Les quelques remarques « sitées » hier manquent de certaines nuances, vous l'avez sans doute ressenti.. Bernard me l'a fait remarquer. Si Zundel emploie parfois ce mot de révolution, si peut-être il est nécessaire pour bien se faire comprendre, il est sans doute trop fort. Il y avait déjà dans l'Eglise depuis des siècles une certaine préparation, une certaine amorce de cette « révolution »..

3ème conférence donnée à Londres au Centre Charles Péguy le 16 février 1964.

La foi grandit à mesure que l'amour s'élève. Au centre du christianisme il y a cette affirmation que Dieu est dans le jeu jusqu'au fond.

« La radio française présentait un jour des expériences faites en laboratoire sur une chatte destinée à des voyages spatiaux. La chatte se comportait d'ailleurs avec beaucoup d'élégance et on pensait immédiatement que le cosmonaute humain étant soumis aux mêmes épreuves en laboratoire, l'homme et la chatte, c'était tout un.

Pour le physicien qui contrôle des réactions, il n'y a pas de différence. Pour le grand public non plus : l'homme est un animal comme les autres dans le laboratoire, nulle différence entre lui et l'animal. D'où la tentation de considérer que tout ce qui est au-delà des mesures physico-chimiques, est arbitraire, c'est du rêve et non de la réalité.

La radio présentait d'ailleurs simultanément, ou quelques instants plus tard, une interview entre un algérien et un marocain à propos des incidents de frontière et, naturellement, du côté marocain, on était pour le Maroc, du côté algérien, pour l'Algérie, bien qu'on fût socialiste de part et d'autre, parce qu'il y a une vérité subjective qui est une vérité du sang, laquelle est indiscutable quel que soit le côté de la barrière où l'on se situe ! c'est-à-dire que les hommes sont conditionnés par leurs gènes, par leurs passions et, là encore, ils se comportent comme des animaux, comme des morceaux d'univers.

Quelques jours plus tard, un journal rendait compte du livre d'Anne Philipe, « Le temps d'un sourire ", ce livre admirable que vous avez sans doute lu, et, dans les premières pages de ce livre, il y a cette phrase que vous avez retenue, qui est si belle qu'elle mérite de traverser les siècles : " Toi seul me voyais, moi seule te voyais, et maintenant je demeure dans un monde sans regard. "

Alors là tout de suite vous le sentez, vous êtes transporté dans un autre monde. Vous n'êtes plus dans le laboratoire, vous n'êtes plus dans les vérités du sang, vous êtes dans le dialogue de l'amour : " Toi seul me voyais, moi seule te voyais et maintenant je demeure dans un monde sans regard. "

Sans doute y avait-il dans la conversation d'Anne Philipe des propos touchant le prix des pommes de terre, des carottes et des étrennes à donner à la concierge, mais il y avait, ce qui est ineffable, la lumière de présences qui s'échangeaient.

Le laboratoire n'explique rien, le sang n'explique rien, mais nous sommes là dans le domaine de la personne. C'est dans ce monde personnaliste où des intimités s'échangent en lumière d'amour que se situe toute la vérité. En réalité, le mot de " vérité " ne prend vie qu'à ce niveau des échanges personnels.

C'est pourquoi il faut se défier des mécanismes verbaux. Quand vous m'opposez la Cause première, je vous dis : " Mais c'est une expérience humaine, c'est un raisonnement humain, et encore très inférieur ! Alors, permettez-moi de le discuter parce que, justement, ce n'est pas un absolu : c'est un homme qui a inventé cette mécanique verbale. Pourquoi serais-je lié par des mots ? Je ne peux pas me sentir lié par des mots, d'autant moins que je sais que, finalement, on n'atteint à la vérité que dans le monde nuptial, que dans le monde de la personne, que dans le monde de la réciprocité. »

Et vous sentez tous le niveau où se situent les mots d'Anne Philippe qui sont embarqués pour les siècles, qui ont une beauté irrésistible et qui nous font comprendre que, en effet, à ce niveau, rien ne se passe si on n'est pas deux pour l'éprouver, rien ne se passe si l'on ne se donne.

Voulez-vous que les vérités divines soient situées plus bas ? Je ne pense pas. Il ne faut pas situer Dieu plus bas que là où se situe la plus haute expérience humaine. C'est dans l'amour et par l'amour que l'homme atteint ces plus hautes vérités et c'est justement dans l'amour et par l'amour que l'homme communie avec Dieu dans cette réciprocité nuptiale où nous nous échangeons avec lui. Et il me semble qu'il y a infiniment plus d'importance à attacher à l'expérience du mystique qui est crucifié avec le Seigneur, qui reçoit les stigmates pour attester que Dieu est l'amour crucifié, qui perd la vue à pleurer sur la passion de Dieu, plutôt que dans la mécanique verbale d'un professeur qui ne s'engage à rien et qui ira manger tranquillement après avoir parlé de la cause première.

Il s'agit donc pour nous de vivre toujours dans l'expérience où nous nous engageons, où nous atteignons la lumière, car la lumière ne peut pas être posée devant nous, elle ne peut être posée qu'en nous si nous nous posons en elle. C'est dans cet échange que la clarté s'opère et on connaît d'autant mieux, d'autant plus profondément, qu'on se donne davantage.

Il n'y a pas un niveau statique de la foi. La foi grandit à mesure que l'amour s'élève : plus il y a de générosité, plus il y a naturellement de lumière. Ceci est une mise au point simplement pour que vous ne vous scandalisiez pas de mon comportement : comment ne serais-je pas emporté quand on oppose au sang de Jésus un petit raisonnement mécanique, comme si cela ne concernait pas Dieu alors que, justement, au centre du christianisme, il y a cette affirmation que Dieu est dans le jeu jusqu'au fond, jusqu'à la mort de la croix et non pas en dehors, indifférent, inerte. Il est plus mère que toutes les mères et c'est pourquoi, il est totalement livré entre nos mains. » (à suivre)

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