Suite 5 de la 4ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1965.

« Il ne faut pas oublier en effet qu'une des données évangéliques les plus émouvantes, c'est la disparition annoncée, prévue et nécessaire, du Temple de Jérusalem.

Les fils du Royaume, comme le dira Jésus, sont exempts de l'impôt à l'égard du temple parce que le temple ne les concerne pas. Le sanctuaire de la divinité, ce sera désormais l'homme, et Il n'hésite pas à dire à une schismatique comme l'est la Samaritaine, il n'hésite pas à lui dire, peut-être justement parce qu'elle est moins concernée passionnellement par le Temple de Jérusalem, il n'hésite pas à lui dire que le sanctuaire est au-dedans d'elle-même, que c'est en elle que doit jaillir la source de vie éternelle.

Après les définitions de Nicée, il y a celles d'Ephèse qui affirment que Jésus est réellement le Fils consubstantiel et co-éternel dont il est question dans la définition de Nicée. Mais là, justement, se re-po­sera tout le problème : comment synthétiser, comment accorder, comment réconcilier ces aspects antithétiques de l'humanité et de la divinité dans une seule personne ? D'où la tentation d'un mélange où tout l'humain est divinisé et où Jésus échappe finalement à la réalité de notre nature et donc à la réalité de notre histoire. Et c'est là qu'éclatera le "asunkutôs" de Chalcédoine : pas de confusion, pas de confusion ! Pas de mélange : la nature humaine reste une nature humaine.

Alors, immédiatement, il apparaît que la nature humaine de Jésus est une créature, c'est une créature qui commence d'exister, c'est une créature par définition limitée, c'est une créa­ture qui ne pourra pas absorber Dieu, c'est une créature pour laquelle Dieu restera un certain abîme, un certain abîme inépuisable ! C'est donc un être qui sera capable de vivre très authentiquement une expérience humaine intégrale.

Mais alors, s'il y a une créature en Jésus, si Son humanité est réelle­ment créée - et bien sûr cela ne peut être que par la Trinité toute entière - que se passe-t-il, si l'on ose dire, qu'est-ce qui constitue l'événement de l'Incarnation, c'est-à-dire qu'est-ce qui constitue l'événement de l'Annonciation ? Qu'est-ce qui se passe quand éclot dans le sein de Marie cette humanité de Jésus Christ ? Là encore, la définition dogmatique nous conduit à quelque chose d'admirable parce qu'elle maintient fermement qu'au moment de l'Incarnation, évidemment rien ne se passe en Dieu, rien ne se passe en Dieu !

C'est en cela qu'il faut user avec la plus extrême prudence de ce mot que le Père Daniélou vient de nous redire avec toute sa ferveur "Ce n'est pas un homme qui se fait Dieu, c'est un Dieu qui se fait homme. "

Or, précisément, à partir de la définition du consubstantiel qui vise la co-éternité et la co-égalité absolues et l'impossibilité radicale pour le Père et le Fils ou le Saint Esprit d'aucune action particulière puisque leur personnalisme vise uniquement à la désappropriation totale dans une éternelle communion d'amour, c'est là, justement, que la définition dogmatique nous amène à conclure sans hésiter : au moment de l'Annonciation, dans la divinité, rien ne se passe, ni dans le Père, ni dans le Fils, ni dans le Saint Esprit.

La divinité est éternellement ce qu'elle est, c'est-à-dire un amour éternellement communiqué, un amour éternellement vidé de soi, un amour en état d'absolue pauvreté : à ce don rien ne peut être ajouté, tout est déjà accompli dans une présence offerte au monde, qui est de toujours et à l'intérieur de chacun.

Donc Dieu est déjà là, Il n'a pas à venir, Dieu est au-dedans de nous puisque chacun en lui-même en peut être et en est appelé à être le sanctuaire. Qu'est-ce qui se passe ? Du côté de Dieu, rien. Du côté de l'humanité de Jésus, puisqu'il n'y a pas de confusion, sa nature humaine demande une nature humaine. Alors, qu'est-ce qui se passe? Eh bien uniquement ceci : une désappropriation radicale et c'est tout.

Cette nature humaine, dans le sein de Marie, au lieu d'être fermée sur soi, clôturée dans un moi biologique comme nous-mêmes, dans un moi limite, dans un moi exclusion, dans un moi frontière, dans un moi refus, dans un moi possessif, en un mot cette nature humaine au contraire est entièrement désappropriée de soi. Elle n'a pas de frontières, ni sur les hommes, ni sur Dieu. Et alors, elle subit, ou plutôt elle épouse totalement l'aimantation divine qui s'exerce aussi bien sur nous que sur toute créature.

Dieu n'est pas plus en Jésus Christ qu'il n'est en tout être, c'est l'Humanité de Jésus Christ qui est en Dieu d'une manière unique. C'est cette Humanité parce que, précisément, elle n'est pas fermée sur soi, qui épouse l'aimantation divine en plénitude, qui n'a d'autre centre de perspective, d'autre centre d'autonomie, d'autre centre personnel que cette relation à la divinité, cette relation qu'engendre d'ailleurs, précisément, l'éternelle relation qu'est le Verbe de Dieu.

Cette humanité dans le sein de Marie est donc toute entière rapportée à Dieu en épousant l'aimantation du Verbe de Dieu qui est, comme Silesius le disait : si nous pouvions y répondre avec la même pléni­tude, nous serions Christ.

C'est donc un de ces cas où la grâce précède toujours, où la grâce a toujours l'initiative, c'est toujours au-dedans de nous la générosité divine qui nous appelle et nous aimante, c'est le cas unique où la grâce obtient la plénitude de son effet en raison même de la désappropriation constituante de l'humanité de Jésus Christ. C'est parce qu'il n'y a pas dans cette humanité la moindre ombre, la moindre frontière, le moindre refus, c'est parce qu'elle est absolument transparente, c'est parce qu'elle est toute entière emportée par cette relation qui est la sienne, mais qui est le Verbe de Dieu, qu'elle devient l'humanité de Jésus sans cesser d'être une humanité et une créature.

Elle devient le sacrement diaphane, le sacrement parfait, le sacrement incomparable de cette présence divine qui, à travers elle, peut se révéler en personne comme une personne parce que, justement, en Jésus, du point de vue de l'humanité, "Il est un autre", comme dans la Trinité par excellence, "Je est un autre".

(à suivre)

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