6ème homélie donnée par M. Zundel le 12 décembre 1965 à Ouchy-Lausanne.

"Or Jean, dans sa prison, avait entendu parler des oeuvres du Christ. Il lui envoya de ses disciples pour lui demander : "Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre?" Jésus leur répondit: "Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez, les aveugles voient et les boiteux mar­chent, les lépreux sont guéris et les sourds entendent, les morts ressusci­tent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres, et heureux celui pour qui je ne serai pas une occasion de chute. "

"Tandis que les envoyés se retiraient, Jésus se mit à dire aux foules: "Qu'êtes-vous allés contempler au désert? Un roseau agité par le vent? Alors qu'êtes-vous allés voir? Un homme vêtu d'habits délicats? Mais ceux qui portent des habits délicats se trouvent dans les demeures des rois! Alors qu'êtes-vous allés faire? Voir un prophète? Oui, je vous le dis, et plus qu'un prophète, c'est celui dont il est écrit: «Voici que j'envoie mon messager devant toi pour te frayer la route.» En vérité, je vous le dis, parmi les enfants des femmes, il n'en a pas surgi de plus grand que Jean le Baptiste, et cependant, le plus petit dans le Royaume des Cieux est plus grand que lui. "

Il y a en ce moment à Paris dans la prison de la Santé un homme qui a tué sa femme le jour de Noël ou le soir de Noël, qui a tué sa femme à coups de couteau devant sa petite fille. Si nous écoutons notre instinct de justice, il nous paraît normal que cet homme soit mis à mort, qu'il expie par sa propre mort la mort affreuse qu'il a infligée à sa femme sous les yeux de sa petite fille! c'est ce que Jean Baptiste pensait lui aussi.

Il avait dans l'esprit, il pensait que, à la justice, doit correspondre la sanction et que la colère de Dieu devait s'abattre sur un peuple infidèle et prévaricateur, et il avait annoncé en effet le jour de la colère de Dieu, il avait annoncé ce jugement qui devait, dans un intervalle très bref, liqui­der toute la situation d'une Palestine occupée par l'ennemi, souillée par les idolâtres et défigurée par les pécheurs. Et voilà justement que ce jour de la colère n'éclate pas, que ce Messie qu'il avait reconnu comme tel, Il ne fait! Il ne se presse pas en tous cas, et non seulement il n'y a pas de vengeance, mais ce Messie singulier se commet avec les pécheurs, il vit en mauvaise compagnie, il accepte le contact de gens suspects! et c'est Jean dans sa prison, Jean « de la sainte colère » qui s'étonne, qui s'émeut, qui se scandalise, qui veut en avoir le cœur net : "Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre?" C'est toujours la même question et, à cette question, il n'y a qu'une réponse du côté de Dieu, c'est la Croix où justement Il va prendre sur lui le mal, où Dieu, au lieu d'éclater dans une sainte colère et de détruire les pécheurs par le souffle de sa bouche, va s'identifier avec le mal, va l'assumer, va faire contre-poids avec Son Amour afin de nous introduire dans Son Royaume, dans ce Royaume de grâce où il n'y a pas de vengeance, où il n'y a pas de violence et où l'Amour a toujours le dernier mot.

Nous comprenons Jean, nous comprenons son impatience, nous comprenons son appétit de justice puisque cela relève de ce vieux fond instinctif en nous, et nous sommes toujours surpris de découvrir en Dieu une autre justice qui est celle de la Croix parce que nous n'avions pas encore compris que le Bien est Quelqu'un à aimer et non pas quelque chose à faire.

Il ne s'agit pas de nous conformer à un programme tout fait établi du dehors et qui nous serait imposé par une autorité redoutable et impassible, il s'agit d'en­trer en contact avec un coeur, il s'agit de nouer une amitié, il s'agit de vivre une vie d'intimité, il s'agit de nous échanger avec quelqu'un qui est tout Amour et qui ne peut être reconnu par nous que dans la mesure où Son Intimité s'enracine dans la nôtre.

C'est ce qu'il y a au fond de cet évangile: il y a une autre conception du bien, il y a une autre révélation de la dignité et de la grandeur humaines, nous ne sommes pas des esclaves ! Dieu n'est pas un maître ! Nous sommes dans un mariage d'amour, nous sommes dans un secret d'amitié, nous sommes enveloppés d'une tendresse infinie, nous sommes honorés par un respect qui a la Croix pour mesure, et Dieu devant nous n'attend qu'une chose, c'est cette ouverture de notre coeur qui lui permettra de vivre Sa Vie au-dedans de nous, comme l'être qui aime aspire à vivre en l'être aimé dans l'espace de lumière qui est le don de l'amour.

Nous avons donc à passer d'une conception de la justice primitive et très humaine à une autre conception de la justice infiniment haute et divine dont la Croix est la source et le ferment. En Jésus-Christ la non-violence a fait son entrée dans le monde, la non-violence, non pas la faiblesse, non pas la tolérance à l'égard de n'importe quoi, mais la non violence comme la révélation d'une autre humanité, d'un autre Dieu, d'une autre morale qui est une mystique, et d'un être qui n'est pas engagé dans une servitude par une puissance qui se nargue de sa dignité mais, tout au contraire, en Jésus nous apprenons que chaque mouvement de notre coeur a une portée infinie et que Dieu est si parfaitement intérieur, si incapable de violer notre clôture, si incapable de s'introduire de force dans notre intimité, qu'il attendra éternellement en faisant contre-poids par l'assomption de la mort, en faisant contre-poids en subissant l'agonie et la cruci­fixion ! Il attendra autant qu'il le faudra que notre amour fleurisse et que, reconnaissant enfin Son Visage, le Visage de l'éternel Amour, nous nous donnions à Lui comme le bon larron, sans réticence, sans peur, non pas parce que nous sommes à l'abri d'être jugés, non pas parce que nous redoutons une quelconque condamnation mais parce qu'enfin nous avons découvert Dieu comme cet Amour que nous cherchions par toute la terre et qu'enfin nous avons rencontré au plus intime de nous comme un Visage qui nous attend ce soir, qui nous attend toujours, comme un Visage dans la contemplation duquel nous avons trouvé notre repos, notre joie et notre lumière. Amen.

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