Suite 2 de la 3ème conférence donnée à Londres le 16 février 1964.

La définition du droit de propriété. Dieu ne peut devenir une présence humaine qu'en forme d'incarnation. La réalité de Dieu ne nous parvient qu'à travers la transfiguration de l'homme. Le droit de propriété, paradoxalement repose tout entier sur la pauvreté évangélique.

... Nous allons nous engager maintenant dans cette étude de la propriété en vivant ce problème, un vrai problème, puisque c'est chacun de nous qui est mis en question et la vraie réponse, c'est chacun de nous ayant éventuellement modifié son cœur dans la lumière d'une réponse valable.

Une femme pauvre m'a dit ces mots que j'ai retenus : " La plus grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié. On vient chez nous quand on est crevé, on s'assoit sur le coin d'une chaise, on dépose de quoi poursuivre notre misère quelques jours, et puis on s'en va tranquillement à Chamonix ou sur la Côte d'Azur. Mais personne ne croit que nous, les pauvres, nous avons quelque chose à donner. Nous sommes simplement un organisme qui bouffe, - et voilà ! Si on nous donne à manger, à la dernière extrémité, on est quitte. Personne n'imagine que nous aussi, nous éprouvons le besoin de donner. Personne ne croit à notre dignité et c'est cela notre plus grande blessure. "

Et cette femme, qui avait perdu un fils, qui l'avait retrouvé pendu en revenant de la Messe, mais c'était trop tard pour le secourir, qui avait vu un autre de ses fils aller en prison, qui ne pouvait donner que de la mauvaise nourriture à ses enfants parce qu'elle n'avait pas de quoi en payer de meilleure, considérait que la plus grande épreuve de sa vie, c'était ce mépris de la dignité en elle, ce mépris de ceux qui la secouraient et qui ne croyaient pas qu'elle était capable d'une amitié généreuse et gratuite.

Cette femme pauvre, Elle réclamait donc ce pouvoir de donner, ce pouvoir de créer, elle aussi, une joie, un bonheur, d'être, elle aussi, pour un autre, un espace où elle pourrait trouver sa joie et sa liberté.

Et c'est la même femme qui me disait : " Comment voulez-vous que je prie et que je pense devant mes marmites vides avec cinq enfants à nourrir ? J'ai beau vouloir prier et penser, c'est impossible, car enfin, je peux remettre à demain ma méditation, mais pas de nourrir mes enfants ! " Elle était donc tenaillée aux entrailles par la faim de ses enfants et c'est cette inquiétude, et c'est cette menace physique qui lui interdisaient la liberté de la prière et de la pensée.

Que réclamait-elle ? Elle réclamait un espace de sécurité qui lui permette d'être un espace de générosité. Voilà la définition du droit de propriété.

Et c'est la définition de tous les droits de l'homme qui ne sont pas du tout inhérents à l'homme en tant qu'animal, en tant qu'être biologique, mais qui sont strictement, exclusivement, fondés sur la vocation personnelle de l'homme.

Seule en nous, la personne a des droits. Quand donc on parle des droits de l'Homme, il ne s'agit pas de l'homme accapareur, il s'agit de l'homme devenu personne, de l'homme dans sa vocation de personne. Ce que les droits de l'Homme veulent préserver, c'est en nous la vocation de la personne, la vocation de la grandeur, la vocation créatrice, la vocation de la dignité. Car enfin, qu'est-ce que la personne ? C'est l'être humain évacué de soi qui devient un espace où le monde entier peut trouver sa respiration.

Songez à Gandhi, ce grand homme parmi les plus grands ! Gandhi tenant pendant près de 40 ans un peuple de 4 à 500 millions dans sa main et, par la seule lumière de sa conscience, interdisant à ce peuple toute violence alors que ce peuple est sous une domination étrangère contre laquelle il avait bien le droit de se rebeller alors qu'il avait reçu tant de promesses de liberté, ayant versé son sang pour le dit empire ; ayant été abusé par des promesses jamais tenues, il avait le droit de ruer dans les brancards, de s'indigner, de se révolter, de se livrer à ces passions collectives qui peuvent être atroces mais qui, dans certains cas, apparaissent légitimes justement par une trop longue injustice.

Gandhi stoppe ces passions collectives et dit : " Non ! Vous aurez la liberté quand vous en serez dignes, personne ne pourra vous la refuser. Alors, montrez-vous plus grands que le malheur, interdisez-vous toute violence. " Et il disait au gouvernement étranger : " Je ne vous en veux pas, voilà ce que je vais faire : nous refuserons l'impôt, l'impôt du sel, l'impôt en général, nous refuserons vos tissus, mais vous pourrez passer au milieu de nous, personne ne vous fera de mal. "

Et vous savez que lorsqu'il y avait une violence, en dehors de la discipline prescrite, Gandhi l'expiait par le jeûne. Et quand l'injustice du pouvoir devenait intolérable, il jeûnait jusqu'à la mort, mais jamais il ne se livrait à aucune violence, jamais il n'autorisait aucune violence. Et c'est cette lumière d'une conscience qui a illuminé, pendant près de quarante ans, un peuple de 4 à 500 millions d'hommes, parce que, dans cette conscience, chacun se sentait compris, accueilli, porté, éclairé et libéré.

C'est la conscience, avec toutes ses possibilités de don, avec son universalité de rayonnement qui, seule, a des droits, mais des droits imprescriptibles, des droits inviolables, parce que le seul bien commun des hommes, c'est l'homme, c'est l'homme devenu vraiment lui-même.

Quand un homme est devenu homme comme Gandhi, c'est un bien commun, le plus haut bien commun, le suprême bien commun, le seul vrai bien commun de tous les hommes, car tous les hommes peuvent puiser dans cette conscience un ferment de libération et de grandeur. C'est pourquoi tout homme est sacré, non pas pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il peut être. »

Et lorsqu'on a voulu sauver la tête de Chessman, on a bien fait, car dans tout homme, tant qu'il n'est pas mort d'une mort naturelle, il y a une possibilité de retour qui peut faire d'un criminel un héros et un saint, qui peut faire de lui une incarnation de Dieu.

Car justement Dieu, parce qu'il est ce qu'il est, parce qu'il est amour, ne peut être sensible, ne peut devenir une expérience humaine qu'en forme d'incarnation. La Présence de Dieu est toujours incarnée, incarnée imparfaitement dans les prophètes, dans les génies, dans les héros, incarnée suprêmement en Jésus-Christ. Et c'est toujours dans la mesure où Il est vécu dans une vie d'homme et où il transparaît dans une présence humaine qu'il devient une expérience réelle.

C'est donc pour préserver cette incarnation de Dieu qu'il faut épargner toute vie et que, selon moi, il faut supprimer la peine de mort autant qu'il faut supprimer la guerre. Précisément, parce qu'en chaque homme, il y a jusqu'au dernier moment cette possibilité créatrice, cette médiation possible entre Dieu et nous qui est la seule affirmation de Dieu vérifiable dans notre expérience.

Si Dieu ne prend pas un visage d'homme, si une vie d'homme ne lui rend pas témoignage, s'il ne transparaît pas dans une conduite humaine, s'il est impossible de le rencontrer, on est livré à des images, à des fantômes, à des raisonnements mécaniques ! mais justement la réalité de Dieu ne nous parvient qu'à travers la transfiguration de l'homme.

C'est cela qui est le fondement des droits de l'homme et c'est cela, par conséquent, qui est le fondement du droit de propriété qui, paradoxalement, repose tout entier sur la pauvreté évangélique. » (à suivre)

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