Suite 2 de la 5ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1965.

Reprise du texte. « Il est plus facile d'affirmer les droits de la Vérité et l'obligation d'y souscrire et d'y être fidèle que de cerner la Vérité elle-même et de dire ce qu'elle est. Nous sommes évidemment confrontés ici avec tout le problème de la connaissance puisque c'est sur ce terrain que le problème de la Vérité se pose. Qu'est-ce que c'est "connaître", et quand la connaissance atteint-elle à la Vérité ? »

Suite du texte. « Aujourd'hui tout le monde prétend à la connaissance. Le monde est submergé par une telle quantité d'informations que la lecture d'un grand journal, d'un journal bien fait, devient presqu'une étude si l'on veut le parcourir tout entier, rendre justice à la qualité de certains articles.

II faut vraiment s'y mettre comme on se met à un travail et il est certain que l'information aujourd'hui a pris un tel développement que l'on peut à chaque heure du jour apprendre quelque chose de nouveau ! et tout cela est admirable. Mais, devant cette masse incalculable d'informations, quand atteint-on à la vérité ? Qu'est-ce que veut dire la vérité ? S'agit-il d'atteindre ce qui est et de le bien exprimer ? S'agit-il de photographier le réel et de l'imprimer dans notre cerveau, de radiographier les phénomènes et d'en tirer une formule qui nous permette à la fois de les condenser et de les reproduire?

Sans doute, pour l'empiro-criticisme (?) du marxisme orthodoxe, la connaissance décalque un épiphénomène et cette sorte de photographie interne qui s'imprime en nous est le résultat de nos déterminismes comme nous sommes nous-mêmes tout entiers le résultat d'un déterminisme, d'un déter­minisme que nous pouvons d'une certaine manière modifier en calquant d'ailleurs notre action sur les lois de la nature.

Mais dans tout cela, pourquoi y aurait-il cette sorte de sentiment du sacre que véhicule le mot de "vérité"? Si le monde est une immense masse de matière, si nous-mêmes nous en sommes issus et sommes articulés uni­quement sur un déterminisme matériel, si le monde nous offre une carrière à exploiter, il est bien entendu que notre intérêt, c'est de nous connaître le mieux possible pour obtenir le rendement optimum et maximum, d'autant plus qu'étant nous-mêmes fabriqués des éléments de cet univers, nous pouvons d'une certaine façon régir notre être propre, assurer notre santé et d'autant mieux que nous connaissons mieux toutes les pièces de la machine.

Mais en quoi, encore une fois, le mot de "vérité" peut-il s'enraciner dans cette quête d'un univers que l'on exploite, qui n'a d'autre horizon que lui-même, qui n'a d'ailleurs aucun centre particulier, où il n'y a ni commencement ni fin intelligibles et dont nous ne saurions indiquer au juste le but et le dessein ?

Il est clair que le mot "vérité" ne concerne pas cette vérité-décalque qui est d'ailleurs toujours remise en question car, si l'on veut absolument s'en tenir à l'être, encore faut-il constater que l'être nous fuit et qu'il est absolument impossible de dire : "C'est comme ça" puisqu'à la seconde suivante, un phénomène nouveau pourra tout remettre en question, puisqu'en fonction des instruments, soit des instruments de calcul, soit des instru­ments qui incarnent le calcul comme sont nos télescopes et nos micros­copes, selon les instruments dont on dispose et qui atteignent aujourd'hui un degré incroyable de finesse et de précision, tout peut être remis en question. Nous savons que le rythme de la découverte est si rapide qu'un livre n'a pas eu le temps même d'être imprimé que déjà tout ce qu'il contient peut être dépassé par des découvertes toutes récentes qui étaient inconnues de l'auteur au moment où il écrivait.

Alors, comment tenir l'être ? N'est-ce pas une chimère de vouloir le poursuivre et d'imaginer qu'on pourra jamais s'arrêter à un "c'est comme ça" qui nous permettrait vraiment de tenir le dernier secret de l'univers ? Nous savons a priori que c'est impossible, que nous n'y arriverons jamais, que d'y arriver serait une catastrophe d'ailleurs puisque toute la connaissance s'immobiliserait selon un statu quo indé­passable. Il y aura toujours du mouvement pour aller plus outre. La recherche ne peut pas s'arrêter, aucune formule ne saurait être définitive et, pour le bonheur des chercheurs, il y aura toujours un infini à découvrir.

Alors dans tout cela où situer le mot de "vérité" ? Le mot de "vérité" suppose évidemment qu'en face de l'univers l'homme éprouve la possibilité ou se sente touché en face de l'univers par un sens personnel de l'événe­ment. Il y a dans les événements, il y a dans les phénomènes, un aspect personnel qui touche le plus intime de nous-même, qui réveille en nous le sens d'une création originelle et qui nous induit finalement à conquérir notre authentique personnalité.

Comment cela se fait-il ? Mais le plus simplement du monde, à travers l'émerveillement. Qu'est-ce que c'est que l'émerveillement sinon justement pour le savant qui fait de la recherche sa vie, qui y trouve sa joie, qui ne demande autre chose que de la poursuivre incessamment, qu'est-ce qui fait qu'il ne se lasse pas de poursuivre son effort, sinon que, justement, il est porté par un grand amour, et que cet amour lui-même est suscité par une rencontre, cette rencontre où l'on est tellement comblé qu'immédiatement on se perd de vue et qu'on entre immédiatement dans cette attitude oblative qui suppose un échange nuptial. » (à suivre)

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