Suite 4 de la 5ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1965.

Il faut que je naisse à moi-même, que l'Univers naisse de moi-même, que je l'engendre (1) en en faisant tout entier une offrande ... toute connaissance digne de ce nom est une connaissance nuptiale. La vérité se situe toujours dans un monde qui n'est pas encore.

« Un minéralo­giste peut être très éloigné d'un chartiste, et un mathématicien d'un biologiste, néanmoins, si chacun d'eux est fidèle à sa discipline dans n'importe quel secteur, il aboutira au même centre, il joindra la même Présence et c'est dans ce centre et dans cette Présence uniques que tous communieront, deviendront contemporains et se rejoindront. Ceci est tellement certain qu'il n'y a même pas besoin de comparer les disciplines les unes aux autres.

Un homme, dans sa propre discipline, connaît chaque jour ce renouvelle­ment d'enthousiasme qui le remet à son travail, qui lui permet de recom­mencer sans cesse parce qu'il ne cesse d'approfondir son amour.

La lumière de l'amour, la lumière d'une présence, le jour de cette présence, c'est finalement la vérité. Mais ce jour ne peut luire que dans une conscience qui s'ouvre, que dans une vie qui s'offre, que dans un esprit qui se donne. Nous sommes là dans un univers nuptial dont Patmore a parlé si génialement en disant que toute connaissance digne de ce nom est une connaissance nuptiale.

Rien n'est plus vrai et rien n'est plus certain : s'il y a une vérité, c'est que la recherche, c'est que toute recherche authentique nous confronte avec une Présence, la même ! mais cette Présence ne se produit que par une transformation, ou tout du moins à l'occasion d'une transformation de nous-même. Impossible de recevoir cette lumière si l'on ne change pas de plan, impossible de la discerner et de la reconnaître si l'on ne se perd pas de vue. C'est une lumière d'amour qui ne peut luire que dans la désappropriation de soi.

C'est pourquoi l'on peut dire de nouveau que la vérité se situe toujours dans un monde qui n'est pas encore dans ce sens que, pour l'atteindre, il faut que j'ajoute au monde ce que je dois ajouter à moi-même, ce que je dois ajouter à mon être préfabriqué. Comme je ne peux rester l'être préfabriqué que je tiens de ma naissance charnelle, comme j'ai à me faire homme en changeant de moi, en passant du dehors au dedans et du moi possessif au moi oblatif, la connaissance suppose une naissance, la même, celle de moi-même à moi-même à travers l'Autre qui est l'espace où ma liberté respire. Il faut que je naisse à moi-même, que l'univers naisse de moi-même, que je l'engendre, que je l'engendre en en faisant tout entier une offrande.

La connaissance sous cet aspect nous permet de ne plus subir l'univers et, précisément, de nous situer en face de la Création comme en face d'une personne, en face d'une personne ! C'est pourquoi je découvre sponta­nément dans une connaissance authentique qui correspond à une naissance où l'on atteint à son moi-origine (dans toute connaissance authentique, il y a une promotion de tout l'univers), une connaissance authentique comme il y a une nouvelle dimension en nous, cette dimension qui précisément, fait de nous des personnes.

Alors le monde se personnifie en même temps que nous-même, le monde devient diaphane, le monde devient symbole, le monde laisse transparaître un Visage dans la mesure, justement, où il devient entre nos mains une offrande d'amour.

C'est évidemment cette quête oblative, c'est cette lumière d'amour qui correspond à toutes les résonances du mot Vérité. Il ne s'agit donc aucunement d'un "c'est comme ça" qui nous lierait, qui nous barrerait la route, qui serait en nous une telle espèce d'exigence despotique à laquelle nous ne pourrions nous soustraire.

Nous ne sommes pas dans un monde juridique, nous ne sommes pas dans un monde d'obligations légales, nous sommes, au contraire, dans ce monde où la liberté est créatrice, où la seule expérience qui constitue pour nous une promotion d'existence est une expérience libératrice, où Dieu apparaît toujours au moment précisément où nous décollons de nous-mêmes en cessant de subir aucune contrainte et en nous sentant portés dans cet immense courant d'amour à l'offrande de nous-même et de tous.

La vérité n'a pas pour nous ce caractère despotique, la vérité ne vient pas de nous comme une limite et comme une menace puisque tant de chercheurs - et des plus grands - y trouvent leur joie et leur plus grand bonheur. La vérité vient toujours à nous comme nous vient l'amour.

Sans doute l'amour est-il infiniment exigeant, mais c'est une exigence intérieure, c'est une exigence de don, c'est une exigence qui comble parce qu'elle permet de donner à l'être aimé un espace toujours plus vaste et de mieux connaître la source inépuisable qu'il est. Eh bien, c'est cela : nous sommes toujours dans la quête de la vérité, en face de cette présence aimée qui aimante notre esprit et dont le visage s'imprime d'autant plus profondément en nous que nous sommes davantage dégagés de nous-mêmes dans cette désappropriation créatrice qui nous assimile à Dieu.

Si la vérité dans le domaine scientifique comme dans le domaine de l'art, si la connaissance a cette portée, si notre quête débouche toujours finale­ment sur une présence, sur un visage, sur un coeur, sur un amour, à plus forte raison la Vérité qui est cautionnée par une révélation, puisque, nous l'avons dit tout à l'heure, la révélation porte essentiellement sur une personne, davantage : sur les racines de la personnalité.

A travers la révélation chrétienne, nous atteignons précisément la lumière en laquelle nous nous personnifions en apprenant à travers la désappropriation divine que toute la grandeur est dans le don de soi. C'est-à-dire que tout ce que cherchent les savants, tout ce que poursuivent les artistes à travers des intuitions innombrables mais qui ont toutes leur centre dans la même Présence suggérée par l'art comme elle est véhicu­lée par les phénomènes, c'est vers quoi tous les hommes qui méritent ce nom, c'est-à-dire qui s'appliquent à se faire "hommes", c'est vers quoi tous les hommes tendent, précisément vers ce personnalisme où la lumière est Quelqu'un, où la lumière est un Visage, où la lumière est un Coeur, où la lumière est un Amour. Et la révélation n'est pas autre chose que la communication de cette lumière en personne à travers le visage de Jésus Christ. » (à suivre)

Note (1 (personnel, à reprendre). Un Univers sans qu'aucun esprit ne l'investisse, n'aurait aucun sens, il serait comme n'étant pas. C'est ma connaissance, celle de l'esprit, qui va l'engendrer en l'investissant.

La connaissance a un rôle admirable, c'est d'ailleurs, d'après l'évangile de Jean (17,3), la connaissance qui constitue la vie éternelle : « La vie éternelle, c'est de Te connaître, Toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé. » La vie éternelle est connaissance du Père, du Fils et de l'Esprit. En un sens c'est un peu comme si nous engendrions le Père, le Fils et l'Esprit, en permettant au Père d'engendrer en nous le Fils, et à l'Esprit de jaillir de cet engendrement. On voit jusqu'à quelle extrêmité peut aller notre être-homme à l'image et selon la resemblance du Dieu Trinité.

Dans l'émission d'hier soir sur Arte "sur l'état actuel des connaissances et des théories sur la naissance de l'Univers", on a parlé de Dieu, mais jamais du Dieu Trinité. C'est pourtant la "trinitarité" divine qui donne au mieux la véritable origine de l'Univers.

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