Lausanne, 3ème dimanche de l'Avent 1962 (verset 22 du 1er chapitre St Jean)

Par un clic sur la flèche ci-dessous: la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

Vous avez entendu tout à l'heure cette question dramatique posée par les pharisiens à Jean le Baptiste : " Que dis-tu de toi-même ? " Cette question, comment le Baptiste pouvait-il y répondre, comment un être peut-il dire : " voilà ce que je suis ". De toutes les questions en effet qui puissent nous être posées, c'est de toutes la plus difficile et aucun de nous n'est capable d'y répondre !

Si l'on nous demande : " Que dis-tu de toi-même? Si nous tentons de donner à cette question une réponse, nous verrons immédiatement l'impossibilité de le faire, nous ne savons pas qui nous sommes et quand nous cherchons à le définir, nous trouvons un être préfabriqué qui peut bien entrer dans certaines catégories psychologiques, mais jamais nous ne pourrons trouver ce secret et ce mystère que nous sommes ! Ce secret qu'une mère cherche dans son petit enfant. Elle le regarde, il lui sourit, qu'est-ce qu'elle cherche à travers ce sourire sinon la révélation de ce qu'il est.

C'est bien cela en effet le premier élan de l'amour demander à l'être aimé qui il est : la mère à son enfant, l'homme à la femme, la femme à l'homme. Et 1'on comprend que un philosophe se soit posé cette question : " Un homme pourrait-il épouser une femme folle ? " et qu'il ait répondu " non "; il ne pourrait pas épouser une femme folle parce que dans l'amour, même le plus charnel, le plus obscur, il y a le désir d'atteindre un secret humain. Le désir de saisir cette source, le désir de savoir qui est cet être et d'obtenir de lui la confidence de son mystère.

Cette question qui paraît simple est donc de toutes les questions la plus profonde et la plus insoluble tout au moins quand on la pose directement et que l'on demande à un être : " mais toi, que dis-tu de toi-même ? "

Il y a cependant une manière latérale -en quelque manière, d'arriver à la connaissance de nous-mêmes et nous n'avons qu'à songer à tout ce que pouvait évoquer en nous à tout ce que peut évoquer encore, heureusement, le jeu de Clara Haskil.

Qu'est-ce qui a attaché tant d'êtres à cette incomparable musicienne, sinon justement que, chacun en l'écoutant, sentait jaillir et sourdre en lui une mélodie où le mystère de lui-même s'exprimait parce que le jeu de Clara était si intérieur, si silencieux qu'il nous appelait tous et chacun dans sa musique, qu'il nous invitait tous et chacun à devenir cette musique, et lorsqu'on devient la musique, lorsque tout l'être jaillit comme un chant c'est que on s'est perdu de vue, c'est que déjà on s'est fixé dans un autre ; c'est que on est dans ce monde de l'émerveillement où luit le visage adorable toujours inconnu et toujours reconnu qui est le visage du Dieu vivant.

Nous saisissons ainsi dans cette expérience de la musique, nous saisissons la possibilité où ce secret que nous sommes de s'exprimer et de se commu­niquer, nous exprimer en effet et nous communiquer, c'est nous exprimer dans un autre et pour lui. Aussi bien Clara à son piano comme Dinu Lipatti, comme tant d'autres artistes, comme tous les vrais artistes, Clara Haskil à son piano, devenue tout entière musique pour que le devenions à notre tour ne s'écoutait pas, ne se regardait pas elle laissait passer à travers elle tout ce monde silencieux qui est le berceau de toutes les mélodies.

Et c'est justement parce qu'elle s'effaçait dans la musique que la musique devenait une présence et une vie, qu'elle nous atteignait, elle nous atteindra toujours, au plus profond de nous-mêmes, en nous faisant surgir nous-mêmes dans un élan silencieux vers l'éternelle Beauté à laquelle nous pouvons nous dire, parce qu'en elle notre mystère s'exprime, non plus pour nous -ce qui est impossible - mais pour 1'amour, pour la générosité infinie qui vient à notre rencontre et qui suscite notre existence en lui donnant cette forme d'amour qui peut seule nous exprimer.

Il y a donc en nous une possibilité - une seule - possibilité d'atteindre à nous-mêmes - une seule possibilité de répondre à la question : " Et toi que dis-tu de toi-même ? " c'est justement de nous perdre de vue, de regarder l'éternelle Beauté et de nous dire à Dieu, en Dieu et pour Lui.

C'est par là que nous rejoignons le mystère de la Très Sainte Trinité. La Trinité, çà nous paraît si souvent abstrait, lointain et voilà tout d'un coup que nous devinons : en effet Dieu lui-même ne peut pas se dire à lui-même qui il est ! à moins de le dire à un autre et pour lui. Il y a donc en Dieu toute une vie qui se communique, il y a en Dieu tout un secret qui s'échange, il y a en Dieu, en Dieu une naissance comme il y a en Dieu une paternité ! Dieu ne peut se dire que comme un secret qui va du Père au Fils et du Fils au Père, comme Dieu n'atteint à l'amour que dans une communication qui va du Père et du Fils au Saint-Esprit et du Saint-Esprit au Père et au Fils.

Et c'est parce que Dieu est Trinité, c'est parce qu'il est communication dans l'amour. C'est parce qu'il est cette éternelle musique qui ne peut jaillir que dans un élan de générosité, c'est à cause de cela que la religion de Jésus est ce qu'elle est. Justement Jésus vient pour faire jaillir en nous cette musique silencieuse. Il vient pour nous apprendre qui nous sommes. Il vient pour nous introduire dans cette suprême connaissance de nous-mêmes : cette connaissance qui est une naissance, car justement pour nous connaître il faut que nous naissions en Dieu et que nous Le laissions naître en nous.

Et la merveille, c'est que toute la grandeur, toute la sainteté chrétienne soit axée sur cet échange intérieur : Dieu qui est le suprême amour nous demande précisément ce que toujours l'amour demande. Comme la mère, la mère désire à travers le sourire de son petit poupon, atteindre au mystère de son âme comme le fiancé dans la fiancée, ou l'époux dans l'épouse, cherche le secret inépuisable de l'être humain ! Dieu nous demande, et c'est la seule chose qu'il nous demande, de devenir cette réponse de lumière, cette réponse de générosité, de découvrir qui nous sommes et de le Lui confier en nous perdant en Lui, en naissant dans son cœur et de son cœur et en Le laissant naître dans notre cœur et de notre cœur.

N'est-ce pas ce que Jésus voulait dire à la Samaritaine, et oui à cette pécheresse qui vivait dans le désordre. Jésus va lui murmurer ce secret incomparable, il va l'élever à ces hauteurs suprêmes ; c'est à elle qu'il va dire la véritable religion de l'esprit ! c'est en elle qu'il va construire et susciter le sanctuaire éternel, le seul Temple de Dieu, le seul Sanctuaire du N.T. qui est nous-mêmes dans notre esprit, dans notre cœur dans cet échange total de nous-mêmes avec Dieu, qui se communique infiniment à nous.

Et voilà que ce qui paraissait être abstrait devient suprêmement concret. Rien n'est plus passionnant, finalement que l'être humain ! c'est dans l'être humain que se situe toute révélation, c'est par le visage de l'homme que Dieu se fait connaître, et c'est dans cet échange silencieux avec Dieu que nous devenons tout ce que nous sommes capables d'être.

Vous vous rappelez comment Angélus Silesius comparait les abîmes de l'homme et les abîmes de Dieu : " L'abîme de mon esprit ne cesse d'invoquer dans un cri l'abîme de Dieu. De ces deux abîmes, dis, quel est le plus grand ? "

C'est à cela que nous ramène l'Evangile d'aujourd'hui " Que dis-tu de toi-même ?" Il y a une sagesse chrétienne qui est infinie, une sagesse agenouillée, une sagesse transparente, une sagesse, une sagesse infinie, une sagesse inimitable, une sagesse fondée sur le don de soi, sur la pauvreté selon l'esprit, sur la générosité. Et c'est à cette sagesse que nous sommes tous invités aujourd'hui, à ce banquet de l'éternelle Sagesse. Oh ! comme il nous faut écouter cette voix de l'Evangile : " Et toi que dis-tu de toi-même ? "

Et dès que cette question sera parvenue à l'avant scène de notre esprit nous sentirons tous et chacun qu'il n'y a pas d'autre réponse que d'écouter la musique intérieure, que d'aller jusqu'au bout du Silence, jusqu'à ce qu'enfin aux racines de notre être nous rencontrions ce visage bien aimé qui nous attend. Et alors comme en écoutant Clara Haskil ou d'autres grand artistes, tout d'un coup nous sentirons que nous sommes nés, que nous commençons à exister dans la plénitude de notre être, parce que cessant de nous regarder nous nous verrons dans ce miroir de l'éternel Amour et que Dieu, en suscitant en nous ces immenses espaces de lumière et de générosité nous aura révélé à la fois sa grandeur et la nôtre, dans cet échange sans fin qui est la vie de maintenant, et qui, dans la vie de maintenant est déjà la seule vie éternelle ! car la vie éternelle c'est justement de connaître, de connaître Dieu et de l'aimer, et comme le connaître et l'aimer, sinon en naissant de Lui et en Le laissant naître en nous et de nous.

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