Suite 3 de la 5ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1965.

Un secret dans l'Univers, la perception d'une présence d'une dimension sacrée.

« Il est absolument impossible de lire Rostand, entre autres, qui sait si admirablement s'exprimer, dont le credo matérialiste n'est un secret pour personne quand il essaie d'expliciter ses positions dernières, et dont la recherche en revanche est toute aimantée par un enthousiasme mystique qui nous fait éprouver constamment que cet homme est en dia­logue, en dialogue d'amour, avec quoi ? Non pas avec des grenouilles ou des crapauds ou les gènes qui font l'objet de ses expériences ! Mais c'est à travers ces organismes, c'est à travers ces possibilités, ces perceptions d'un secret dans l'univers, cette perception d'une Présence d'une dimension sacrée qui fait que toute cette recherche est valorisée au maximum, se trouve comblée à être poursuivie, et nourrit en lui le sentiment du sacré, un sentiment si vif qu'il ne peut pas concevoir un chercheur qui demande autre chose que d'être comblé par la rencontre avec ce qui est et qu'il aboutisse immédiatement au silence des mystiques qui savent que la Vérité n'est jamais là où l'on crie, et peut-être jamais là où l'on parle.

Un sens de l'ineffable qui se développe à ce degré chez un savant qui est simplement fidèle à sa discipline, suppose évidemment que, dans sa recherche, il y a un dialogue, qu'il a perçu dans les phénomènes un sens personnel qui suscite en lui un esprit de consécration.

C'est dans la mesure où se produit cette rencontre qu'il y a ce sentiment de vérité, ce sentiment d'offrande à la vérité, ce sentiment de loyauté à la vérité, comme on est fidèle à un grand amour que l'on vit et qui consti­tue la respiration même de l'esprit et du coeur.

Rien d'ailleurs d'étonnant à cela puisque l'art a toujours vécu de cette sorte de transparence des phénomènes, a toujours perçu dans les phéno­mènes autre chose qu'une mécanique aveugle et s'est toujours attaché, à travers l'étude ou la reproduction des formes, à exprimer une présence toujours reconnue, autant qu'elle est toujours inconnue. C'est le miracle de l'art, depuis que l'homme est capable d'exprimer son art, c'est le miracle de l'art qu'il n'ait jamais cessé, à travers les formes, à travers les couleurs, les parfums et les sons, il n'a jamais cessé de percevoir et vivre d'une présence que tous les chefs d'oeuvre à leur manière symbolisent et communiquent.

La science suit la même route avec d'autres méthodes, et c'est évidem­ment dans l'aboutissement à ce dialogue d'amour qu'elle doit ce sens de la vérité. Si la connaissance est sacrée, si elle exige le respect, la fidélité, la démission de soi qui exclut toute espèce de tricherie et de truquage, c'est parce que, justement, on se trouve engagé, par l'étude de l'univers, engagé dans un dialogue d'amour et que ce dialogue d'amour suscite, dans l'esprit du chercheur, suscite précisément cette lumière, cet espace, cette liberté que seul l'amour peut communiquer. Mais c'est une lumière absolument ineffable, c'est une lumière informulable, c'est une lumière qui ne peut se dire autrement qu'avec des mots où l'on s'en­gage tout entier, des mots qui tirent leur lumière de cet engagement même.

Vous savez bien que le mot "amour" est un mot qui est répété par des milliards et des milliards de bouches depuis que le monde existe et qu'il peut être neuf sur les lèvres de quiconque. Il peut être neuf dans la mesure où il constitue un engagement authentique. Et vous savez bien aussi que c'est précisément dans l'authenticité de cet enga­gement que deux vies deviennent transparentes l'une à l'autre. Jamais le visage humain ne peut se révéler dans son secret le plus profond, dans son authenticité la plus originale, ne peut se révéler autrement que dans un amour où il trouve précisément l'espace de respect l'espace de générosité où il peut s'exprimer tout entier.

Mais cette lumière de l'amour, cette lumière où deux vies s'échangent en se reconnaissant, cette lumière, elle est absolument inexprimable avec des mots qui soient simplement des mots. Si le mot "amour" s'échange entre deux êtres et s'il est vrai qu'il tire toute sa lumière du don effectivement accompli, c'est parce qu'ils ont fait le vide chacun de ses propres limites, ils ont fait le vide de leurs ombres et de leurs égoïsmes, c'est parce qu'ils sont devenus l'un pour l'autre un accueil illimité, que la lumière circule et que leurs visages se transfigurent.

Oui, c'est vrai dans tous les domaines. Si la nature devient un visage, si elle provoque l'émerveillement et, à travers les phénomènes, l'étin­celle jaillit, si les frontières de l'esprit éclatent, si on se trouve tout d'un coup devant un espace infini, si l'on sent que l'on est appelé à se donner tout entier, si l'on est spontanément dans une attitude oblative, c'est que l'on se trouve en face de Quelqu'un. Et nous savons que toutes les disciplines peuvent conduire à cette joie et que c'est là le centre précisément où elles se joignent. » (à suivre)

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