Suite 5 et fin de la dernière conférence de la retraite donnée à La Rochette en septembre 1963 par Maurice Zundel.

Par notre seule présence nous pouvons susciter la vie.

« C'est quand on est ravitaillé et purifié et renouvelé par cette joie pure et paisible quand on a rechargé ses accumulateurs qu'on peut affronter les autres, les autres avec leurs limites, les autres avec leurs plaintes, les autres avec leur hostilité, parce qu'on demeure en contact avec la source et que l'on peut, même à travers un milieu hostile, ne pas perdre de vue que, en chacun, il y a Dieu, qu'en chacun il y a une attente éternelle, qu'en chacun nous avons à faire naître le Christ.

Le testament de joie de Jésus nous incombe. Le plus beau témoignage que nous puissions lui rendre, c'est celui de la joie. La liturgie des mourants exprime la proximité du Seigneur dans ces mots si étonnants et si admirables : "Que vous apparaisse la douceur du Visage de fête du Christ Jésus ! " Oui, c'est cela. Il faut que le visage chrétien soit un visage de fête comme toute la vie chrétienne est une férie, c'est-à-dire un espèce de loisir consacré à aimer Dieu.

Si toute notre occupation est, comme dit Saint Jean de la Croix, en exer­cice d'amour, cet amour qui accompagne l'épouse dans tous ses travaux, qui est l'unique motif de son labeur, si notre vie est dans cet exercice d'amour qui transfigure le travail, qui en fait une oeuvre mystique, qui en fait un véritable sacrement qui répand dans le monde entier la lumière du Christ, il n'y a pas de raison pour que notre vie se renfrogne et se ratatine dans un dolorisme qui éteint la joie des autres.

La vie et la joie sont synonymes comme la joie et l'amour. Si Dieu est ce Dieu intérieur, le Dieu auquel nous conduit la confession de saint Augustin sur sa conversion, Dieu "Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle" qui ne cesse jamais de nous attendre au plus intime de nous-mêmes, comment présenter l'Evangile sinon en devenant nous-mêmes l'Evangile, en devenant nous-même cette Bonne Nouvelle qui rassérène, qui éclaire, qui libère, qui universalise ?

Que la joie soit notre pain quotidien, notre nourriture ! et que notre reli­gion personnelle, celle où nous sommes libres de nous exprimer, celle où nous avons à faire l'offrande à Dieu de ce que nous sommes dans notre unicité irremplaçable et non interchangeable, que notre religion personnelle soit précisément celle où tout notre être fleurit.

Derrière tous les malheurs, malgré tout, il y a l'amour. Si Dieu ne peut pas empêcher ce que notre absence rend inévitable pas plus qu'il ne peut empêcher notre absence, il n'en reste pas moins vrai que la seule manière d'attester Sa présence, c'est de montrer, dans une plénitude sensible, à tous ceux qui nous entourent que Dieu est vraiment pour nous, comme Il peut le devenir pour eux, la Vie de notre vie.

La messe du Rosaire, d'un lyrisme si pur, si étonnant, si continu, comme le Rosaire lui-même, fait allusion à la Rose mystique que la liturgie nous représente comme fleurissant au bord des eaux. En cette grâce incomparable de la Vierge, en cette jeunesse de la Rose mystique qui nous appelle dans son jardin, la liturgie nous convie à faire fleurir des fleurs, ou plu­tôt à devenir nous-mêmes les fleurs qui fleurissent dans ce jardin de la Rose mystique : "Fleurs, fleurissez comme le lys et donnez votre parfum ! Offrez la grâce de votre feuillage et la louange du cantique ! et dans ses oeuvres, bénissez le Seigneur. " (Sir.39,14-15).

Quel beau programme que celui-là et quel bonheur de le trouver inscrit comme un pur joyau dans la suite de la divine liturgie ! Comment l'état de grâce, qui est le resplendissement en nous de la beauté de Dieu, ne donnerait-il pas à notre vie l'aspect de cette beauté ? Comment est-ce que cette beauté ne transparaît-elle pas en nous si elle est vraiment le plus profond secret de notre vie ?

Il ne faut pas parler de vieillir car notre jeunesse est devant nous et, par notre seule présence, nous pouvons susciter la vie, faire tomber les murs de séparation, être un évangile vivant ! et c'est le plus persuasif. Davantage : la seule action vraiment humaine, irremplaçable, qu'aucune machine ne pourra jamais accomplir à notre place, c'est celle-ci : une présence toute recueillie en son amour et qui le laisse transparaître, et qui suscite, en créant un espace de res­pect, comme Jésus au Lavement des pieds, qui suscite en l'autre le sentiment qu'il y a quelque chose en lui qu'il n'a pas encore découvert et qu'il va découvrir maintenant parce que, à votre approche, à travers votre visage, il a vu luire le Visage déjà imprimé en son coeur.

Que ce soit là le sens de notre Oblation et la conclusion de notre retraite : "Florete flores quasi lilium et date odore." Fleurs, fleurissez comme le lys et donnez votre parfum ! Saint Paul ne dit-il pas que nous sommes la bonne odeur de Jésus Christ ? Vous voyez que tous vos soucis d'élégance, passés, présents et à venir, trouvent ici leur point d'application le plus précieux : mais oui, être belles, être jeunes, répandre le parfum d'un vie harmonieuse parce que vous êtes en état de grâce et que l'état de grâce doit nous rendre gracieux des pieds à la tête.

Mais commençons par le commencement qui sera, dès aujourd'hui, de nous ménager cet instant de recueillement, conforme à nos aspirations, en suivant la pente de nos goûts les plus profonds, pour donner à Dieu ce que nous avons de plus unique, et pour entendre sa voix dans ce silence créateur où la divine pauvreté révèle Son Visage.

Et maintenant, il ne me reste qu'à vous remercier de m'avoir invité à ces jours de grâce et d'avoir écouté ces longs entretiens qui n'en finissent pas ! Je vous en remercie. Je m'en excuse mais mon excuse, c'est que je suis toujours en état de recherche, que c'est toujours nouveau pour moi et que je n'en finis jamais de m'émerveiller parce que Dieu est neuf chaque matin. »

(Fin de la conférence et de la retraite.)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir