Suite 4 de la 4ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Paris en janvier 1965.

Ce qu'affirme le « consubstantiel ».

« Nous pouvons nous rendre compte à partir d'une expérience de kénose, nous pouvons nous rendre compte de la prise de conscience qui amène un homme à la découverte de soi.

Nous savons parfaitement par une expérience constante que se regarder, c'est le plus sûr moyen de se manquer. On est sûr de ne pas se voir quand on se regarde parce que, justement, ce repliement sur soi nous fixe dans un objet, nous fixe dans un être préfabriqué qui ne peut être nous. Le moi préfabriqué, c'est un objet, c'est un produit, c'est un résultat. Nous sommes donc sûrs de nous manquer quand nous nous regardons.

La conscience de nous-mêmes, j'entends un moi personnel, un moi origine, ne peut sourdre et jaillir que de l'oubli de soi.

Ce regard dirigé vers un autre, nous le savons parfaitement, c'est au dernier moment où nous sommes tout entier envahi par une présence qui nous comble et nous délivre que nous nous sentons pleinement exister, et cette plénitude d'existence s'atteste en nous dans la joie du don que nous accomplissons, dans la joie de nous offrir à cette présence.

Et cette offrande s'accomplit pour cette présence même et en elle. Comme je l'ai dit des centaines de fois, c'est toujours latéralement que nous nous percevons dans notre existence authentique, parce que c'est dans un regard vers l'autre ! et avec une telle discrétion, et avec une telle générosité que notre joie d'être tout s'identifie totalement avec notre joie de tout donner. C'est dans ce don que s'accomplit la prise de conscience authentique où nous accédons à un moi origine.

C'est donc dans une relation, c'est dans l'esprit de cet être référentiel qui nous ordonne, qui nous relie, qui nous rapporte à un autre, que nous entrons dans notre personnalité.

Le consubstantiel affirme quelque chose d'analogue : la vie divine ne peut pas être un repliement sur soi, un regard vers soi, une complaisance en soi, parce que, justement, en Dieu l'acte identique, absolument commun, co-éternel et co-égal, cet acte est désapproprié, désapproprié par une relation, et c'est cette relation qui constitue le moi divin. Autrement dit, pour prendre les choses avec plus de précision, l'acte de connaître, loin d'être un narcissisme, un regard sur soi, est un regard vers l'autre.

Le même acte de connaître, c'est le regard du Père vers le Fils et le regard du Fils vers le Père. Comme dans les relations humaines, l'amour se noue dans ce regard réciproque où l'un s'accomplit dans l'autre, où l'un devient soi dans l'autre. C'est dans une référence analogue dans l'enracinement co-éternel en la même essence, en la même action, que justement le personnalisme divin se constitue. C'est-à-dire que le personnalisme divin s'affirme, s'atteste comme une désappropriation oblative.

La vie divine est en perpétuelle offrande, comme elle est en éternelle communion de lumière et d'amour. D'où il suit qu'aucune action, absolument aucune, ne peut être propre au Père, ni au Fils, ni au Saint Esprit ! ni le Père ne peut choisir au sens propre, ni le Père ne peut envoyer, ni le Fils ne peut obéir et s'offrir, en un autre sens que cette relation même qui le constitue comme une référence au Père, mais de même que, également, le Père est constitué tout entier par sa référence au Fils.

Nous sommes là au coeur d'un dépouillement absolu où, justement, la personnalité se constitue, comme elle se constitue en nous quand elle est authentique, par une démission radicale, par une oblation constituante de notre personnalité.

Il en sera de même de l'amour. L'amour est dépouillement et non possession. Il surgira comme une référence du Père et du Fils à l'Esprit, et de l'Esprit au Père et au Fils, mais c'est toujours dans la même ligne de désappropriation, et, si l'Eglise a abouti, dans la lumière de l'Esprit Saint, à une telle définition, c'est-à-dire à un tel dogme, c'est-à-dire à un tel sacrement de lumière et d'amour, on peut bien dire qu'il y a quelque chose de miraculeux puisque nous-mêmes nous n'avons pas su garder la pureté de cette ligne, puisque toutes les vies de Jésus retombent dans les mêmes confusions ou à peu près, puisque la prédication courante est ou monophysite (une seule nature dans la personne du Christ) ou subordinationiste, puisqu'on continue à mettre le Père au centre comme s'il était Dieu par excellence, et que le Fils eût été suscité par lui et par son bon plaisir, et quant à l'Esprit Saint qui vient ensuite sa situation est encore plus précaire.

Il est évident que tout cela ne concorde pas avec cet équilibre magni­fique et incomparable réalisé ici par la définition des conciles.

On peut dire que c'est à partir de cette définition des conciles qu'on peut remonter vers les documents du Nouveau Testament et leur rendre pleine justice car c'est dans la lumière de cette définition qu'ils vont s'ordonner, comme ils le feront encore mieux quand s'ajouteront, après la défini­tion d'Ephèse qui porte sur le "Theotokos", la maternité divine et donc la personnalité divine de Jésus Christ, lorsque nous arriverons à l'Asunkutos" du Concile de Chalcédoine, où l'Eglise va définir la distinction inconfusible de l'humanité, de la nature humaine en Jésus et de la nature divine.

Mais avant d'en arriver là, soulignons tout de suite que le Dieu dont il est question, c'est donc le Dieu trinitaire, c'est le Dieu désapproprié, c'est le Dieu qui ne possède rien puisque la divinité, loin d'être une possession, est une désappropriation et que ce Dieu - et cela, nous le tenons de Jésus lui-même - est intérieur à nous. C'est un Dieu qui est toujours là, qui ne saurait descendre du ciel, puisqu'il habite en nous. »

(à suivre)

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