Suite 5 et fin de la 1ère conférence donnée à Genève en janvier 1971.

"Certains ou certaines d'entre vous se sont posés le problème de la maladie, parce que la maladie les atteignait et menaçait leur raison éventuellement, et leur existence corporelle, et en re­montant de ce fond de l'abîme, certains ou certaines d'entre vous se sont interrogés, d'autant plus qu'ils étaient compagnons ou compagnes d'autres souffrances innombrables capables de prendre toutes les formes. Ils se sont interrogés sur le sens de cette création : comment peut-elle être soumise à une telle dégradation, comment peut-elle être soumise à une telle torture si Dieu, un Dieu sage et bon, en est le Créateur et la Providence ? Il est évident que la réponse sera essentiellement dif­férente suivant que l'on voit Dieu comme engagé dans la Création jusqu'à la mort de la Croix, ou au contraire extérieur à l'Univers et invulnérable, dans un bonheur que rien ne peut atteindre.

Si Son bonheur est de Se donner, de tout donner en ne gardant rien pour Soi, s'il est vraiment infiniment libre de Lui-même, si la Création signifie la création de libertés en face de Lui-même, de libertés inviolables comme la Sienne, on comprend que la Création ayant à se faire elle-même, ayant à réaliser sa liberté dans une création d'elle-même - et que voudrait dire la liberté si elle n'était pas la création de soi ? - on comprend dans ces perspec­tives que le monde porte les stigmates de la souffrance, du déses­poir et de la mort, à condition que Dieu, précisément, soit dedans, qu'il soit le premier atteint, et la première victime de ce mal. Et Il l'est évidemment puisque finalement tout ce qui détruit la Création, tout ce qui tend à la détruire et à la souiller, tout ce qui constitue un raté qui entraîne la souffrance et la douleur, c'est un ravage exercé sur les intentions divines, sur cette Pré­sence de Dieu qui est créatrice uniquement par Son Amour et par Son engagement total.

Si le monde n'avait pas de sens, comme le postule Jacques Monod, si le monde n'avait aucune espèce de signification, ni de va­leur, s'il n'allait nulle part, si aucune finalité n'y était décela­ble, si nous n'y avions rien à faire, s'il n'y avait aucune direc­tion possible à nos choix, si nos choix étaient eux-mêmes nécessités ou hasards, il n'y aurait pas de mal ! Le mal est une déchirure dans l'être, le mal est la négation d'un bien qui devrait exister et dont l'absence nous torture.

Et le seul bien est donc finalement dans cette liberté intérieure, cette création qui jaillit dans la spontanéité de l'Amour, en réponse à ce don infini engagé dans tout l'Univers, et d'abord au plus profond de nous-mêmes, à ce Dieu qui est le Dieu vivant.

Il n'y a donc aucun doute que l'existence d'un Dieu qui est libre de Lui-même est le dernier mot de notre propre liberté, liberté humaine en face de cette liberté divine qui est tellement intérieure, qui est un pur dedans et qui n'a pas de dehors, qui ne peut susciter en nous qu'un dedans, c'est-à-dire une intériorité inviolable.

C'est à partir de là qu'il faut reprendre la contestation pour l'apaiser, pour la délivrer de sa négativité, en rencontrant au fond de nous-mêmes cette liberté infinie qui est Dieu Père, Fils et Saint-Esprit, enfin le Dieu qui Se révèle dans la personne de Jésus-Christ. Et c'est cela qui nous rend si précieux l'Evangile et en fait vraiment la Bonne Nouvelle, c'est la révélation d'une liberté originelle qui est une liberté à l'égard de soi-même.

Comme je l'ai dit souvent, et cela reste toujours vrai, nous ne pourrions poser le problème de notre propre liberté si nous n'avions en face de nous-mêmes, cette libération originelle au coeur de la divinité. Car nous serions toujours tentés, au nom de notre inviolabilité, de bousculer tout ordre établi quel qu'il soit, hors de nous-mêmes et en nous-mêmes, et d'aboutir à une anarchie des instincts qui nous détruirait et détruirait les autres.

Nous n'arriverons à concevoir ce revirement essentiel qui est la condition de notre libération, nous n'arriverons à join­dre cette région du silence absolu, que si nous sommes en face d'un Dieu qui est Lui-même démission éternelle.

Si la suprême grandeur est de se donner, si la suprême forme de liberté est de décoller de soi dans une offrande d'amour, alors nous pouvons concilier à la fois le silence et la grandeur, l'humilité et l'atteinte des plus hauts sommets, parce que c'est la même chose, parce que, précisément, on n'arrive à la grandeur qu'en se vidant totalement de soi. Et tout cela prend un nom qui est simple et que Paul nous rappelait tout à l'heure (1 Cor. 13)

" c'est l'amour qui est le commencement et la fin, et le sens de tout, et l'axe même de notre libération, puisque c'est dans cette réciprocité nuptiale avec Dieu que nous atteignons enfin à nous-mêmes.

La liberté divine, la liberté en Dieu, la liberté en nous, ont donc un même caractère et Dieu n'est aucunement Celui qui nous soumet à Sa volonté despotique et arbitraire, Il est Celui qui nous communique ce qu'il a de proprement divin, qui est, justement, d'exis­ter sans subir son existence, d'exister en pouvant se reprendre tout entier, pour faire de soi une création personnelle dans un don qui atteigne jusqu'aux racines de l'être.

Et, bien sûr, encore une fois, ce n'est qu'au coeur du silence que cette vérité peut s'attester, car dès que nous faisons du bruit avec nous-mêmes, dès que nous sommes repris par des cou­rants de surface, dès que ce moi commence à s'imposer, à se défendre, à se justifier, la lumière s'éteint et il n'y a plus ni Dieu libéra­teur, ni homme libéré.

Il faut retourner au dialogue, il faut reprendre le che­min du silence et c'est en cessant de faire du bruit avec nous-mêmes, que nous entendons la musique éternelle et que nous prenons conscience de ce que l'Univers n'est pas tout fait et qu'il est à naî­tre, il commence comme nous commençons nous-mêmes. Rien n'est pré­jugé, c'est-à-dire acquis d'une manière définitive, il y a quelque chose à faire, qui est essentiel, et c'est d'abord nous-mêmes ! Mais nous-mêmes, non pas seul, nous-mêmes, non pas seule­ment avec les autres humains, mais nous-mêmes avec cette Présence qui est plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes.

C'est donc à ce dialogue qu'il s'agit de retourner pour respirer cette lumière, pour découvrir ce Visage et pour apporter au monde cette joie de la nouvelle naissance.

Il n'y a pas de doute, là est l'unique solution : elle est dans l'homme, non pas tel qu'il est, mais tel qu'il a à se faire. Et si un enfant lui-même est inviolable, si nous le sommes nous-mêmes pour nous-mêmes, c'est précisément que nous sommes tous appelés à être le sanctuaire de cette Présence infinie, le Royaume de Dieu n'étant pas autre chose que cette réciprocité nuptiale au fond de nous-mêmes, avec le Dieu vivant qui est l'espace illimité où notre liberté respire. » (fin de la 1ère conférence)

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