Début de la 2ème conférence donnée à Genève en janvier 1971.

Il faut nous rappeler que la parfaite liberté en le Dieu Trinité est due au parfait détachement de soi de chaque personne divine dont le seul moi est le moi divin. La lecture du nouveau Testament reste toujours difficile.

« Ce que nous avons médité ce matin, cette vision de la Trinité comme d'une communion d'amour et comme d'une liberté absolue, on ne saurait le tirer immédiatement des écrits du Nouveau Testament. Dans la mesu­re où les écrits du Nouveau Testament reflètent la vie de Jésus et les paroles qu'il a prononcées au cours de sa carrière terrestre, ces docu­ments évidemment ne pouvaient pas contenir tout ce que cette méditation a pu nous apprendre pour la raison que Jésus, comme tout pédagogue et comme tout prophète, s'adressait à quelqu'un, autrement dit la parole de Jésus était un dialogue, et un dialogue ne peut s'engager s'il ne tient compte des interlocuteurs. Jésus avait à s'insérer dans cette histoire en s'y adaptant pour la transformer.

Il est évident que, s'il avait commencé par l'annonce de son échec, s'il avait placé ses auditeurs devant la catastrophe qui devait atteindre Israël, s'il avait annoncé la fin du Judaïsme, s'il avait d'emblée proposé l'univer­salité du salut, personne ne L'aurait entendu. Il a fallu que Jésus entre dans la conjoncture, c'est-à-dire dans les conditions où se trouvaient ses auditeurs, dans les circonstances où se trouvait son peuple, et ces cir­constances étaient multiples, très enchevêtrées, d'autant plus difficiles à saisir que la Palestine était alors un pays occupé, occupé par des païens dont la présence apparaissait comme une souillure aux tenants de la Loi, ce peuple occupé n'ayant plus de recours possible qu'une intervention toute puissante de Dieu qui agirait miraculeusement et qui les débarrasserait une fois pour toutes de leurs ennemis en faisant de la Palestine le centre du monde.

Comment le Christ a-t-Il pu peu à peu gagner ses disciples ? Dans quelle mesure les a-t-Il d'ailleurs gagnés avant sa mort ? C'est une question de nuances qu'il faudrait poursuivre dans une lecture très attentive des textes : il est certain qu'il a du d'abord s'insérer dans un courant d'espérance très mélangée - et très impure du point de vue spi­rituel - comme nous le voyons bien d'ailleurs dans la résistance que les Apôtres opposent à l'annonce de la Croix. Pour eux, cette fin est impensable, elle est scandaleuse, il est impossible que l'intervention de Dieu s'affirme dans un échec. La pauvreté de Dieu, la liberté de Dieu, cette communion d'amour qui est pour nous la respiration de la foi, ne pouvait être pour eux qu'une réalité extrêmement lointaine s'ils en avaient même le moindre pressentiment.

C'est pourquoi la carrière de Jésus est ambiguë, nécessairement ambiguë dans le sens qu'elle devait s'appuyer sur une espérance qui devait être finalement démentie, c'est dans ce sens qu'on peut dire - et je crois que cette notion est très importante - que Jésus a été le prophète de Lui-même, Il n'a pas pu dire de son vivant l'essentiel, du moins n'a-t-Il pu qu'en dessiner quelques linéaments en renvoyant, comme Il le fait dans Saint Jean, à la révélation, ou tout au moins à l'illumination que devait apporter la venue de l'Esprit Saint.

Il a donc été, d'une certaine manière, le prophète de Lui-même, Il a renvoyé à d'autres temps, réservant à ces temps à venir la pleine révélation de Lui-même. C'est ce qui fait que la lecture du Nouveau Testament reste toujours difficile, si on veut aller au fond des choses, si on ne reste pas à la surface des mots, cette lecture est difficile et elle est parfois déconcertante.

Si vous avez eu entre les mains ce livre, d'ailleurs si admirablement précis, sur Jésus, de Claude Tresmontant, qui veut construire une apologétique uniquement sur les textes du Nouveau Testament, vous avez peut-être éprouvé un certain malaise : tirer uniquement des textes les conclusions auxquelles Tresmontant veut aboutir, ça parait quelquefois un peu forcé parce que, justement, la révélation de Jésus reste ouverte, elle est délibérément incomplète parce que la foule n'entend pas, parce qu'il faut lui parler en paraboles, parce que les disciples eux-mêmes ne sont pas mûrs pour une pleine Révélation : "J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous n'êtes pas capables de les porter. " (J. 16/12

Nous avons donc dans l'Evangile une sorte de pédagogie qui avance, qui s'approfondit, où l'échec de Jésus d'ailleurs devient de plus en plus évi­dent. Il y a d'abord un enthousiasme populaire dans une attente immé­diate sans doute d'un Royaume de Dieu miraculeusement réalisé puis, à mesure que les exigences deviennent plus profondes, il y a un certain retrait de la foule, et puis il y a un abandon de la foule, enfin il y a une instruction donnée aux disciples et cette instruction elle-même rencontre en eux des objections telles que Jésus doit appeler Pierre "Satan" parce qu'il Le détourne de la Passion, il Le détourne de la Croix, de la catastrophe, de l'échec enfin, qui est pourtant le sceau de Dieu sur toute Sa Carrière.

Et nous avons remarqué souvent que la Résurrection est finalement un événement, d'ailleurs intime, un événement qui concerne uniquement les disciples. Nous avons vu que cet événement lui-même ne modifie pas très profondément la perspective des disciples et qu'ils continuent à attendre la restauration du Royaume d'Israël puisque c'est là la der­nière question qu'ils posent à Jésus avant qu'il les quitte définitivement.

Une fois le mystère réalisé, le mystère de l'Esprit, une fois l'Eglise fondée, nous avons naturellement de nouvelles instructions, nous avons de nouvelles révélations, celles qui nous viennent par les disciples et tout particulièrement par les épîtres qu'ils adressent aux Eglises et, là encore, il nous est impossible d'être assurés de rencontrer la plénitude du Christ dans ce sens que nous avons le Christ vu par les Apôtres, vécu par les disciples - et c'est merveilleux, bien entendu, puisqu'ils donnent leur vie pour témoigner de cette expérience unique qui est la rencontre du Christ - mais enfin chacun Le voit dans sa perspective, et il est certain pour ne prendre qu'un exemple qui vous est bien connu, que le génie de Saint Paul a donné à la présentation chrétienne une empreinte très personnelle, d'ailleurs admirable, mais qui n'est pas nécessairement complète et définitive.

Il y a entre ces différents écrits, des paliers, il y a des niveaux, des niveaux d'expériences différentes, il est certain que, comme cela saute aux yeux, l'Evangile de Saint Jean, écrit le dernier, contient une expé­rience spirituelle plus transparente et plus intérieure que les autres évangélistes, parce que le temps a passé, parce qu'on attend beaucoup moins le retour du Seigneur au dehors qu'on ne perçoit Son retour au dedans de soi-même.

Et c'est là, justement, pour reprendre la perspective des Synoptiques, c'est là un des problèmes qui ne peut que très difficilement être résolu : le Seigneur a annoncé qu'il reviendrait, dans quel sens ce retour a-t-il été compris ? Et qu'est-ce que nous devons nous-mêmes en comprendre aujourd'hui ? Cela n'est pas encore définitivement tiré au clair.

Il est certain que, dans Saint Jean, il n'est guère question de ce retour sinon précisément comme d'un retour intérieur, celui où se réalise au plus profond de nous-mêmes le Royaume de Dieu dans cette communion d'amour qui est un engagement nuptial, comme nous le disions ce matin.

La difficulté reste donc de savoir à quel moment nous avons à faire à Jésus Christ dans Sa plénitude, car la Révélation de Jésus Christ, ce n'est pas ce qu'il dit seulement, ni totalement ce qu'il dit, pour la raison que je viens d'indiquer que Sa Parole est un dialogue, que Sa Parole s'adapte à ses auditeurs, qu'elle doit ménager leur susceptibilité, qu'elle doit entrer dans leur attente et leur espérance, quitte à la démentir en réalisant cette espérance sur un plan d'intériorité qui leur échappait complètement.

Alors à quel moment pouvons-nous dire : nous tenons maintenant la révé­lation de Jésus-Christ, sinon au moment où nous entrons en contact immé­diat avec la Personne même de Jésus Christ ? Et là en effet est la question essentielle : la révélation de Jésus Christ ne peut être que Jésus Christ Lui-même pour la raison que nous indiquions, à savoir que la révélation de Dieu est concomitante, elle accompagne la transformation de l'homme, et s'identifie avec la transformation de l'homme.

Comme Dieu n'est pas une chose, Il n'est pas un objet à décrire, mais Il est une Présence qu'il faut vivre et il est évident que c'est dans la mesure où cette Présence est vécue que la Révélation de Dieu se fait jour. Or, si toutes les humanités qui ont précédé celle du Christ étaient imparfaites, elles n'ont pu prismatiser, c'est-à-dire laisser transparaître Dieu, que d'une façon imparfaite. C'était déjà une étape extrêmement précieuse que celle des grands prophètes mais ce n'était pas une étape définitive pour la raison que leur humanité était encore enfermée dans certaines limites qui sont évidentes comme lorsqu'on lit par exemple la prière de Jérémie pour la destruc­tion de ses ennemis.

La révélation est plénière en Jésus Christ dans la mesure précisément où l'humanité de Jésus Christ n'a plus de frontières, où elle est radicalement libérée d'elle-même par sa subsistance en Dieu, où Son Moi est Dieu dans ce sens précisément que la Pauvreté Divine Lui a communiqué puisque c'est cela qui est le grand mystère de l'Incarnation : si Dieu est Liberté, Il se révèle en communiquant Sa Liberté. C'est donc dans la mesure où un être est libéré de lui-même qu'il est une parole de Dieu et, si Jésus est la révélation définitive, c'est précisément que Son humanité est totalement libérée d'elle-même et radicalement enracinée dans cette Pauvreté Divine qui est la subsistance du Verbe.

Il s'ensuit donc que, si nous voulions obtenir une révélation définitive, j'entends qui ne soit pas limitée par les hommes qui la transmettent, il nous faudrait un contact immédiat et personnel avec Jésus Christ Lui-même et c'est précisément là que se noue le Mystère de l'Eglise. » (à suivre)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir