Février 2009

Textes publiés en février 2009.

« Sitations » longues. Les notes, personnelles, après le texte entier de la 9ème conférence, ne pouvaient être séparées du texte de Zundel. Elle sont une proposition de sens.

9ème instruction donnée à La Rochette en septembre 1959.

La Passion de Jésus. ...

« La vie humaine du Christ est sous le signe de l'échec. Dans toute son enfance et sa jeunesse, une seule parole, celle qu'il dit au Temple à douze ans, nous révèle qu'il est voué à un destin exceptionnel : "Ne savez-vous pas qu'il faut que je sois aux affaires de mon Père ?"

A part cette parole que Marie gardait dans son coeur, l'enfance de Jésus dut être semblable à toutes les autres puisque les gens de Nazareth s'irritèrent lorsqu'il prêcha dans leur synagogue : "D'où lui viennent, disaient-ils, cette sagesse et ces miracles ? N'est-ce pas le fils du charpentier ? N'a-t-il pas pour mère la nommée Marie ? et pour frères Jacques, Simon et Jude ? Et ses soeurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? D'où vient donc tout cela ?" (Math. 13, 54-57)

Pourtant l'existence humaine du Christ portait en elle son formidable secret. Sa vie cachée recouvre un secret qu'il est seul à connaître car Marie elle-même ne l'a compris que peu à peu. Plus tard, son entou­rage le tint pour fou et Il a dû vivre dans une immense solitude humaine ! Sa destinée, dont Il était seul conscient, devait éclater au grand jour. Son baptême est l'instant décisif où Il entre dans sa carrière publique. Il part ensuite au désert et, dans sa tentation, Il choisit déjà la voie de l'agonie. C'est parler un peu légèrement des tentations du Christ que de dire, sous prétexte de Sa divinité, qu'elles ne l'ont pas pénétré. La voie facile lui a été présentée et, en la refusant, Il est entré dans la voie de la Croix.

Cela ne veut pas dire que Jésus a souffert constam­ment comme pendant Son Agonie. Il a dû éprouver de la joie devant les beautés de la nature, l'innocence des enfants, la foi du centurion et de la cananéenne etc., mais Il découvrait aussi, avec intensité, les côtés ténébreux de l'être humain.

Jésus a vécu Sa Passion par étapes. Il se peut que, tout en sachant qu'elle aboutirait à l'échec, Il ait commencé Sa mission avec une cer­taine espérance. Il a pu espérer gagner Israël et l'entraîner dans sa mission universelle, puis Il a pu reporter cet espoir sur Ses apôtres. Nous comprenons alors qu'en voyant ses espoirs s'effondrer les uns après les autres, Il ait pu éprouver la solitude la plus atroce. Tout au long de l'Evangile, nous vivons les déceptions de Jésus. Si Il a eu joie à féliciter Pierre de la confession de Césarée, Il a dû peu après lui reprocher de ne pas comprendre la voie de la Croix : "Passe derrière moi, Satan ! Tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. " (Math. 16, 23)

Si Pierre comprenait si peu la Croix, c'est qu'il associait à sa profession de foi l'ancienne conception de la messianité. De même, lorsque Jacques et Jean demandent la première place dans le Royaume, c'est qu'ils le conçoivent comme un royaume humain. Au jour même de Sa Passion, Jésus doit constater que les douze n'ont pas compris Son message. Ils ont si peu compris qu'ils se disputent la première place, refusent le Lavement des pieds, et l'un deux consomme le refus par la trahison. A l'Agonie où Jésus affronte Son destin de la manière la plus décisive, les trois plus intimes s'endorment. Pierre avait suivi un Jésus qui devait le conduire immédiatement à une gloire humaine : ce captif qui ne sait pas se défendre, ce n'est pas le Jésus qu'il a suivi. Il est bien vrai qu'il ne Le connaît pas.

Pendant Son Agonie, nous voyons en Jésus une volonté humaine, une sensibilité humaine, une terreur humaine. Personne n'a redouté la mort comme Lui. C'est que la mort, pour Lui, n'est pas naturelle car elle a des accointances indissociables avec le péché. Les ténèbres dans lesquelles le Christ s'enfonce sont si épouvantables qu'il demande que le calice s'éloigne. Sa solitude devant les apôtres endormis nous rend sensible la mission qu'il avait assumée de faire contre-poids à toute la puissance de refus et de haine accumulée dans l'humanité.

Nous comprendrons mieux l'authenticité incomparable de Son agonie si nous nous souvenons des différents niveaux de conscience dans l'âme de Jésus, suivant la meilleure théologie. La question : "Le Christ a-t-Il eu conscience de Sa divinité ?" se subdivise en quatre questions et réponses suivant les quatre sortes de connaissance que possédait le Verbe Incarné. (1)

- Jésus Christ avait-il conscience de Sa divinité au regard de la divinité elle-même ? Evidemment, en tant que Dieu, le Christ connaît la divinité.

Dans l'âme d'homme du Christ, trois questions se posent encore (1) - L'âme de Notre Seigneur a-t-elle connu Sa divinité dans la vision béatifique des bienheureux ?

L'âme de Notre Seigneur était constamment en face de la divinité. Dans cette vision où Il puisait les secrets de la Vie divine, le Christ a connu Sa divinité et l'union personnelle de Son Humanité avec le Verbe dans lequel Son Humanité subsiste, mais cette connaissance de la vision béatifique n'est pas monnayable en langage humain. (2)

- Le Christ possédait aussi la science infuse ou connaissance prophétique. A ce niveau, a-t-Il eu connaissance de Sa divinité ? Quel­ques théologiens le pensent sans pouvoir l'affirmer absolument. Ce qui est certain, c'est que c'est grâce à ce genre de connaissance que le Christ a pu communiquer aux hommes les secrets du don incomparable de Dieu.

- Enfin il y a dans le Christ une autre zone, proprement humaine constituée par la connaissance expérimentale. Comme tout enfant et tout homme, Jésus s'est initié aux choses humaines par une connaissance sensorielle du monde : Il a regardé, écouté, senti, appris, comme nous, mais Son expérience s'est plus et mieux enrichie que la nôtre car Il était doué d'une intelligence et d'une sensibilité parfaites et uniques. Cette connaissance expéri­mentale a pour objet le monde naturel et non les réalités de la grâce. En tant que telle, elle n'a pas accès au surnaturel. Donc à ce niveau, il se peut que Jésus n'ait pas eu conscience de Sa divinité.

- Nous pouvons avoir une petite idée de ces différents niveaux de cons­cience dans le tiraillement que nous pouvons ressentir lorsque nous sommes animés de deux sentiments contradictoires, tel le scrupuleux qui a en même temps la sensation du péché et la certitude de son innocence.

Dans le Christ, la distinction des puissances permettait, à la nature humaine la plus sensible qui soit, la totalité de la souffrance, malgré la divinité. Il faut porter à l'infini nos drames intérieurs humains pour avoir une minime compréhension de l'Agonie de Jésus.

Le seul commentaire valable de l'agonie du Christ est le mot de Saint Paul : "Celui qui n'avait pas connu le péché, Dieu l'a fait péché pour nous, afin qu'en lui nous devenions justice de Dieu" (2 Cor., 5, 21). Notre Seigneur a totalisé toute la culpabilité humaine, Il a été identifié avec la faute, Il a eu le sentiment d'être le responsable de tous les péchés du monde, le grand coupable de toute l'Histoire. Il était identi­fié à toute l'humanité avec toute la détresse de l'enfer ouvert par le refus de Dieu.

En même temps, Jésus possédait la certitude absolue d'être l'innocence parfaite. Le duel entre sa fidélité inébranlable à la divinité et le senti­ment de culpabilité de toute l'humanité a opéré en Jésus une crucifixion intérieure plus effroyable que l'autre. Il était sans lieu, sans demeure, portant l'innocence déchirante de Dieu et la culpabilité infinie de l'homme, c'est dans cette coexistence atroce de la sainteté et du mal que le Christ est mort. Son âme a été brisée avant que sa chair ne défaille. Son cri "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ?" est le point culminant de Sa Passion (3). C'est la plus extrême pauvreté. Jésus a accepté d'aller jusqu'au bout. Tout est perdu pour Lui, mais tout est sauvé pour les âmes.

Cette théologie, d'ailleurs tout à fait traditionnelle, a l'avantage, en éclairant le mystère de la mort du Christ, d'éclairer le mystère de Sa Résurrection. La mort de Notre Seigneur n'est pas comme notre mort, Il est mort vraiment - mais à son niveau. Il n'est pas mort par le corps mais par l'âme, en pleine lucidité, en pleine santé, Il n'est pas mort de la mort corruptible, suite du péché, mais de cette mort intérieure, de cette mort d'amour, résultat de l'écartèlement entre le mal et le bien qui ne peuvent coexister.

Saint Pierre, dans son second discours après la Pentecôte, a ce mot admirable : "Vous avez fait mourir le Prince de la Vie (Actes, 3,15). Le Christ est le Prince de la Vie. La mort n'avait rien à purifier en Lui. La mort n'a de prise que sur la mort, sur les éléments qui ne peuvent vivre éternellement. Le vrai miracle, la chose étonnante, ce n'est pas que le Christ soit ressuscité, mais qu'il soit mort. La Résurrection n'est pas essentiellement le miracle physique d'un mort sortant d'un tombeau puisque le Christ est mort d'une mort incorrup­tible. Son corps séparé de son âme n'était pas un cadavre puisqu'il restait uni au Verbe de Dieu. Sa Résurrection est la reprise de l'état normal et constitutif du Prince de la Vie. Jésus n'a passé la mort que pour nous délivrer de la malédiction de la mort. Il est mort pour faire mourir la mort en nous, pour que nous fassions de notre mort un acte libre qui prélude à la vraie vie, pour faire jaillir en nous le germe de la résurrection.

Le premier mot de Jésus Ressuscité est : « Ne me touche pas », ce qui signifie : c'est inutile de me toucher, cela ne sert de rien. Et, huit jours après, Jésus invite Thomas à Le toucher, avec une ironie pleine d'amour : "Tu veux toucher ? Touche ! Cela ne sert de rien. "

Nous entrevoyons combien l'humanité de Notre Seigneur est réelle et fraternelle. Sa Croix se dresse comme l'appel le plus déchirant et le plus irrésistible de l'Amour. Si nous ne sommes pas ébranlés par la Croix, il n'y a plus d'espoir. Regardons le Christ sur les genoux de Sa mère. L'éternel Amour crucifié nous appelle afin qu'avec Marie nous Le détachions de la Croix. C'est notre vocation de chrétien de détacher Jésus de la Croix afin qu'il soit le Dieu Vivant, le Ressuscité. »

Note (1) : ici nous sommes devant une question très difficile, et j'avoue que je ne suis pas tout à fait à l'aise devant les développements de Zundel qui veulent y répondre. Parce que, comme Zundel l'a lui-même clairement et justement affirmé, l'humanité du Christ, son Corps, est une créature, la plus noble de toutes certes, mais qui n'en reste pas moins une créature, limitée donc incapable comme telle d'être Dieu et de Le connaître parfaitement. Cette humanité est absolument parfaite, et il est possible de mettre les miracles de Jésus sur le compte de la perfection de son humanité et non de sa divinité que d'abord il ne peut pas communiquer à son humanité du fait qu'elle est une créature, et n'est pas Dieu. On peut se rappeler ici la préférence de Zundel : je préfère qu'on dise du Christ que Dieu est Lui plutôt que de dire qu' Il est Dieu.

Mais les « choses » sont différentes quand Jésus est ressuscité. Il faut bien se dire que sa montée au ciel et sa session à la droite du Père, donc en égalité avec Dieu dans son humanité même, suivent immédiatement sa mort dès qu'elle est réelle et accomplie. Et il faut donc se dire ensuite que cette humanité ressuscitée, montée au ciel, assise à la droite de Dieu, ne connaît plus les limites qui lui viennent du fait qu'elle est créée (voir ici note (2) : bien qu'elle reste une créature, et c'est le miracle des miracles, elle égalise maintenant Dieu lui-même ! ce qui, normalement, est parfaitement impossible à une créature. Et le « ne me touche pas » dit à la Madeleine lors de la première apparition du ressuscité a sans doute ce sens de dire cette transcendance absolue de cette humanité ressuscitée, montée aux cieux, assise à la droite de Dieu.

Après avoir dit : ne me touche pas ! Jésus ajoute car je ne suis pas encore monté vers mon Père et votre Père ... Pour voir Dieu, et donc le connaître parfaitement, pour Le « toucher », cette montée de l'humanité de Jésus au ciel et sa session à la droite du Père Lui sont nécessaires, comme elles le seront aussi pour nous en et par l'humanité de Jésus.

Et l'on doit préciser alors, ce qui est très important, que le sacrement de l'Eucharistie est le sacrement de ce Corps du Seigneur mourant-sur-la-Croix-ressuscitant-montant-aux-cieux-s'asseyant-à-la droite-du-Père, donc en égalité parfaite avec Dieu. C'est très important parce qu'on comprend alors comment l'Eucharistie est le sacrement qui donne la vie éternelle parce que ce sacrement contient tout ce qui fait éternellement que Dieu est ce Dieu trinité (son éternelle et parfaite offrande et don de soi), et que la passion-mort-résurrection du Christ imite, reproduit, de façon parfaite dans Son Humanité même. C'est à cause de cette « reproduction » que ce sacrement donne la vie éternelle. Car on ne peut pas voir Dieu si on lui est pas semblable, et semblable en ce qui fait qu'Il est ce Dieu Trinité.

Et cela apporte un jour nouveau sur l'importance capitale de ce sacrement de l'Eucharistie institué par Jésus-Christ pour nous donner la vraie ressemblance avec le Dieu Trinité nous permettant de Le voir. A condition bien sûr que nous imitions cette offrande parfaite du Christ, ce à quoi nous invite et ce que nous permet l'Eucharistie.

Mais ici il faut encore prêter grande attention : la fin de la réception de ce sacrement par l'homme n'est pas comme une sorte de jouissance, chacun pour soi, de l'acquisition de cette ressemblance, elle n'a elle-même pour but et fin que l'unité de l'humanité - recevoir l'Eucharistie est œuvrer pour cette unité - c'est la raison fondamentale pour laquelle Jésus se fait notre nourriture dans l'Eucharistie, l'unité fait partie de l'essence même de Dieu, l'humanité doit reproduire cette essence, et c'est donc la prière finale de Jésus dans son discours après l'institution et le don de l'Eucharistie à ses apôtres le soir du jeudi saint.

Tout se tient admirablement dans cet enseignement. L'Eucharistie n'en devient que plus hautement désirable, « célébrable » et adorable par tout homme. Il s'y agit de pouvoir voir Dieu en vivant éternellement, oeuvrant ainsi, dans le désir de cette vision, pour l'unité parfaite de tous les hommes.

Note (2). L'Eglise, semble-t-il, a toujours enseigné que Jésus-Christ durant son passage sur la terre, « jouissait » de la vision béatifique même quand il était sur la Croix. Là encore c'est une question très difficile puisque son humanité, étant une créature, et n'étant pas Dieu, peut sembler incapable de cette vision avant son passage au Père et devant attendre sa Résurrection-Ascension-montée-aux-cieux-session à la droite du Père pour que Dieu la saisisse entièrement et parfaitement. En réalité il faut dire qu'il vit déjà, par anticipation, par effet retro-actif, son état de ressuscité-monté-aux-cieux-siégeant à la droite du Père qui lui permet de voir Dieu, et cela dans la perfection absolue de son humanité. Ceci est très important.

Note (3). J'ai déjà développé comment cette parole de Jésus en croix, qui reprend le début du psaume 22, (vraisemblablement dit souvent par Jésus dans son enfance, et après ?), peut être pensée comme un appel au Dieu de l'ancien testament, vengeur et justicier, qui l'a abandonné simplement parce qu'il n'existe pas. Jésus, au paroxysme de la souffrance, aurait eu bien besoin de lui ! cet appel au Dieu de l'Ancien Testament pour le soulager de Ses souffrances est un peu du même genre que l'expression adressée cette fois-ci au Père, au vrai Dieu, lors de l'agonie à Gethsémani : Père, si c'est possible que ce calice s'éloigne de moi ! il n'exprime pas un moment de faiblesse, mais comme un instant d'hésitation tellement est dure la volonté commune du Père, du Fils et de l'Esprit, qui veut que Jésus meure sur la Croix dans l'offrande parfaite de son Humanité dans la plus grande souffrance.

Début de la 10ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1959.

« Il parait impossible de résister à l'appel du Christ quand on entre dans les profondeurs de Sa Passion. En fait, nous lui résistons souvent par le poids des idées, des habitudes, de la fatigue, en raison de cette force fondamentale et si agissante qui s'appelle l'inconscient.

L'inconscient est une force immense, un grand réservoir d'énergies, mais ce réservoir d'énergies cosmiques, où toutes les puissances de l'univers se répercutent en nous, est aussi un obstacle en raison même de l'inertie dont il est doué. D'après l'inconscient, nous sommes, à notre naissance, constitués comme un résultat, le résultat de tout un immense devenir, le résultat de l'évolution qui a porté la vie jusqu'à nous.

Or, pour être vraiment un homme, pour répondre à notre vocation de liberté, pour justifier nos prétentions à des dignités, pour asseoir nos droits, il faudrait être - et, hélas, nous ne le sommes pas - il faudrait être non un résultat mais une source, une origine, un espace, un commencement. Notre Seigneur le savait bien. C'est pourquoi Il nous place devant la nouvelle naissance comme la condition essentielle pour entrer au Royaume de Dieu, ce Royaume que nous avons à devenir.

Il faut naître de nouveau et s'il faut naître de nouveau, c'est que notre première naissance nous pose comme un résultat, nous jette dans l'existence sans notre consentement, et toutes nos existences n'ont aucune raison d'être les nôtres tant que nous ne les avons transformées, estimées, ordonnée par une générosité allumée au foyer de l'Amour éternel, tant que le donné primitif, qui est un résultat, n'est pas devenu un don. C'est à ce moment-là que nous serons constitués dans notre humanité, que nous deviendrons vraiment des personnes où la Vie divine, personnelle, peut jaillir et s'exprimer. Il s'en faut que nous en soyons là.

Presque toutes les vies humaines sont dominées par l'inconscient, par ce poids d'inertie, par cette pesanteur cosmique, par ce fait terrifiant que nous sommes d'abord un résultat, une puissance aveugle beaucoup plus qu'une initiative créatrice. Il importe de prendre conscience, si on peut dire d'une manière paradoxale, de l'inconscient. La psychanalyse, heureusement (et c'est là une de ces découvertes essentielles), la psychanalyse nous a rendus attentifs aux soubassements de l'inconscient, à ses fuites sou­terraines, et nous a permis, d'une certaine façon, de l'apercevoir, d'agir sur lui, de l'éclairer jusqu'en ses racines.

Une pédagogie inspirée de l'Evangile, la seule pédagogie humanisante, vise à transformer ces forces aveugles en forces visibles et à faire de ces instincts tumultueux le clavier des vertus, puisque les vertus ne sont que des passions ordonnées. Mais, avant d'en arriver aux vertus, il faut voir les passions elles-mêmes dans leur tumulte primitif, il faut comprendre que, tant qu'elles ne sont pas coordonnées, elles agissent dans leur autonomie anarchique et nous précipitent dans une multitude de conflits qui sont insolubles tant que la clarté de Dieu n'est pas venue les illuminer. » (à suivre)

Développement, sous toutes réserves, sur le don de la vie éternelle.

Il n'y a pas de Dieu existant en extériorité par rapport à l'homme. Si Dieu est un pur dedans comme Zundel l'a affirmé bien souvent, Il ne peut être qu'en intériorité par rapport à sa création, et toute la création, toute création, Lui est nécessairement intérieure.

Et, chose tout aussi importante, il n'y a pas de Dieu existant avant de nous créer et sauver en s'incarnant parce qu'en vérité l'humanité du premier jusqu'au dernier homme, et particulièrement celle de Jésus-Christ, est parfaitement contemporaine de l'éternité du Dieu Trinité. Et Jésus-Christ est éternellement mourant-ressuscitant-montant-aux-cieux-s'asseyant-à-la-droite-du Père au sein de la Trinité.

Nulle part dans le Nouveau Testament il n'est dit que le Christ nous donne une vie qui n'aura pas de fin, comme malencontreusement nous fait le dire certaine préface. Il nous donne la vie éternelle, qui est la vie même de Dieu, et qui n'a ni commencement ni fin, et il nous la donne nécessairement éternellement parce qu'on ne peut pas donner une vie éternelle dans notre temps puisqu'elle n'a pas de commencement. C'est un immense mystère. Et nous avons et aurons nous mêmes éternellement à en bénir, adorer et louer ce Dieu unique, Ce Dieu Amour, comme le fait Jésus-Christ durant son passage parmi nous vers le Père.

Et l'homme est créé pour engendrer, porter et faire naître celui que le Père éternellement engendre, porte et fait naître, Il veut le faire en nous et par nous, et cela bien sûr en et par Jésus-Christ. Et c'est de cela qu'éternellement nous avons à louer, en Eglise, le Dieu infiniment bon, car en réalité Dieu nous a choisis dès avant la création du monde (Ephésiens, 1,4) :

« Béni soit le Dieu et Père de Notre Seigneur Jésus-Christ qui, dans les cieux, nous a bénis de toutes bénédictions Spirituelles dans le Christ, Il nous a choisis avant la fondation du monde (Il nous a élus en Lui dès avant la création du monde) pour que nous soyons saints et sans tâche devant Lui dans l'Amour ! Il nous a, dans sa libre volonté, prédestinés à être ses enfants adoptifs grâce à Jésus-Christ pour que soit louée la magnificence de sa grâce dont Il nous a fait don dans le Bien-aimé. »

Et cela, chose surprenante, cette vérité de notre Dieu pur dedans, incapable comme tel d'aucune extériorisation, entraîne, du moins peut-on le penser, la ruine de tout athéisme parce que tous les athéismes rejettent toujours un dieu toujours en extériorité par rapport à l'homme, un dieu qui n'a jamais existé et dont le culte ne peut donc être qu'idolâtrique. A bon droit les athées rejettent ce Dieu-là puisqu'il n'a jamais existé.

Si l'on relit bien l'extrait « sité » hier (1), on peut comprendre que cela, comme toute autre révélation, peut n'être saisi dans son vrai sens que « progressivement », selon le progrès (2) de l'intelligence profonde de l'homme, et de l'humanité en général, tout au long de son histoire. Il n'y aura donc pas à s'étonner que saint Thomas n'en parle pas. La question qu'il s'est posé d'un éventuel changement en Dieu lorsqu'Il envoie Jésus-Christ s'incarnant sur la terre ne se pose même plus. L'incarnation divine parfaite en Jésus-Christ est en Dieu de toute éternité et sa réalisation dans notre histoire n'apporte donc en Dieu aucun changement, elle nous en révèle à nous le sens.

Et Dieu, le Dieu Trinité n'existe éternellement qu'en étant créateur et rédempteur. Et cela peut-être en d'autres univers que le nôtre, ou d'autres planètes que la nôtre (ce qui reste hautement improbable), nous ne pouvons pas le savoir.

Ceci peut paraître tellement nouveau qu'on ne peut que désirer la naissance d'une nouvelle famille religieuse s'adonnant, dans l'Eglise, à l'étude de l'enseignement mystique de Zundel, et s'efforçant d'en vivre, avec le souci de la développer (il faudra longtemps avant que ce soit achevé), avec aussi une grande ouverture au monde contemporain.

Que le Seigneur fasse naître à saint Gatien un jour prochain un embryon de cette communauté, et que son ou ses fondateurs viennent ici avant que j'en parte ! J'ose Le prier dans ce sens et vous invite à faire de même. Rêverie peut-être ? mais pourquoi ne pas rêver ?

... il faudrait écrire un livre avec pour titre « la ruine des athéismes », montrant comment tous les athées rejettent un Dieu extérieur à l'homme, et comment le Dieu pur dedans, le Dieu intérieur, ne peut pas être rejeté, mais seulement ignoré, nécessairement, par ceux qui n'ont pas de véritable intériorité.

Note (1). On a pu lire hier, c'est Zundel qui parle : « Admettre ici (il s'y agit de la suppression des prêtres ouvriers mais on peut faire application du même « principe » dans le cas qui nous occupe ici), admettre ainsi une position ecclésiale (celle qui a supprimé les prêtres-ouvriers) comme une position médiane, mais inévitable étant donné le statut de la chrétienté, sentir toute l'indignité de soi-même et des autres par rapport à une vérité plus universelle, plus libératrice, plus humaine, c'est être dans l'axe de l'orthodoxie le plus fidèle tout en demeurant ouvert à l'avenir, car l'Eglise est en marche. Cette marche de l'Eglise se manifeste par l'évolution qui fait peu à peu avancer les questions. » (relire l'extrait "sité" hier)

Evidemment vous pouvez apporter sur le site votre commentaire ou vos questions.

Note (2) : ce progrès se fait tout au long de l'histoire de l'évolution, mais aussi pour chacun tout au long de son évolution intérieure qui se fait en lui selon le degré de sa vie intérieure entretenue par la prière et la méditation. Le Christ nous demande qu'elle soit constante. Il est évident que le développement fait ci-dessus apparaîtra nécessairement comme insensé à celui qui n'en a, ou ne peut encore en avoir, comme la femme pauvre citée par Zundel, que très peu l'habitude.

Suite 2 de la 10ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1959.

Tous les hommes sont gouvernés par leur inconscient à moins d'être passé par la nouvelle naissance.

« Une histoire vécue, qui peut devenir un bien public de la littérature psychanalytique puisqu'elle a été publiée par la malade elle-même, guérie et devenue psychanalyste, peut donner une idée de l'inconscient. Une jeune fille bien douée, délicate de sensibilité, artiste dans ses goûts, raconte elle-même comment elle a présenté des troubles d'orientation dès l'âge de cinq ans : elle se plantait dans la rue, immobilisée par le fait que le monde se défaisait, que les objets se détachaient les uns des autres, n'avaient plus de rapports entre eux. Elle ne pouvait plus percevoir son univers dans son unité et perdait par là même la faculté de s'orienter, attendant que le monde se recompose pour oser entre­prendre un mouvement. Elle cachait ces troubles à sa mère pour les raisons que nous verrons mais, à l'âge de la puberté, ces troubles devinrent plus douloureux encore, tellement qu'elle était obligée souvent sans vouloir s'en expliquer, de supplier ses compagnes de l'accompagner chez elle de peur de rester au milieu de la rue, exposée au danger d'être écrasée, parce qu'elle ne retrouvait plus son univers.

Elle fit la connaissance d'une psychanalyste qui devait jouer un très grand rôle dans sa guérison mais qui, à ce moment-là, n'ordonna pas de traitement proprement dit. Elle lui donna simplement son affection dont elle avait le plus pressant besoin. Elle était l'aînée de cinq enfants que le père abandonna, les laissant avec la mère dans la plus grande pauvreté. L'aînée dut de très bonne heure songer à gagner sa vie. Elle renonça à achever ses études secondaires et entra dans un bureau.

Là, ses troubles s'aggravèrent en prenant la forme d'une agressivité qui se traduisait par le commandement de se brûler. Elle choisissait donc des occasions propices à se brûler, à mettre sa main sur des plaques rougies à blanc. Elle fut surprise justement dans cette tentative par son chef de bureau qui la signala au département public de l'hygiène. Les infirmiers chargés de l'interner d'office se présentèrent chez elle le soir. Elle n'y était pas, mais était précisément chez sa psycha­nalyste, qui fut immédiatement informée de l'internement officiel. Dans la clinique où on l'interna, on dut la surveiller 24 heures sur 24, mais les soins dont elle fut l'objet aboutirent à un désastre et son cas fut catalogué comme une schizophrénie incurable.

Plus que dans sa maison elle était surtout enfermée dans son mutisme retranchée, comme les schizophrènes, dans son quant-à-soi, incapable de tout échange, saisie par une agressivité féroce contre elle-même, cherchant des occasions de se tuer et refusant absolument de se nourrir, il fallait donc la nourrir artificiellement à la sonde, avec une seule exception, mystérieuse, qui fut la clef de sa guérison : des pommes.

Elle ne mangeait que des pommes, mais à condition qu'elle pût les cueillir elle-même à l'arbre. Si on lui apportait du marché des kilos de pommes, elle ne les touchait pas. Elle voulait des pommes "vivan­tes", cueillies par elle-même à l'arbre. Et ses infirmières, peu au courant de la schizophrénie, la prenaient tout simplement pour une voleuse.

Elle fit une fugue lamentable où une paysanne intelligente comprit à peu près l'histoire et la ramena à sa clinique. Une seconde fugue se termina par une erreur de jugement d'une infirmière qui la déconcerta, la précipita dans une situation plus lamentable que jamais, dans un état d'hébétude et de désespoir inouïs.

Elle vit alors sa psychanalyste qui lui offrit des pommes auxquelles elle ne toucha pas. Puis, un geste désespéré fut le geste sauveur : elle désigna le sein de la psychanalyste. Celle-ci comprit immédiate­ment le rapport entre le sein et la pomme, et en déduisit que l'origine de la maladie était un sevrage brutal et prématuré. La clef était trou­vée : la pomme représentait le sein maternel, c'est pourquoi elle allait les cueillir sur l'arbre vivant. La psychanalyste, après avoir eu cette intuition, étendit la jeune fille sur ses genoux, prit une pomme, la coupa en petits quartiers et les lui présenta en lui disant : "Voici le lait que maman donne à sa petite Renée. " Ce fut immédiatement une résurrection. Le fond du problème était atteint. A travers ce langage infantile et sympathique, la communication s'était établie. Le geste de la psychanalyste avait touché son but. La jeune fille se leva et sembla, ce soir-là, comme définitivement guérie, du moins la psychanalyste le crut et, le lendemain, elle voulut traiter sa malade en grande personne. La jeune fille se mit à table, commença à manger comme tout le monde, mais rechuta ! elle fut précipitée dans une crise qui la ramena dans un état plus bas que tous ceux qu'elle avait connus, qui étaient pourtant si graves qu'on avait étiqueté son cas comme une schizo­phrénie incurable. La psychanalyste compris son erreur mais, la clef ayant été trouvée, elle continua cette pédagogie magique en mettant la malade comme dans le sein maternel. Elle la mit dans une chambre où la lumière verte tamisée lui donnait précisément l'impression de cette vie intra-utérine d'où elle fut tirée par un allaitement symbolique. Les étapes de cette pédagogie liquidèrent tous les complexes qui aveint mis la malade à l'écart de ses frères et soeurs, jusqu'à ce qu'on put abandonner le geste de donner la pomme et la formule qui l'accompa­gnait. Peu à peu, la psychanalyste gagna du terrain. L'espace s'ouvrit devant la malade. Finalement elle fut complètement guérie.

Elle a écrit le journal de sa schizophrénie et elle est actuellement elle-même psychanalyste. Sa maladie avait duré plus de vingt ans. Si le symbolisme de la pomme n'avait pas été compris, si ce langage magique n'avait pas été parlé, il n'y aurait pas eu communication par le fond, c'est-à-dire rencontre de l'inconscient et son illumination.

La vérification de l'histoire donna ceci : quand la petite Renée avait trois mois, un médecin avait diagnostiqué une gastrite et ordonné un sevrage immédiat. L'enfant, à qui on ne donnait que de l'eau mêlée de lait, dépérissait ! lorsque sa grand'mère découvrit qu'elle mourait de faim. Elle la prit chez elle et ses soins intelligents la firent prospérer. L'histoire ne dit pas pour quelles raisons la petite fille fut ramenée chez ses parents, entre une mère imbécile, d'ailleurs fort digne, et un père idiot et brutal qui se moquait de l'enfant quand elle demandait à manger, poussait d'énormes éclats de rire et lui causait des terreurs impossibles. Au bout de quelques années, il abandonna la mère et les cinq enfants, les laissant dans la plus grande pauvreté. La mère tenait fort bien son ménage, avec l'assistance de sa fille aînée à qui elle ne cessait de dire : "Tu es l'aînée. Tout ce qui est à toi est à tes frères et soeurs, jouets et tout. Ne casse rien ! Je lis en toi comme dans un livre ! " si bien que la petite fille, terrorisée, s'attachait à penser à ce qu'elle ne pen­sait pas, et en cela elle ne mentait pas. Elle fut vite déboussolée et cela éveilla des troubles d'orientation par lesquels nous avons vu débu­ter ses malaises.

Il est à peine croyable qu'un choc psychologique, subi à l'âge de trois mois, ait pu déterminer toute l'évolution d'un psychisme, d'ailleurs fort bien doué pour le reste, qui a failli sombrer précisément parce que le traumatisme était absolument irréparable : on n'a pas de souvenirs depuis l'âge de trois mois. Aussi bien, l'inconscient ne se présente-t-il pas sous la forme d'une image, s'il se présentait sous la forme d'une image, on pourrait l'iden­tifier, mais il agit en nous justement en échappant à toute prise de cons­cience. On peut avoir des ressentiments, jalousies, rivalités, frustra­tions, sans qu'on sache de qui on est jaloux, de quoi on est frustré.

L'inconscient s'enrichit de tout ce qui environne la petite enfance. Dès le sein maternel, l'enfant est sensible à tout ce qui remplit la vie de sa mère. Plus tard, dans son berceau, il voit tout, entend tout, enregistre tout, retient tout, bien que ce ne soit pas des souvenirs distincts et iden­tifiables, mais cela donne à son psychisme un fond de terreur ou de curiosité, ou de blessure, ou de ressentiment, ou de jalousie, ou de besoin de valoir et de se mettre en avant, etc. Une éducation malheu­reuse peut ensuite développer ces tendances. Par exemple, lorsqu'on a fait du premier enfant une idole, si on donne la même adoration au second en la soustrayant au premier, celui-ci ne voudra pas accepter la perte de sa primauté ! et on a vu le cas tragique d'une petite fille essayant de détruire les yeux de la petite soeur qu'on ne cessait de célébrer devant elle. Bien sûr, tous les enfants n'en sont pas là, mais tous enregistrent les attitudes de leur entourage qui déterminent en eux des cheminements souterrains.

Tous les hommes sans exception, sauf le privilège de l'Immaculée Conception, sont gouvernés par leur inconscient, à moins d'avoir passé par la nouvelle naissance et que celle-ci ait été assez radicale, comme pour un Saint François d'Assise, pour aller jusqu'à la racine de l'être, pour transformer toute les tendances, les harmoniser, en faire le clavier des vertus.

Une certaine éducation moralisante, en interdits, en tabous, en formules édifiantes peut être une catastrophe dans la mesure où elle entretient l'inconscient, l'invite à continuer son déguisement et à se faire jour sous des aspects socialement acceptables qui n'en sont pas moins de formidables déviations. Certaines âmes peuvent passer toute leur vie dans l'illusion la plus totale jusqu'à ce qu'un choc, une épreuve, leur révèle ce qu'elles sont réellement. » (à suivre)

Suite 3 et fin de la 10ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1959. Combien important !

Reprise : « Tous les hommes sans exception, sauf le privilège de l'Immaculée Conception, sont gouvernés par leur inconscient, à moins d'avoir passé par la nouvelle naissance et que celle-ci ait été assez radicale, comme pour un saint François d'Assise, pour aller jusqu'à la racine de l'être, pour transformer toute les tendances, les harmoniser, en faire le clavier des vertus.

Une certaine éducation moralisante, en interdits, en tabous, en formules édifiantes peut être une catastrophe dans la mesure où elle entretient l'inconscient, l'invite à continuer son déguisement et à se faire jour sous des aspects socialement acceptables qui n'en sont pas moins de formidables déviations. Certaines âmes peuvent passer toute leur vie dans l'illusion la plus totale jusqu'à ce qu'un choc, une épreuve, leur révèle ce qu'elles sont réellement.

Suite du texte : « On peut citer le cas, particulièrement lisible, d'une religieuse très ancien régime, grande aristocrate, grande dame dont tous les goûts étaient des goûts avouables, exempte de toutes les basses passions qui sont le lot de la pègre à laquelle nous appartenons. Elle avait des goûts élevés, elle était l'austérité faite femme, vivant l'hiver avec les fenêtres ouvertes et se réchauffant au feu de la divine charité. Elle parlait comme un livre des douze degrés de l'humilité qui sont dans la règle de Saint Benoît, et tout le monde s'édifiait à la vue de cette stature colossale d'une sainteté invulnérable jusqu'au jour où il arriva à cette prieure la catastrophe de ne pas être réélue par sa communauté. Elle le prit fort mal. Elle n'accepta pas sa démission, et ce fut un scandale pour ses plus ferventes admiratrices que de constater qu'elle n'avait pas franchi le premier degré de l'humilité.

Ce cas est typique du gouvernement d'une vie par l'inconscient. Cette femme avait été une enfant prodige. Tout lui avait réussi. Elle avait toujours été la bouche d'or, l'oracle. Elle ne savait pas ce que c'était que l'épreuve, l'échec, la soumission, l'obéissance. Elle parlait de l'obéissance comme un livre, parce qu'elle n'avait jamais obéi, elle n'avait fait que commander. Elle vivait du prestige de ses dons naturels incontestables. Elle n'avait jamais été mise à l'épreuve, jamais elle n'avait eu à faire un choix crucial. Elle avait toujours eu des attitudes socialement acceptables qui avaient créé ce mimétisme de la vertu et de la pensée sans aucun effort de sa part parce que tout naturellement elle était orientée vers les choses de Dieu. Néanmoins, elle était gouvernée par son inconscient, son besoin de valoir, et elle avait pu arriver au supériorat en continuant d'être cette petite fille prodige qui avait fait l'admira­tion de ses parents.

Nos véritables difficultés viennent de notre inconscient, de cette charge cosmique, de ce poids immense qui fait de nous un réceptacle de l'évolution par laquelle nos parents nous ont jetés dans l'existence sans bien savoir, le plus souvent hélas, à quoi ils nous engageaient.

La grande majorité des hommes reste bloquée dans l'esclavage de mentalités ins­tinctives, infantiles, emprisonnés dans des illusions qui les empêchent de connaître les réalités parce qu'ils ne les regardent jamais en face et sereinement. L'homme est victime de son inconscient. Dans toutes les voies, dans toutes les professions, dans tous les secteurs, on voit de petites gens qui ont voulu prendre leur revanche d'une enfance humiliée. Certains tomberont dans le ridicule d'un chapeau plumé et d'un habit vert, d'autres trouveront des circonstances propices pour porter dans les rela­tions entre les peuples leurs propres passions et déchaîner des catas­trophes mondiales.

La raison est un petit îlot dans l'océan de l'inconscient. La raison, avec ses éclairs, avec ses formules, avec ses conseils, la raison est elle-même entraînée par l'inconscient et elle s'en fait l'avocat. La raison invente des motifs pour justifier l'inconscient et lui donne un visage socialement acceptable, sous le couvert duquel les passions souterraines vont se faire jour. La raison est elle-même portée par l'inconscient, à moins que l'inconscient ait été redressé, illuminé, éclairé, ordonné par la nouvelle naissance.

C'est pourquoi, si on veut donner un schéma, il faut choisir celui, très simple et véritable, donné par Edouard Le Roi :

- l'inconscient : le souterrain, la cave, l'océan cosmique à la base de notre être, comme la source de toutes nos énergies.

- le conscient : le petit îlot de la raison.

- le supra-conscient : le mystère de lumière et le mystère du Dieu Vivant. Il n'y a que le supra-conscient, parce qu'il est seul essentiellement vivant, essentiellement lumière, essentiellement amour, qui ait prise sur l'inconscient. Il peut en saisir les racines, les éclairer, les ordonner. Alors, la raison elle-même se remet à sa place parce qu'elle est portée désor­mais par un inconscient qui va dans le sens de la lumière et de l'amour.

La raison et l'inconscient se soutiennent mutuellement, trouvent de bonnes raisons de se justifier l'un l'autre car, seul, le supra-conscient peut ordonner l'inconscient qui, une fois dirigé, soutient la raison par ses énergies bien rythmées. C'est pourquoi il faut être attentif et compréhensif. Beaucoup de gens agissent de telle manière parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Qui que l'on soit, quelque situation que l'on occupe, à quelque dignité que l'on soit parvenu, on est gouverné par son inconscient tant qu'on n'est pas né de Dieu.

L'inconscient est une puissance vivante qui n'accepte pas de mourir. Il ne s'agit donc pas de la tuer mais de l'ordonner, de l'apprivoiser, de l'accomplir. Il n'y a pas à refuser la vie, à refuser la terre, à refuser l'amour, mais à aller jusqu'au bout, jusqu'à l'infini, jusqu'à la Vie divine, là où les passions deviennent des vertus.

Tous les saints sont de grands passionnés dont les passions se sont accomplies au niveau du Coeur de Dieu ! N'essayons pas de mépriser ces énergies souterraines, de méconnaître l'élan vital dont nous sommes nés et qui peut nous conduire au sommet lorsque nous l'aurons pénétré de la lumière infinie.

Notre vie est comme une musique. La musique, ce sont des ondes mais des ondes ordonnées, pas comme les ondes désordonnées qui ne sont que du bruit. De même, l'inconscient ordonné devient une puissance créatrice, appri­voisé par le supra-conscient, il nous conduit à la sainteté, c'est-à-dire à la réalisation de l'image de Dieu qui est ébauchée en nous, et qui s'accom­plit quand tout l'être est mû par un seul élan, aimanté par un seul pôle en direction de l'intimité divine.

Deux êtres qui s'aiment ne communiquent pas par les mots qu'ils se disent, ne communiquent pas par la raison, mais ce sont leurs personnalités qui communiquent par le fond, par les racines lorsqu'elles plongent dans la lumière de Dieu. C'est pourquoi une mère sainte, une mère qui rayonne le silence, une mère par laquelle l'enfant respire Dieu, suscite en lui l'éveil à la vie divine en le mettant en communication avec un Dieu-Personne.

Dieu n'est pas une formule qu'on apprend dans un livre comme l'arithmétique, Il n'est pas une notion parmi d'autres, comme pourrait, hélas, le faire croire une lamentable "instruction religieuse" ! Dieu est une Personne, un Coeur, une Vie, et il faut que Sa lumière pénètre jusqu'aux racines de l'enfant pour que son être tout entier se mette en mouvement vers le Dieu qui est Amour.

Il ne faut jamais prendre l'inconscient à rebrousse-poil, si on peut dire, car c'est ainsi qu'on bloque la personnalité au lieu de l'épanouir. Pour l'ordonner, il faut le traiter avec respect, baisser les yeux devant lui comme faisait Notre Seigneur devant la femme adultère, l'entourer de délicatesse comme un malade. Tous les hommes sont de grands malade dans la mesure où ils sont dominés par leur inconscient désordonné. La plupart des maladies psychologiques apparentes, reconnues par l'entourage, viennent de ce que, pour le malade, la vie normale était devenue intolérable et que la maladie a été pour lui une manière de s'installer, finalement moins onéreuse que la lutte pour l'existence.

Trop souvent, en effet, il y a écartèlement entre un inconscient tumultueux qui doit faire une bonne figure sociale, et une religion fabriquée, apportée du dehors, qui ne fait qu'accroître le tumulte et le désordre en ajoutant aux tabous infantiles les tabous d'une société qui se présente comme une police au nom d'un Dieu-caporal.

Notre Seigneur le savait bien et Il nous offre la solution : "Il faut naître de nouveau", naître à la vraie vie à laquelle nous invite le vrai Dieu. L'homme est situé au-delà de lui-même, pour le trouver, il faut le dépasser. C'est là un fait, et le plus solidement établi. Il est rigou­reusement impossible de vivre humainement sans se livrer à mieux que soi, au plus intime de soi, ce qui revient à dire : « Dieu ou rien ! » (Maurice Zundel, Itinéraire, p. 28)

Fin de la conférence.