Cénacle de Genève, janvier 1971, début de la 1èreconférence.

« Qu'y a-t-il à faire sur la terre ? Avons-nous quelque chose à y faire ? Devons-nous simplement nous abandonner aux impulsions de notre nature physique, en nous laissant porter par l'univers, ou avons-nous quelque chose à faire ?

Si nous lisons le dernier livre de Monod, "Le Hasard et le Nécessité", il n'y a rien à faire ! La vie n'ayant pas de sens, la vie ayant survécue sans aucune intention dans la nature, ni au­cun projet, il ne faut pas chercher à rien un sens ou une signifi­cation, puisque de toute façon l'univers est dépourvu de toute in­tention, de toute finalité.

La vie a surgi au hasard, elle s'est maintenue, on ne sait pourquoi d'ailleurs, en vertu d'un trafic de conservation, car c'est la grande force de la vie de se conserver immuable, en accomplis­sant le programme inscrit dans l'A.D.N., l'acide désoxyribonucléique, tellement que chaque espèce ne vise à demeurer elle-même, sans aucun changement, que par accident. Si nous ne sommes pas des bactéries, si nous sommes des hommes, c'est par hasard, c'est parce qu'il y a une série d'accidents innombrables, tous fruits du hasard, qui se sont solidifiés en vertu du principe de conservation.

Et finalement nous voilà hommes, sans plus de significa­tion d'ailleurs que la bactérie dont nous sommes partis. Et pour­tant, Monod cherche avec passion, et il propose une éthique, une morale de la connaissance : connaître, ce serait peut être une fa­çon de donner un sens à sa vie ? mais non, il n'y a pas de sens. Et pourtant on cherche, et pourtant la connaissance est source de joie, c'est-à-dire que, finalement, le système ne tient pas, il est impos­sible de ne rien faire.

Il faut faire quelque chose, alors on dit donc que (on peut) connaître, voilà une occupation où l'on peut donner un sens à notre vie. Mais, évidemment, c'est là une notion très aristocra­tique. Il est impossible que l'immense majorité, du moins que la plupart des hommes ou que la totalité des hommes se livrent unique­ment à la recherche pour donner un sens à leur vie mais c'est déjà une ouverture s'il y a quelque chose à faire !

Apprendre en nous quelque chose de nouveau par les con­testataires ? La contestation qui est pourtant le refus de toute autorité, de toute tradition, de tout ce qui est reçu ou admis, au nom de quoi ? Au nom d'une espèce de liberté qui n'a pas de forme, qui est simplement un refus. Que peut nous apprendre la contesta­tion, en dehors de toute foi, ou au coeur même de l'Eglise ? Que pouvons-nous apprendre de la contestation ?

Il y a une chose précieuse, je crois, qui doit être le fond même du problème, c'est le vague sentiment, mais très fort, de l'autonomie humaine. Il y a dans l'homme quelque chose d'invi­olable. Le refus de toute autorité, c'est finalement la revendication sans borne. Il y a en moi quelque chose d'inviolable qui est l'essentiel, qui ne peut se soumettre à personne, et qui est juste­ment le principe de ce refus de toute autorité, de toute tradition, de tout régime établi.

Nous pouvons nous rappeler cette petite histoire de Gottfried Keller, ce petit garçon qui rentre de l'école, qui est rappelé à l'ordre par sa mère, qui se bute, qui se cabre, qui dit : non ! non ! je ne veux pas faire ma prière ! et qui doit aller se coucher sans souper. Et finalement, bien que sa mère se soit atten­drie et lui ait apporté son souper dans son lit, à partir de ce moment là, il cesse de prier ! il cesse de prier, justement, parce que la prière avait été un ordre, une obligation, quelque chose qui lui était imposé du dehors et qui lui révélait, par réaction, son autonomie, la prise de conscience de notre inviolabilité, et c'est cela qui est au fond de toutes les contestations.

C'est déjà un élément très positif, à condition qu'on n'en reste pas là, car évidemment définir l'homme par une négation, par un refus, c'est se bloquer dans une situation sans issue. Il doit y avoir autre chose. Toute négation repose finalement sur une affirmation.

Mais rien n'est plus difficile que de dégager l'affirma­tion qui correspond à cette négation, l'affirmation qui donne issue à ce besoin d'autonomie, à ce sentiment d'inviolabilité. Pourquoi l'homme serait-il inviolable plus qu'une punaise ou un chacal s'il est vraiment le fruit du hasard ou de la nécessité ? Ce qui revient d'ailleurs pour lui exactement au même. S'il est totalement préfa­briqué, et il l'est, pourquoi serait-il inviolable ? En quoi est-ce que son moi revendicateur, son moi charnel, son moi instinctif, son moi animal, son moi préfabriqué, son moi dans lequel il est enfermé sans l'avoir choisi, en quoi est-ce que ce moi est plus vulnérable que celui du loup ou de la panthère ?

Cependant ce sentiment, s'il est si fort, doit corres­pondre à quelque chose; si en effet l'homme refuse l'esclavage en raison de ce sentiment d'inviolabilité, s'il veut que ses actes jaillissent de lui-même sans aucune contrainte, cela doit répondre à une certaine vocation, disons à une certaine exigence, et c'est évidemment dans cet événement que s'amorce le problème de la liberté.

Il se proclame d'abord dans la révolte contre toute autorité et con­tre tout ordre établi, mais il peut en demeurer là sans se suicider, bien que le sens de la liberté puisse aboutir à la destruction de soi, si on demeure uniquement dans ce piétinement, dans ce refus de tout ordre établi, il s'agit d'en établir un autre éventuellement, mais lequel, et sur quel fondement ?

Et il faut bien dire que ce fondement n'apparaît pas im­médiatement, il est extrêmement difficile à trouver, et que ni l'in­dividu muré dans sa solitude, ni la collectivité ensemble ne suffi­sent à faire jaillir une liberté qui justifie ce sentiment d'invio­labilité. L'individu, s'il se cherche lui-même, s'il s'interroge, s'il se demande qui il est, n'arrivera jamais à une découverte. Il peut se mettre devant son miroir, il ne fera que des grimaces devant son miroir, jamais devant son miroir il ne pourra s'atteindre lui-même ! que ce soit un miroir en dehors de lui, ou un miroir au de­dans de lui, il se butera toujours sur du préfabriqué.

S'il se tourne vers les autres, les autres sont comme lui, ils sont également esclaves de leur moi charnel, également pré­fabriqués, également enfermés dans ce "Je" subjectif qui alimente leur inconscient. Ce n'est pas parce que nous sommes semblables que nous atteignons à une solution valable et qui puisse expliquer ce premier refus et cette première prise de conscience de notre inviolabilité.

Et la difficulté ne peut que s'accroître du fait que la so­ciété dans laquelle l'individu est jeté, dans laquelle il est in­séré, qu'il le veuille ou non, cette société hors de laquelle il ne peut vivre lui présente un certain ensemble d'exigences qui sont autant de limites à son autonomie, exigences fondées sur des tradi­tions, exigences fondées sur la religion, exigences fondées en chré­tienté, sur la révélation biblique et évangélique.

Et là encore, le problème n'est pas résolu la plupart du temps, puisque cette morale traditionnelle, cette morale biblique et évangélique est présentée comme une chose qui vient du dehors, comme une exigence qui émane d'une puissance extérieure à l'homme, comme un ordre, enfin, donné par cette puissance dont l'existence est affirmée par la tradition, et qui apparaît presque toujours comme une limite à notre expansion, disons, comme la limite la plus redoutable à notre autonomie.

Or il est évident que, s'il y a une toute puissance ex­térieure à nous-mêmes et dont nous dépendons souverainement, et si par ailleurs, cette puissance nous donne des ordres qui doivent être obéis sous peine des sanctions les plus graves, il n'y a pas de li­mites plus redoutables à notre autonomie ! Et disons que, au fond de la révolte, au fond des contestations, surtout en chrétienté, sur­tout au sein de l'Eglise, c'est là, le premier motif.

S'il y a une revendication si passionnée, si désordonnée aussi, c'est que finalement ce sens de notre inviolabilité doit jouer inconsciemment : comment est-il possible que je dépende d'une puissance, d'ailleurs intelligente et sans limites, que j'en dépende juste pour constater que j'en dépends, c'est-à-dire qu'en fait, ma prise de conscience débouche sur un esclavage. Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux être privé de toute intelligence, plutôt que d'avoir juste assez d'intelligence pour apprendre que l'on est es­clave ?

Il n'y a pas de doute que, sans qu'on le dise, sans qu'on l'exprime, sans qu'on en soit parfaitement conscient, il y a un im­mense malaise qui vient précisément de ce sentiment devant des cau­ses comme contradictoires, et Dieu finalement, nous détruit par Ses comman­dements, Il détruit cette autonomie où je prends très fort, quoique très vaguement, conscience de ma différence, c'est-à-dire de mon humanité. D'où la tendance à bousculer cet ordre, à bousculer les commandements, à créer des tunnels sous les principes, à les con­tester, à vouloir une lecture moderne de la morale qui s'adapte à nos progrès.

Ce qui veut dire souvent une lecture moderne qui s'adapte à nos instincts et qui nous permette de les satisfaire, sans avoir le sentiment qui nous empoisonne, le sentiment d'enfreindre un ordre, en face duquel nous sommes responsables et exposés d'ailleurs, à de terri­bles sanctions.

Et nous n'avons toujours pas trouvé la solution ! cette autonomie ne débouche sur rien de créateur, cette inviolabilité n'a aucun fondement évident, puisque finalement l'ordre établi, qu'il soit civil ou religieux, cet ordre nous apparaît comme imposé du de­hors, en allant justement à contre courant de notre autonomie et sans aucun respect de notre inviolabilité.

Il n'y aurait pas d'issue s'il n'y avait une rencontre intérieure à nous-mêmes où, dans l'émerveillement, nous débouchons sur une Présence qui nous apparaît comme un don qui suscite le nô­tre. Il est évident que sans cette expérience d'une rencontre à la fois transcendante, c'est-à-dire infiniment supérieure à nous, mais infiniment intérieure à nous, il n'y aurait pas d'issue pour soi. « (à suivre)

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