Suite 2 de la 7ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1963.

Saint Jean de la Croix affirme que nous pouvons atteindre à une joie qui dépasse toute autre expérience dans aucun domaine accessible à l'homme.

Reprise du texte : « Il importe essentiellement à la réalisation de notre mission d'en faire une mission de joie, de joie pour les autres d'abord, bien sûr, mais de joie pour Dieu au premier chef, et ensuite de joie pour nous Puisque le testament de Jésus est un testament de joie, ses intentions ne seront réalisées que si notre vie atteint à la joie.»

Suite du texte : « C'est là que nous pouvons aborder ce fameux thème de la dévotion sensible et du détachement chrétien dont on nous a rebattu les oreilles. Il est bien entendu que la prière communautaire, la prière liturgique, comme elle est une prière pour les autres, ne doit pas attendre notre dévotion sensible. Justement, parce que nous sommes là pour les autres, comme les témoins de Jésus, pour resserrer les liens qui constituent la communion des saints il n'est aucunement nécessaire que nous soyons sensiblement attirés vers une démarche qui concerne nos frères.

Il n'y a rien d'étonnant à ce mot d'un Chartreux, d'ailleurs un modèle de perfection, un vieux Chartreux disant à un jeune bénédictin qui s'émerveillait des splendeurs de l'Office : "Pour moi, tout cela, c'est du sable dans la bouche !" Il n'en consacrait pas moins de six heures par jour à cette prière qui était pour lui du sable dans la bouche. Je pense qu'il avait d'autres joies, sinon il lui aurait été difficile de vivre.

A côté de la prière communautaire, il y a la prière personnelle, il y a toutes ces découvertes qui sont le lot de chacun et qui doivent nous con­duire à la joie. Il est sûr que certaines âmes connaissent des nuits obscures, analysées par Sainte Thérèse et Saint Jean de la Croix. Bien sûr, il y a des périodes d'agonie, comme Notre Seigneur l'a vécue et, si l'agonie vient, il faut la vivre mais il ne s'agit pas de fabriquer un dolorisme qui ferait de la vie chrétienne un refus systématique de la joie ! Ce serait faux autant que malsain. Il suffit d'ailleurs de lire Saint Jean de la Croix pour voir que l'aboutissement des nuits, c'est une joie incro­yable, une joie inexprimable, une joie qui suscite le lyrisme le plus parfait auquel la langue humaine ait jamais pu atteindre : "Réjouissons-nous, mon Bien-Aimé, allons-nous voir en ta beauté ! "

Quand Saint Jean de la Croix écrit cette strophe diaphane et jubilante, il est clair qu'il a atteint et il affirme que nous pouvons atteindre à une joie qui dépasse toute autre expérience dans aucun domaine accessible à l'homme.

Et puis, voyons les faits. Saint Jean de la Croix, docteur des nuits mystiques, regardez-le un peu dans sa prison de Tolède ! Il est là, bouclé par ses frères qui refusent la réforme, qui considèrent la réforme qu'il veut introduire comme un outrage, comme une infidélité, une trahi­son de sa profession religieuse. Ils le traitent comme un malfaiteur. Ils lui donnent un quart d'heure, à midi et le soir, pour prendre l'air et ils le renferment dans sa cellule en lui servant la portion congrue. Ils le maintiennent dans cet ostracisme effroyable, dans cette suspicion qui le déchire, dans cette absence totale d'humanité qui lui devient intolérable.

Et voyez la suite, voyez Saint Jean de la Croix combinant sa fuite, amalgamant ses hardes pour en faire une corde, dévissant prudemment la serrure de sa cellule, se mettant aux aguets pour que, tout bruit cessant, il puisse s'évader en se laissant glisser le long du mur de la ville. Ne trouvez-vous pas sublime ce portrait d'un Docteur de l'Eglise suspendu au mur de Tolède, qui fuit la prison que lui imposent ses frères et qui va se réfugier chez les carmélites qui le cacheront pour le préserver de ses persécuteurs ? Parlons de l'amour de la souffrance, Oui, bien sûr, mais il y a des limites que Saint Jean de la Croix lui-même n'a pas toléré comme Notre Seigneur au Jardin de l'Agonie a cherché, en vain d'ailleurs la présence et le secours de ses amis.

Il ne faut donc pas se livrer à l'automatisme des mots, parler du détachement quand on n'a soi-même aucune occasion de se détacher, parler de la mortification quand soi-même on est repu et qu'on a une assurance contre tous risques. Nous voyons que l'humanité des saints ne correspond pas à ce canon et n'est pas engrenée dans cette mécanique. Le plus mortifié des hommes, saint Jean de la Croix, a besoin de liberté, comme tout le monde, il a besoin de n'être pas un suspect comme tout le monde, il a besoin d'amitié comme tout le monde ! Et il est là, ce fugitif qui craint pour sa vie et qui s'en va chez ses soeurs carmélites demander un asile.

Nous trouvons un autre exemple, singulièrement émouvant, dans les lettres de Sainte Catherine de Sienne, ces lettres qui sont un chef d'oeuvre de la langue italienne, qui respirent une adorable fraîcheur, ces lettres d'une sainte des plus sympathiques de l'histoire chrétienne, cette fille d'un teinturier illettré, cette fille géniale dont toute l'Europe parle, cette fille qui ramènera le Pape d'Avignon à Rome et mourra à 33 ans.

Catherine apprend qu'un jeune florentin, Nicolas Tolentino a eu le malheur de faire un petit voyage à Sienne et de s'y laisser aller à des propos malsonnants, après boire, à l'égard de la seigneurie de Sienne. Ses propos ont été colportés et il est tout simplement condamné à la décapitation. Vous jugez de la fureur de ce garçon de 20 ans qui, pour quelques excès de langage va perdre la vie sous la hache du bourreau, il est dans un état de révolte indescriptible ! Il ne veut pas entendre parler des sacrements qui lui sont proposés et où il ne voit que dérision. Catherine s'émeut de cette situation. Elle va le trouver dans sa prison. Elle lui parle de la vie comme elle peut en parler puisqu'elle en est débordante, de la vie de ce Christ, "el dolce Christo", ce Christ qu'elle porte en elle avec une si lumineuse passion. Elle lui dit qu'il va Le voir, qu'il va contempler ce « Visage Adorable qui est imprimé dans son cœur », que le supplice, c'est un instant, mais que la joie sera infinie. Enfin, elle y met tant d'ardeur que Nicolas se laisse persuader. Non seulement il est persuadé mais il s'enthousiasme, il consent à mourir, à faire de sa mort un acte libre et une offrande d'amour, gagné lui-même par ce désir de contempler le Visage du Seigneur, à condition que Catherine l'accompagne au lieu du supplice, qu'elle reçoive sa tête quand elle tombera sous la hache du bourreau. Catherine naturellement accepte le rendez-vous. Elle pré­cède même Nicolas au lieu du supplice. Elle essaie sa tête sur le billot. Elle le dispose à sa toilette funèbre. Elle lui répète constamment les noms de Jésus et de Marie et toutes les promesses dont ils sont synonymes ! Finalement, elle se place devant lui et, effectivement, quand sa tête tombe, elle la reçoit entre ses mains.

Connaissez-vous beaucoup de scènes de l'Histoire qui aient une telle allure ? Si vous pensez qu'il s'agit d'une toute jeune femme, il fallait vraiment qu'elle ait un crédit incomparable pour se permettre une pareille audace.

Comme Jésus quand Il reçoit la pécheresse, Catherine ne voit les choses que du dedans et, dans son innocence admirable comme dans son étonnante maturité, elle comprend que, devant la mort, l'amour est nécessaire­ment un amour virginal. C'est cet amour qui enveloppe Nicolas Tolentino et lui permet de faire de sa mort une assomption. Vous voyez que la sensibilité peut jouer son rôle, davantage: que le rôle de la sensibilité est indispensable. Un homme insensible est un caillou et une brute. » (à suivre)

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