : « Ne me touche pas », ce qui signifie : c'est inutile de me toucher, cela ne sert de rien. Et, huit jours après, Jésus invite Thomas à Le toucher, avec une ironie pleine d'amour : "Tu veux toucher ? Touche ! Cela ne sert de rien. "

Nous entrevoyons combien l'humanité de Notre Seigneur est réelle et fraternelle. Sa Croix se dresse comme l'appel le plus déchirant et le plus irrésistible de l'Amour. Si nous ne sommes pas ébranlés par la Croix, il n'y a plus d'espoir. Regardons le Christ sur les genoux de Sa mère. L'éternel Amour crucifié nous appelle afin qu'avec Marie nous Le détachions de la Croix. C'est notre vocation de chrétien de détacher Jésus de la Croix afin qu'il soit le Dieu Vivant, le Ressuscité. »

Note (1) : ici nous sommes devant une question très difficile, et j'avoue que je ne suis pas tout à fait à l'aise devant les développements de Zundel qui veulent y répondre. Parce que, comme Zundel l'a lui-même clairement et justement affirmé, l'humanité du Christ, son Corps, est une créature, la plus noble de toutes certes, mais qui n'en reste pas moins une créature, limitée donc incapable comme telle d'être Dieu et de Le connaître parfaitement. Cette humanité est absolument parfaite, et il est possible de mettre les miracles de Jésus sur le compte de la perfection de son humanité et non de sa divinité que d'abord il ne peut pas communiquer à son humanité du fait qu'elle est une créature, et n'est pas Dieu. On peut se rappeler ici la préférence de Zundel : je préfère qu'on dise du Christ que Dieu est Lui plutôt que de dire qu' Il est Dieu.

Mais les « choses » sont différentes quand Jésus est ressuscité. Il faut bien se dire que sa montée au ciel et sa session à la droite du Père, donc en égalité avec Dieu dans son humanité même, suivent immédiatement sa mort dès qu'elle est réelle et accomplie. Et il faut donc se dire ensuite que cette humanité ressuscitée, montée au ciel, assise à la droite de Dieu, ne connaît plus les limites qui lui viennent du fait qu'elle est créée (voir ici note (2) : bien qu'elle reste une créature, et c'est le miracle des miracles, elle égalise maintenant Dieu lui-même ! ce qui, normalement, est parfaitement impossible à une créature. Et le « ne me touche pas » dit à la Madeleine lors de la première apparition du ressuscité a sans doute ce sens de dire cette transcendance absolue de cette humanité ressuscitée, montée aux cieux, assise à la droite de Dieu.

Après avoir dit : ne me touche pas ! Jésus ajoute car je ne suis pas encore monté vers mon Père et votre Père ... Pour voir Dieu, et donc le connaître parfaitement, pour Le « toucher », cette montée de l'humanité de Jésus au ciel et sa session à la droite du Père Lui sont nécessaires, comme elles le seront aussi pour nous en et par l'humanité de Jésus.

Et l'on doit préciser alors, ce qui est très important, que le sacrement de l'Eucharistie est le sacrement de ce Corps du Seigneur mourant-sur-la-Croix-ressuscitant-montant-aux-cieux-s'asseyant-à-la droite-du-Père, donc en égalité parfaite avec Dieu. C'est très important parce qu'on comprend alors comment l'Eucharistie est le sacrement qui donne la vie éternelle parce que ce sacrement contient tout ce qui fait éternellement que Dieu est ce Dieu trinité (son éternelle et parfaite offrande et don de soi), et que la passion-mort-résurrection du Christ imite, reproduit, de façon parfaite dans Son Humanité même. C'est à cause de cette « reproduction » que ce sacrement donne la vie éternelle. Car on ne peut pas voir Dieu si on lui est pas semblable, et semblable en ce qui fait qu'Il est ce Dieu Trinité.

Et cela apporte un jour nouveau sur l'importance capitale de ce sacrement de l'Eucharistie institué par Jésus-Christ pour nous donner la vraie ressemblance avec le Dieu Trinité nous permettant de Le voir. A condition bien sûr que nous imitions cette offrande parfaite du Christ, ce à quoi nous invite et ce que nous permet l'Eucharistie.

Mais ici il faut encore prêter grande attention : la fin de la réception de ce sacrement par l'homme n'est pas comme une sorte de jouissance, chacun pour soi, de l'acquisition de cette ressemblance, elle n'a elle-même pour but et fin que l'unité de l'humanité - recevoir l'Eucharistie est œuvrer pour cette unité - c'est la raison fondamentale pour laquelle Jésus se fait notre nourriture dans l'Eucharistie, l'unité fait partie de l'essence même de Dieu, l'humanité doit reproduire cette essence, et c'est donc la prière finale de Jésus dans son discours après l'institution et le don de l'Eucharistie à ses apôtres le soir du jeudi saint.

Tout se tient admirablement dans cet enseignement. L'Eucharistie n'en devient que plus hautement désirable, « célébrable » et adorable par tout homme. Il s'y agit de pouvoir voir Dieu en vivant éternellement, oeuvrant ainsi, dans le désir de cette vision, pour l'unité parfaite de tous les hommes.

Note (2). L'Eglise, semble-t-il, a toujours enseigné que Jésus-Christ durant son passage sur la terre, « jouissait » de la vision béatifique même quand il était sur la Croix. Là encore c'est une question très difficile puisque son humanité, étant une créature, et n'étant pas Dieu, peut sembler incapable de cette vision avant son passage au Père et devant attendre sa Résurrection-Ascension-montée-aux-cieux-session à la droite du Père pour que Dieu la saisisse entièrement et parfaitement. En réalité il faut dire qu'il vit déjà, par anticipation, par effet retro-actif, son état de ressuscité-monté-aux-cieux-siégeant à la droite du Père qui lui permet de voir Dieu, et cela dans la perfection absolue de son humanité. Ceci est très important.

Note (3). J'ai déjà développé comment cette parole de Jésus en croix, qui reprend le début du psaume 22, (vraisemblablement dit souvent par Jésus dans son enfance, et après ?), peut être pensée comme un appel au Dieu de l'ancien testament, vengeur et justicier, qui l'a abandonné simplement parce qu'il n'existe pas. Jésus, au paroxysme de la souffrance, aurait eu bien besoin de lui ! cet appel au Dieu de l'Ancien Testament pour le soulager de Ses souffrances est un peu du même genre que l'expression adressée cette fois-ci au Père, au vrai Dieu, lors de l'agonie à Gethsémani : Père, si c'est possible que ce calice s'éloigne de moi ! il n'exprime pas un moment de faiblesse, mais comme un instant d'hésitation tellement est dure la volonté commune du Père, du Fils et de l'Esprit, qui veut que Jésus meure sur la Croix dans l'offrande parfaite de son Humanité dans la plus grande souffrance.

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