Suite 4 de la 7ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1963 par Maurice Zundel.

« Mary Webb dans un de ses romans raconte ce trait si émouvant de la petite Prue qui a un bec de lièvre et qui, à l'époque, au Pays de Galles, dans sa campagne, ne pouvait naturellement pas être guérie. Puisqu'elle était fille, elle éprouvait une certaine gène à s'exhiber avec cette infir­mité. Elle vivait aussi retranchée qu'elle le pouvait, n'allant que de temps en temps, par obligation, au Temple où d'ailleurs elle s'ennuyait prodigieusement, comme tout le monde ! Rien ne l'avait touchée dans ces obligations rituelles, mais il y avait un domaine où elle était chez elle, c'était le cellier.

Son père était mort, tué brutalement par son frère. Sa mère était une nouille incapable de rien décider. Son frère était une parfaite brute. Le domaine reposait donc tout entier sur elle, mais elle avait l'intelli­gence de la terre, elle comprenait le langage des animaux, elle était tout énamourée par la splendeur des fleurs et des arbres. Elle engrangeait avec amour les blés et les foins comme elle menait avec tendresse son troupeau à la pâture. Et le domaine rendait, rendait, rendait mille pour cent parce qu'elle travaillait comme dix hommes et qu'elle communiquait à la terre tout l'enthousiasme de son émerveillement.

Et sa suprême récompense, quand tous les travaux étaient terminés, c'était de se réfugier dans son cellier où, sur les étagères, les fruits, pommes et poires, achevaient de mûrir. Elle respirait cette bonne odeur des fruits poursuivant leur maturation. Elle regardait le domaine qui s'étendait à ses pieds. Elle filait la laine de ses moutons et, dans le silence infini, elle écoutait, et voici qu'un jour elle eut l'impression qu'une créature toute de lumière était venue de très loin nicher dans son coeur. Elle reconnut immédiatement cette présence, elle se garda de lui donner un nom de peur de l'abîmer, mais c'était elle, incontestablement. Prue retenait son souffle. Elle était comblée. Elle savait qu'elle n'était jamais seule et, chaque fois désormais qu'elle revenait à son cellier, elle éprouvait la même visitation. Alors, elle en conçut un tel bonheur qu'elle se disait à elle-même : je bénis mon infirmité, mon précieux bannissement parce que, sans cette infirmité, je n'aurais jamais connu cette voix qui vient d'au-delà du silence.

Nous comprenons facilement que, par cette voix, qui nous est offerte sous mille visages, à travers les circonstances de la vie quotidienne, nous pouvons nous joindre à chaque instant à un Dieu nouvellement redécouvert.

Il ne faut donc jamais hésiter à nous offrir à ces joies, à les accueillir comme les messagères de Dieu, à les thésauriser en nous, à les laisser mûrir dans le silence de l'amour pour les pouvoir mieux communiquer. Encore une fois : comment peut-on se donner à un absent ? Il faut que Dieu soit une Présence qui saisisse tout notre être parce que ce n'est pas avec une pensée pure - qui n'existe d'ailleurs nulle part dans l'humanité - ce n'est pas avec une pensée abstraite et systématique, ce n'est pas en déroulant un syllogisme - à moins que la métaphysique ne soit vraiment une respiration - ce n'est pas en formulant un raisonnement mécanique que l'on peut se contraindre à faire de tout son être une oblation.

Il faut vraiment entrer dans le mariage d'amour par la porte de l'amour. Notre sensibilité, qui est aussi nous-mêmes, qui est impossible à sépa­rer de notre personne, qui est promise elle aussi à l'éternité comme tout notre être est promis à la résurrection, notre sensibilité doit normalement accompagner notre prière. D'ailleurs toute la liturgie le demande puisque les parfums, les couleurs et les sons, se groupent autour de l'autel comme spontanément, et que les plus grands musiciens se sont illustrés dans des oeuvres religieuses et ont souvent fait de la composition d'une messe leur plus beau chef d'oeuvre.

Il est parfaitement clair que le Christ qui a, comme dit l'Offertoire, res­tauré la dignité humaine plus magnifiquement qu'elle n'avait été créée (1), le Christ peut rassembler dans un immense faisceau de lumière et d'amour toute la Création pour qu'aucune créature n'échappe à le joie divine, pour qu'aucune créature ne demeure en dehors du monde sacré, pour que toute créature devienne à sa manière vie éternelle.

Justement, quand nous cueillons la joie, nous éternisons les créatures comme Saint François les fait entrer dans le Cantique du Soleil. C'est pourquoi je pense qu'il faut nous habituer à nous donner chaque jour la possibilité de ce loisir où l'on peut cueillir les joies de l'univers et de l'humanité, les joies de l'âme et de la pensée comme les joies de la tendresse et de l'amitié. Il faut se donner ce loisir pour y découvrir une source qui renouvelle tous nos horizons et, normalement, c'est en nous établissant dans un état de silence que nous y parviendrons.

C'est en joignant ce silence abyssal, ce silence profond où on ne fait plus de bruit avec soi-même, ce silence où on est à l'écoute de la musique divine, ce silence qui, seul, peut nous permettre d'entendre cette petite voix dont Gandhi ne cessait de prendre conseil. Si nous nous ménageons chaque jour ce moment de recueillement, il est presqu'impossible que notre paysage intérieur ne se remette à fleurir. C'est pourquoi il est nécessaire que cette recherche du silence, que ce recueillement profond, nous l'obtenions à notre manière : pour le physi­cien, c'est dans son laboratoire qu'il trouvera ce silence car c'est là le lieu de ses émerveillements. Pour le musicien, ce sera dans son instru­ment et tout ce que celui-ci peut traduire des musiques dont les siècles nous ont laissé l'héritage. Pour un peintre, ce sera de camper son oeuvre sur sa toile. Pour une maman, ce sera de s'émerveiller devant la splen­deur de ce petit bébé si bien fait et dont l'harmonie ne peut que la confondre puisqu'elle n'y est pour rien. Pour des fiancés, ce sera la découverte qu'ils font l'un de l'autre : "Tu es moi", ce sentiment que désormais chacun ne pourra plus être soi que dans l'autre. Pour l'alpi­niste, ce sera de conquérir les sommets. Pour chacun de nous, cela pourra être tout simplement de mettre tel disque qui suscite tout à coup en nous cette correspondance avec la musique parce que quelque chose en nous se trouve au même diapason. Ou bien tout simplement, vous passez dans la rue devant le fleuriste et voilà ce jet de lumière qui éclate dans un bouquet de fleurs ! il n'en faut pas davantage pour ouvrir la porte de l'infini.

Il est donc indispensable que, chacun de nous, connaissant ses goûts, ses inclinations, ses besoins, adapte son silence à ce qu'il est et le réalise par les moyens du bord, ceux précisément des circonstances du jour où nous sommes. Alors, en glanant toutes ces joies, nous arriverons fina­lement à la grande joie, celle de l'émerveillement où, comme la petite Prue, nous reconnaîtrons cette présence toute de lumière qui vient nicher en notre coeur.

Je crois que c'est par là que nous arriverons à cette paix, à cette séré­nité qui ne contredit pas la sensibilité aux malheurs du monde car l'émer­veillement du savant, de l'artiste, de la mère, du fiancé, de l'alpiniste, du penseur, est une offrande, et la plus belle offrande parce que, quand on s'émerveille, on ne prétend nullement s'approprier le visage que l'on redécouvre, on est suspendu à lui ! et la joie même que l'on éprouve est une joie paisible, une joie pure, une joie donnée avec tout soi-même. »

(à suivre)

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