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Suite 3 de la 3ème conférence donnée à Londres.

Il y a à la racine du droit de propriété une désappropriation totale.

Le travail n'a pas seulement pour but de produire des choses, mais d'abord de faire des hommes.

« Car c'est justement pour pouvoir se désapproprier de soi, pour pouvoir faire de tout son être un don à Dieu et à tous, comme la femme pauvre nous le rend admirablement sensible, qu'il faut assurer à chacun et à tous un espace de sécurité où pourra mûrir cet espace de générosité que chacun est appelé à devenir.

Il y a donc à la racine du droit de propriété une désappropriation totale, un altruisme consubstantiel, c'est-à-dire que le droit de propriété est ouvert essentiellement sur les autres, comme tous les droits humains, puisqu'il n'est que le conditionnement requis pour que chacun de nous puisse devenir un bien commun, c'est-à-dire une communication de soi à tout.

Il est évident que l'homme qui est sûr du nécessaire, comme cet ébéniste génial qui fignolait son travail et faisait de chaque objet un chef-d'œuvre, et pouvait me dire avec sérénité : " Pour moi, il me suffit de tirer ma journée de mon travail ! " Sans doute, mais il en était sûr parce qu'artiste comme il l'était, il avait toujours assez de clients pour assurer sa vie, il n'avait donc pas à y penser. Et c'est pourquoi, il pouvait s'appliquer à chaque objet, simplement pour le plaisir, en y mettant beaucoup plus que ce que le client pouvait attendre et exiger parce que c'était sa joie.

Et sa joie pouvait fleurir et s'épanouir parce qu'il n'était pas limité par ce souci qui prenait la femme pauvre aux entrailles devant ses marmites vides.

Il faut donc que chacun, pour qu'il soit lui-même, pour qu'il puisse être lui-même, pour qu'il puisse devenir une personne, pour qu'il puisse devenir un bien commun, soit assuré du nécessaire.

Il y aurait une monstrueuse hypocrisie à revendiquer le droit de propriété comme la garantie de sa propre générosité en laissant crever les autres à côté de soi tandis qu'on vivrait soi-même dans le superflu en les laissant crever, et Dieu en eux.

Il est évident que je suis chargé de Dieu dans les autres autant qu'en moi et, si je suis fondé à revendiquer cette sécurité qui me permet de devenir un espace de générosité, je ne suis pas moins appelé à revendiquer le même droit pour les autres et à y satisfaire de tout mon superflu. Car tout ce qui n'est pas requis pour moi, je veux dire tout ce qui n'est pas nécessaire pour que je sois une source, un espace, une personne, un bien commun, ne m'appartient plus, appartient aux autres, rigoureusement, tant qu'ils ne sont pas en état de satisfaire cette générosité qui est la leur, comme elle est la mienne, et qui conditionne en eux comme en moi le règne de Dieu.

Cela veut dire qu'il y a dans le droit de propriété, justement parce qu'il est relatif à autrui, à l'Autre divin et à l'autre humain, il y a dans le droit de propriété, je le disais tout à l'heure, un altruisme consubstantiel, un mouvement vers l'autre. Il y a donc dans le droit de propriété une exigence de réforme constante, et par lui-même le droit de propriété demande constamment à être réajusté en fonction des conditions actuelles de l'humanité.

Vous savez que saint Thomas d'Aquin avait déjà une théorie, extrêmement avancée pour son époque, de la propriété, puisqu'il admettait que l'état primitif, c'était le communisme ! l'état primitif, c'est la communauté des biens, l'état second, c'est la répartition des biens en vue, selon lui, de leur meilleure administration, parce qu'en général quand tout le monde est chargé de tout, rien ne se fait.

Pour que les biens soient mieux répartis, ils sont confiés à l'administration de certains qui sont plus aptes à les gérer au bénéfice de tous. Mais, lorsque cette répartition des biens, cette gestion confiée aux plus aptes se retourne contre la vie, alors le communisme primitif réapparaît.

C'est pourquoi, saint Thomas admet et déclare qu'un homme en extrême nécessité, lorsqu'il est en péril de mort, a le droit de prendre si personne ne le lui donne, ce qui va le sauver de la mort, et il le dit d'une manière extrêmement émouvante : "Il prend alors ce qui est sien. " Il prend ce qui est sien parce qu'il se retrouve dans l'état primitif où tous les biens étaient communs, puisque naturellement l'intention première de la Providence ne pouvait être que d'offrir à tous les hommes la possibilité de subsister des biens de la terre.

Quand la distribution de ces biens se retourne contre la vie, le jeu est essentiellement faussé et l'homme en arrive à ce qu'il prenne ce qui est sien.

Mais, pour éviter une telle extrémité qui est toujours dangereuse et monstrueuse finalement, il faudrait naturellement accomplir une réforme du travail, arriver à la république du travail où chacun est responsable, car le travail n'a pas seulement pour but de produire des choses, mais d'abord de faire des hommes. D'ailleurs les choses seront d'autant mieux produites qu'on aura davantage visé à faire des hommes, c'est-à-dire que l'on aura davantage - c'est élémentaire - associé tous les travailleurs à la responsabilité.

Un homme est davantage blessé par le fait d'être tenu en dehors de toute responsabilité que par les différences extérieures de salaire ou d'honneurs. Un homme comprend très bien qu'il y a un avantage à avoir des chefs compétents et il les choisira d'autant plus compétents qu'il sera lui-même intéressé au bénéfice de son entreprise qu'il aura son mot à dire, qu'il en sera vraiment responsable avec les autres et qu'il sera traité en homme.

Il est monstrueux d'envisager une démocratie où les hommes sont responsables de la gestion de l'Etat et pas de ce qui est tout proche d'eux, de ce qui prend l'essentiel de leurs journées : leur travail. Il faudrait naturellement qu'ils soient tous associés à cette responsabilité, qu'ils sachent où vont leurs produits, quelle en est la destination, quelles sont les ressources, comment on se les procure, où vont les bénéfices, comment se répartissent les salaires. C'est élémentaire, encore une fois, dans une société d'hommes où l'on vise non pas à produire des choses mais d'abord à faire des hommes et la démocratie est un leurre tant qu'on n'a pas abouti à la République du travail, à la Démocratie du travail, en donnant d'ailleurs à chacun les mêmes chances de promotion.

Il y a nécessairement dans l'inégalité des dons humains une espèce de sélection ou de présélection. Il y a des gens qui n'ont aucun goût des responsabilités, qui ne tenteront pas du tout de les assumer, il y a des gens qui sont des chefs - tant mieux pour les autres, il n'y en a pas tellement - ce sont ceux-là finalement qui deviendront normalement les chefs parce qu'ils sont doués pour l'être, mais ils auront d'autant plus d'influence qu'ils seront portés par le consentement des autres, qu'ils seront choisis par les autres, leur compétence et leur capacité étant reconnues.

Il est évident qu'une réforme du travail comme celle-là suppose toute une organisation de l'école, toute une éducation entièrement nouvelle et axée sur les valeurs humaines. Il ne s'agit pas d'abord de fabriquer des machines, des êtres capables de rendre service, mais de former des êtres capables de se gouverner, capables de vouloir, de toutes leurs forces, la dignité humaine, pour eux comme pour les autres, et de s'y consacrer avec toute leur générosité.

Mais, de toutes manières, même supposées ces conditions réalisées et accomplie cette réforme indispensable du travail, il y a dans le droit de propriété un réformisme congénital, c'est-à-dire que le droit de propriété, parce qu'il est entièrement ouvert sur les autres par nature, demande à être constamment révisé dans son application selon les besoins de l'humanité. » (à suivre)

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