Suite 3 de la 7ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1963.

Nous avons à donner la joie, et, autant que possible, à ne donner que la joie. L'humilité chrétienne, c'est ce regard d'amour qui va vers l'autre.

« Venons-en maintenant à Sainte Claire. Sainte Claire ! Dieu sait qu'elle est dépouillée, Dieu sait qu'elle aime la pauvreté ! Elle se défendra toute sa vie contre toute dérogation à la sainte pauvreté. Elle sait bien que Dieu est l'éternelle pauvreté et, comme il est naturel à une femme, elle pousse jusqu'à l'extrême la doctrine de son Père François.

Les papes s'acharneront à lui offrir des possessions, des propriétés pour mettre ses soeurs et elle-même à l'abri du besoin, elle les refusera obstinément parce qu'elle ne veut pas trahir l'héritage de son Père. Et pourtant, quand il meurt, que demande-t-elle ? Que le cortège fasse un détour pour qu'elle puisse contempler une dernière fois le visage de Fran­çois. Vous voyez ce processionnal ? Vous voyez ce détour simplement pour satisfaire un désir fort sensible, et admirable, qui nous montre que les saints sont d'autant plus saints qu'ils sont plus humains.

Il est normal d'être plus touché par les traits de faiblesse et de fragilité que par les miracles éblouissants.

Saint François lui-même n'a-t-il pas chanté le Cantique du Soleil ? Regardez, au soir du 3 Octobre 1226, cette mort est une apothéose. Voyez tous ces frères réunis et - encore un trait de sensibilité - Frère Jacqueline venu de Rome pour lui apporter l'habit dont il sera revêtu lorsqu'il aura rendu le dernier soupir. Regardez toute cette assemblée d'âmes fidèles, émues, émerveillées aussi parce que tout le monde sent que ce n'est pas un départ, que ce n'est pas une mort, que c'est une glorification, que François tout entier n'est qu'un élan vers Dieu, dans sa chair comme dans son esprit. Rien ne résiste en lui à cette aimantation d'amour. La fine pellicule qui le sépare encore de la vision va se rompre et il est dans l'attente jubilante de cette rencontre unique avec Celui qu'il n'a jamais cessé de porter dans son cœur, et que demande-t-il ? Mais que l'on chante le Cantique du Soleil. Il n'est pas comme ces saints extasiés que l'on voit dans de mauvaises peintures, le regard révulsé et flottant dans les nuages ! Pas du tout : la terre, il ne la quitte pas, la terre, il l'aime, il l'aimée infiniment, et c'est parce qu'il l'aime infiniment qu'il n'a jamais voulu la posséder. On ne met pas dans sa poche ce qu'on aime on le met dans son coeur. C'est parce qu'il aime la terre, c'est parce qu'il aime toute la Création, qu'il veut la presser une dernière fois contre son coeur et la couvrir de toutes ses bénédictions.

Il veut entendre chanter ce cantique des créatures où chacune est une note de lumière dans l'offrande de sa joie, il s'agit non pas de quitter le monde, non pas de le repousser ou le fuir, mais de l'aimer, de l'aimer infiniment, de l'aimer comme Dieu l'aime pour qu'il devienne le vrai monde, pour qu'il devienne la beauté, l'ostensoir de la tendresse infinie. Il n'y a plus de dualité entre la chair et l'esprit, ni entre la terre et le ciel, ni entre le temps et l'éternité, ni entre le visible et l'invisible, tout cela est un, un dans la Présence unique qui est la Vie de notre vie. Voilà les saints, les saints authentiques.

Je me rappelle ce capucin qui parlait un langage incroyablement vert ! mais efficace. Il disait dans ses retraites tout ce qu'il avait à dire sans mâcher ses mots, et écourtait les confessions en disant aux jeunes gens qui étaient ses disciples : "Eh bien, maintenant, tu en as assez dit ! Trois Pater et trois Ave, et vive Dieu ! et vive nous ! " Je pense qu'il avait l'esprit de Saint François et voulait justement que, comme le disait saint François, un serviteur de Dieu soit une espèce de jongleur qui élève et meut le coeur des hommes à la joie spirituelle.

Nous avons donc à donner la joie et, autant que possible, à ne donner que la joie, à prévenir toute peine, à alléger toute douleur, mais il faut aussi que nous ayons notre part de joie. C'est pourquoi je n'aime pas beaucoup une certaine manière de parler du détachement, ni que l'on fasse des plats sur la dévotion sensible ou sur les "amitiés particulières" comme si les amitiés se répandaient sur la place publique ! Il me semble qu'il faut être humain, totalement humain et qu'il est inhumain de vivre sans joie et sans amitié. C'est pourquoi je dirai : allons vers la joie pour pouvoir mieux la donner. Quand vous visitez les hôpitaux, les malades aiment voir un visage souriant, illuminé par l'amitié et la bonté, qui les réconforte et ranime leur espérance.

Il faut donc que nous fassions chaque jour notre provision de joie, sous la forme qui constitue la joie la plus haute et la plus pure, sous la forme de l'émerveillement. Vous connaissez ce mot d'Einstein : "L'homme qui a perdu la faculté de s'émerveiller et d'être frappé de respect est comme s'il était mort." C'est vrai, c'est l'émerveillement qui nous relie à Dieu, qui fait jaillir en nous l'eau vive ! c'est l'émerveillement qui nous découvre chaque jour des horizons nouveaux, c'est l'émerveillement qui, immédiatement, nous fait décoller de nous-mêmes et nous suspend à cet Autre en qui notre admiration se repose.

Il est inutile de nous rabâcher l'obligation de l'humilité. L'humilité chré­tienne n'est pas du tout un aplatissement, ni devant Dieu ni devant les hommes. Comment est-ce que Dieu, qui est tout Amour, pourrait prendre plaisir à notre dégradation ? C'est le contraire qu'il veut, Il veut cet "agenouillement droit" dont parle Péguy, Il veut cette joie, cette fierté même de la dignité humaine, cette fierté d'appartenir à un monde sacré et de pouvoir révéler et communiquer une valeur infinie. L'humilité chrétienne, c'est tout simplement ce regard de l'amour qui va vers l'autre.

Quand on regarde l'autre, quand on n'est plus qu'un regard vers l'autre on ne se regarde plus, cela va de soi. Toute autre humilité est une caricature. J'admire ce bon évêque qui avait écrit un livre sur l'humi­lité et qui ne pouvait s'empêcher de dire que c'était le meilleur livre sur le sujet ! La vanité vous reprend toujours si vous n'êtes pas à fond dans ce rapport mystique qui est tout simplement l'authenticité de nos rapports avec Dieu, mais, pour être en face de Dieu, pour n'être plus en face de soi, il faut que la Présence de Dieu s'actualise, qu'on La retrouve dans toute sa réalité, qu'on La retrouve au plus intime de soi, qu'on La retrouve comme l'espace où la liberté respire, qu'on La retrouve comme la beauté dont la splendeur est imprimée dans nos coeurs.

Et pour cela pourquoi ne pas nous aider - le contraire serait artificiel - de toutes les joies de la nature ? Quand notre regard est simple, quand nous consentons à l'harmonie que Dieu veut établir en toute créature, pourquoi ne pas cueillir ces joies ? Ces joies des fleurs, des nuages et de leur prodigieuse architecture, ces joies de la transparence du ciel le jour et de sa solidité la nuit ? Pourquoi ne pas capter les murmures de sources, la puissance ou le calme de l'océan ?

Pourquoi ne pas écouter un beau disque qui actualise un chef d'œuvre ? Pourquoi ne pas feuille­ter un album où les oeuvres d'art sont mises à notre portée ? Pourquoi ne pas se nourrir d'un livre de science qui nous émerveille ? Pourquoi ne pas nous laisser enchanter par une pensée qui ouvre des horizons infinis ? Pourquoi ne pas nous émouvoir devant le sourire discret d'un petit enfant qui dort ? ou tout simplement de la joie d'un beau fruit dont le parfum respire toute la santé de la terre ? »

(à suivre)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir