Aime, et fais ce que tu veux". Dieu est le Coeur de notre coeur, la Vie de notre vie.

 

Lausanne 1955  Maurice Zundel

 

Deux visions également absurdes parce que Dieu n'est pas cet être extérieur, Il n'est pas ce maître, pas plus qu'il n'est ce bonhomme.' Il est le cœur de la maison. Il est le Cœur de notre cœur. Il est la Vie de notre vie.

Autrement, pourquoi Jésus serait-Il à genoux au lavement des pieds ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce qu'il attend, qu'est-ce qu'Il cherche? Qu'est-ce qu'Il demande à ses apôtres qui sont là, fermés, braqués sur leurs ambitions étroites, sur leurs jalousies mesquines et qui viennent, il y a un instant, de se disputer pour savoir qui aurait la première place ! Pourquoi est-Il à genoux ? Qu'est-ce qu'il leur demande ? Qu'est-ce qu'Il attend d'eux sinon justement leur cœur, qu'ils se réveillent enfin, qu'ils découvrent que c'est à leur intimité que Dieu en veut ! 

Qu'est-ce qu'il rêve? C'est une communion, c'est un échange, c'est un mariage nous dira Saint Paul : "Je vous ai fiancés à un Epoux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. " Exactement comme dans le mariage, c'est la même loi qui est notre suprême libération: l'amour, rien d'autre, l'amour... Il ne nous touche, Il ne nous atteint - et c'est pourquoi II est là à genoux devant nous - Il ne nous atteint que par Son Amour. Il ne peut pas être notre maître.

Comment pourrait-Il posséder, Celui qui n'a rien? Comment pourrait-Il posséder, Celui qui donne tout ? Il est à genoux justement parce que la seule chose où Il puisse nous joindre, c'est notre amour, comme notre amour est la seule réalité qui Le puisse atteindre.

Il est donc bien clair qu'entre Dieu et nous, il s'agit uniquement de ce consentement, de cet abandon, de cette confiance, de cette ouverture, de cette offrande de tout notre être : notre corps, notre esprit, notre action, exactement comme dans un foyer harmonieux, les époux sont tout entiers l'un à l'autre, et l'un pour l'autre, et l'un par l'autre, non pas parce qu'ils subissent un devoir mais parce qu'ils ont échangé leur "moi" et que, désormais, ils ne peuvent vivre que l'un dans l'intimité de l'autre.

Il n'y a pas de morale: il y a une mystique. Il n'y a pas de morale parce qu'il s'agit d'une vie d'union qui est au-delà de la morale, qui accomplit tout, bien sûr, qui accomplit plus que tout mais qui l'accomplit d'en haut, qui l'accomplit librement, qui l'accomplit comme on reçoit l'Eucharistie, qui l'accomplit comme on communie à l'Amour, qui l'accomplit comme on échange son cœur avec le cœur d'un être aimé.

Et cette morale, ou plutôt cette mystique qui est tout l'Evangile, cette mystique, c'est la plus haute révélation de Dieu. Dieu est l'être, Il est l'être infini, justement parce qu'Il est l'Amour sans limites, parce qu'Il n'est que l'Amour, parce qu'il n'y a rien en Lui qui ne soit l'Amour. Parce que "exister", c'est sortir de soi. Il est bien remarquable que le mot "exister", (existere), et le mot "extase", au fond, (existèmi), ont les mêmes racines et le même sens, car on n'existe qu'en sortant de soi. On existe en allant vers l'autre. On n'existe que dans l'intimité de l'être aimé. On n'existe qu'en se donnant. Et c'est parce que Dieu est tout don, et rien d'autre que cette communication de Lui-même au sein de la Trinité, c'est à cause de cela qu'il existe en plénitude.

Il n'importe donc pas que notre conduite déborde en ambitions, en avarices, en sensualités : ce n'est pas cela qui constitue le mal d'abord. La source du mal, l'unique source du mal, c'est de coller à nous, c'est de nous refuser nous-mêmes, c'est de ne pas entrer dans ce jeu de l'Amour. C'est de ne pas faire crédit à l'immense tendresse de Dieu. C'est de rester en dehors de la maison où nous sommes toujours attendus et toujours accueillis. Dès que nous quittons ce foyer où notre vie a sa source éternelle, nous pouvons encore retomber en nous-mêmes et suivre la pente de notre tempérament: nous serons un jour ambitieux, le lendemain avares, le troisième jour belliqueux, le quatrième sensuels, peu importe... Tout cela résulte, comme par le poids même de la matière, de cette première rupture de notre cœur avec le Cœur de Dieu. C'est dans cette absence de l'Autre que se trouve l'abîme de toutes les ténèbres.

Tout ce que Dieu attend de nous, et cela seul qui est indispensable à Son Plan créateur et rédempteur, qui illumine et qui comble, n'est rien d'autre que notre présence, notre consentement et notre amour. Et, du matin au soir et du soir au matin, dans chaque geste, dans chaque action, dans chaque battement de notre cœur, nous pouvons renouveler ce don, confirmer ce consentement, approfondir cette communion, découvrir toujours davantage cette lumière et cette beauté qui est notre maison au-dedans de nous, qui est l'attente éternelle du Cœur de Dieu.

Dès qu'on sort de là, c'est l'idolâtrie. Alors, tout se fausse. Dieu Lui-même devient une abominable caricature et nous ne pouvons plus nous joindre nous-même : notre corps nous échappe comme une chose, comme un objet livré aux sollicitations les plus aveugles, notre esprit se dérègle dans l'obscurité de ses jeux et de ses curiosités malsaines, nos contacts avec les autres se distancent et se rompent parce que nous ne sommes plus dans le circuit de lumière et d'amour où l'être s'affirme dans la plénitude de son offrande, où l'être existe comme une "extase", comme un élan vers l'autre, comme un don qui répond au Don Eternel que Dieu est.

Il est donc essentiel que nous gardions toujours cette image adorable de la maison où le visage de la mère, où le cœur de la mère, où le don de la mère ne cesse d'être offert à ceux qu'elle attend. Car Dieu est plus mère infiniment que toutes les mères, et la maison, c'est Lui, et l'attente de l'Amour, c'est Lui et, quand II appelle au fond de nos cœurs, quand II nous demande de consentir, c'est pour que nous devenions ce qu'il est.

Il n'y a pas en Lui un domaine interdit qui ne nous serait accessible. Il n'y a pas de sa part un tabou quelque part qui nous empêche de pénétrer dans Son Domaine justement parce que toute la Création, tout l'Univers est la révélation du secret qu'il est, du secret de Son Amour et que nous sommes invités à explorer de part en part, à nous en nourrir pour découvrir partout, derrière même les cailloux que nous foulons aux pieds, la Présence de cette Tendresse qui ne cesse de nous appeler jusqu'à l'agenouillement du lavement des pieds.

C'est pourquoi Saint Augustin a résumé toute la morale dans ce petit mot adorable: "Aime - et fais ce que tu veux"... Aime, et fais ce que tu voudras... " Dilige et quod vis fac." Nous devrons nous en souvenir pour ne pas empoisonner les débats de notre conscience avec les images atroces et monstrueuses d'un Dieu rival et pour, au contraire, faire du premier mouvement de notre esprit et de notre cœur un acte de confiance: "Seigneur, vous voulez plus que moi mon bonheur, vous voulez plus que moi mes amitiés, vous voulez plus que moi mes tendresses, plus que moi ma jeunesse et ma beauté, vous voulez plus que moi ma puissance créatrice et ma fécondité. "

Vous voulez tout pousser à l'infini parce que, pour vous, il n'y a qu'une seule dimension à l'être, c'est d'abord cette plénitude d'amour qui fait que toute réalité s'éternise, devienne merveilleusement précieuse, comme les murs de la maison s'animent non pas parce qu'ils sont des murs de pierre, mais parce que, dans ces murs, il y a le visage, il y a la présence, il y a le cœur de la mère.

Nous ne pouvons pas sortir de l'Amour. Quand nous le voudrions, nous ne pourrions pas échapper à la Tendresse de Dieu. Et pourquoi vouloir y échapper puisque c'est dans cet Amour que notre liberté respire ? Car être libre, c'est être libre de soi, c'est décoller de ses frontières et de ses limites, c'est prendre son élan, c'est faire de tout son être une offrande et une oblation.

Et nous allons le faire joyeusement ce matin, en union avec l'Agneau qui s'offre avec nous, pour nous, en nous. Nous allons faire cet acte d'abandon: "Seigneur, je crois en vous. Seigneur, vous être le cœur, vous n'êtes qu'un cœur. Vous êtes le cœur de la mère. Vous êtes l'Eternelle Maternité. Vous êtes la maison. Vous êtes l'attente... Vous êtes l'accueil... Vous êtes le Cœur... "

(Fin de l'homélie)

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