Suite 2 de la 4ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1965.

La tendance subordinatienne dans le Nouveau Testament et dans l'Eglise primitive, et encore dans l'Eglise d'aujourd'hui. Un subordinationisme qui a créé les plus grandes difficultés. Au coeur de la propagande chrétienne, et d'abord chez saint Paul, il y a ce souci de présenter un mystère de salut. ...

Reprise du texte : « Les données dont nous pouvons disposer quant à une vie de Jésus, celles du Nouveau Testament, les données positives de la documentation nous présentent le christianisme essentiellement comme un mystère de foi, c'est-à-dire un mystère de salut. »

Suite du texte : « Si vous prenez les grands missionnaires de l'Eglise naissante, saint Paul surtout : à quoi se réduit la biographie de Jésus en Saint Paul ? A peine aux articles du symbole dit des Apôtres. Saint Paul ne semblait s'intéresser aucunement à ce que nous appellerions aujourd'hui la biographie de Jésus et il concentre toute son attention sur le mystère du salut. Les Evangiles, qui contiennent des narrations assez étendues, poursuivent également le même but. Au coeur de la propagande chrétienne, il y a ce souci de présenter un mystère de salut et de préparer les esprits à le recevoir.

Nous pouvons donc penser que, primitivement, le message, le kérygme apostolique, coïncidait sensiblement avec ce que Saint Paul nous présente, il ne dit presque rien de la vie du Christ : c'est par les épisodes essentiels du mystère du salut, la condam­nation, la crucifixion, la résurrection, l'Eucharistie, que la vie du Christ se prolonge dans l'Eglise.

Peu à peu, naturellement, ce noyau primitif s'est accru de récits, certainement fondés sur des faits incontestables, mais dont le propos n'était pas de défrayer la curiosité, mais toujours d'orien­ter vers ce mystère du salut, ce que nous avons coutume, nous-mêmes, de lire dans l'Evangile et le Nouveau Testament.

Nous savons bien qu'il y a des différences considérables de l'un à l'autre, des Synoptiques à l'Evangile johannique. Chacun de ces Evangiles a subi une genèse considérable, a circulé d'une manière orale avant de se fixer dans l'écriture : il y a des doublets, il y a incontestablement dans la présentation de la personne de Jésus, cela saute aux yeux quand on va de Saint Paul à Saint Jean, des différences de perspective pour la raison fonda­mentale que, précisément, les propagandistes de l'Eglise naissante ne visent aucunement à un travail scientifique, ne visent aucunement à nous donner une biographie, mais nourrissent tous leurs récits de la même intention : enraciner notre vie dans la personne du Christ, puisque c'est précisément dans cette personne que nous accédons à la vie éternelle.

L'exégèse ne cesse de progresser. L'exégèse se trouve chaque jour en face de nouveaux problèmes et il n'y a qu'à suivre la revue biblique, tous les travaux dont celle-ci rend compte magistralement, tous les travaux qui sont accomplis dans le monde de l'exégèse soit catholique, soit non catholique, pour se rendre compte que tout, ou à peu près, tout est remis en question, sans que l'on veuille nécessairement le moins du monde contester le fondement de ces narrations, mais pour les situer, pour déterminer les différentes couches qui constituent la géologie des Evangiles, pour discerner les différentes périodes, les différentes phases sans lesquelles ou à travers lesquelles la foi saisit son objet. Il y a constamment des considérations nouvelles, il y a constamment une mise au point à faire, qui n'est jamais définitive, en sorte qu'il est impossible aujourd'hui de faire une exégèse savante des Evangiles sans se nourrir de tous les travaux qui, depuis des centaines d'années, concentrent et focalisent leur attention sur la composition, sur l'origine, sur la documentation évangélique. Si bien qu'il est à peu près désespéré de vouloir tirer de ces documents une conclusion univoque, d'autant plus que les textes les plus formels posent des problèmes.

Je vous rappelle celui-ci qui me vient immédiatement à l'esprit : "Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez que j'aille à mon Père, parce que le Père est plus grand que moi. " Voilà un texte absolument explicite où Jésus affirme que le Père est plus grand que lui, comme il affirme dans la version synoptique qu'il ignore l'heure du dernier jour.

Ce sont là des difficultés tout à fait classiques, mais il y a, d'une manière beaucoup plus formelle et beaucoup plus étendue à travers tout le Nouveau Testament, un subordinationisme qui a créé les plus grandes difficultés. Vous savez que, dans les deux premiers siècles de l'Eglise, la tendance subordinatienne a été très répandue, c'est-à-dire l'idée que la personne du Fils est subordonnée et non plus simplement inférieure à la personne du Père, et il y avait assez de textes pour fonder cette vision des choses, d'autant que, dans la prédication courante aujourd'hui, nous en sommes encore là.

Il n'est guère de prédications ou l'on n'entende que l'on va au Père par le Fils, que le Fils nous conduit au Père, que le Fils s'immole au Père, qu'il nous est envoyé par le Père qui sacrifie son Fils, comme dit Saint Paul, il ne l'a pas épargné, il n'a pas épargné son propre Fils ! Il est donc extrêmement difficile de tirer des affirmations du Nouveau Testament une vue parfaitement définie et parfaitement univoque de la personnalité de Jésus-Christ. La seule chose qui soit parfaitement claire, c'est que la génération apostolique, c'est que les premiers disciples de Jésus, qui sont aussi les premiers propagandistes du christianisme, n'ont pas hésité à mettre Jésus au centre de leur culte et de leur adoration.

C'est d'ailleurs un des faits les plus étonnants, quand on voit la peine que les premiers disciples, Jacques en particulier et Pierre, la peine qu'ils ont eu à se défaire des observances juives, des barrières légales qui séparaient les circoncis des non-circoncis, quand on pense à la vision de Joppé, à l'effroi de Pierre devant toutes ces notions impures qui sont le symbole des gentils, et qu'elles doivent être admises à égalité dans l'Eglise de Jésus, quand on voit la peine que leur a coûté cette co-existence à eux, Juifs, avec les non Juifs convertis à l'Evangile, qui sont le symbole des gentils, et qu'elles doivent être admises à égalité dans l'Eglise de Jésus, quand on voit la peine que leur a coûté cette co-existence à eux Juifs avec les non Juifs convertis à l'Evangile, on est stupéfait que l'adoration de Jésus ne pose à leurs yeux aucun problème.

Bien entendu l'unité juive dans le monothéisme le plus strict, bien qu'ils croient à un Dieu unique et universel, bien qu'ils aient vécu avec Jésus, mangé et bu à sa table, cette adoration du Christ ne leur pose aucune difficulté, c'est spontanément le centre de leur culte et de leur adoration. Ce qui n'empêche pas que, dès qu'ils s'expriment, ils retombent presqu'inévitablement dans un subordinationisme où le Fils n'est pas tout à fait l'égal du Père ! Bien sûr qu'ils ne sont pas des dialecticiens ! pour la plupart d'entre eux, ils vivent avec une ardeur si passionnée, et jusqu'au martyre, ce Christ qui est leur vie. La maladresse de leurs propos, l'inadé­quation de leurs formules, ils ne sont peut-être même pas capables de la ressentir.

Seulement se pose un problème : comment, comment pouvons-nous avoir une vue uniforme et par conséquent définie de la personnalité de Jésus à partir de ces documents dont je viens d'évoquer sommaire­ment l'ambiguïté, comment aboutirons-nous à une définition qui embrasse et surmonte toutes les difficultés ?

Et c'est ici, me semble-t-il, qu'il faut nécessairement introduire la vie ecclésiale. On ne saurait d'ailleurs s'en étonner puisque tous les documents du Nouveau Testament émanent de l'Eglise. »

(à suivre)

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