Janvier 2009

Textes publiés en janvier 2009.

Un monde déboussolé qui a perdu le sens de la grandeur humaine.

Début de la 14ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

Jamais le monde n'a eu plus besoin de témoins de la véritable grandeur humaine. Notre fidélité est une des conditions de la grandeur humaine. Le témoignage du Père Georges dans « Le maquis de Dieu ».

« Votre vie tout entière est une mission. Quand vous recevez une obé­dience, c'est la mission apostolique qui vous est communiquée, aussi peut-on parler d' "ordination monastique", ce n'est pas évidemment l'équiva­lent de l'ordination sacerdotale, mais c'est une réalité qui va dans la même direction, car le monastère tout entier est appelé à être le sacrement de la Présence divine (1), chaque moine portant en lui-même le monastère puisque la communauté interpersonnelle a son centre dans l'intimité de chacun, chaque moine est lui-même un sacrement de cette Présence qui est la vie de notre vie.

Ces exigences de consécration totale qui ne peuvent s'accomplir que dans le silence le plus complet de soi, concernent aussi - concernent essen­tiellement - la grandeur humaine. Et ce que je voudrais souligner justement, c'est que le versant de la Présence divine correspond toujours à un versant de la grandeur humaine.

Atteindre Dieu, vivre de Dieu, c'est vivre de l'humanité par le sommet. Et c'est justement ce qui doit stimuler le moine dans sa consécration totale, c'est que, en affirmant la présence de Dieu dans une fidélité intégrale, il réalise aussi, et dans la même mesure, la grandeur humaine. Et jamais le monde n'a eu plus besoin, justement, de témoins de la grandeur humaine, parce qu'il ne sait pas où situer la grandeur, parce qu'il est complètement désarmé.

Vous avez autour de certains lycées de Paris, vous avez des émissaires venus d'où ? on ne sait pas - qui persuadent les adolescents et les adolescentes d'avoir des relations sexuelles pour réussir leurs examens ! « Si vous n'avez pas de relations sexuelles, vous fabriquez des refoulements, vous serez mal disposés pour vos examens ! » Comment est-ce que des enfants de quatorze ou quinze ans peuvent résister à cette propagande ?

On essaie d'alerter les autorités des lycées : "Oh ! ça ne nous regarde pas ! Du moment que ça ne se passe pas à l'intérieur du lycée, ce n'est pas notre affaire !" Les parents se rassurent : "Nos filles prennent la pilule, donc, tout va bien ! Il n'y a pas de scandale !" Nous sommes dans un monde complètement déboussolé, qui a justement besoin de retrouver à la fois le Dieu vivant et du même coup, le sens de la grandeur humaine.

Et c'est une très grande chose de penser que notre fidélité est une des conditions de la grandeur humaine. Et je voudrais justement, par quel­ques exemples, en vous racontant des histoires, je voudrais vous rendre sensible cette sorte d'équivalence entre la présence de Dieu et la grandeur humaine.

Quand les hommes se trouvent devant une grandeur humaine authentique, ils n'hésitent pas, ils reconnaissent du même coup la présence divine et réciproquement.

Première histoire : "Le Maquis de Dieu".

"Le maquis de Dieu", vous l'avez peut-être lu, du Père Georges, que j'ai eu le privilège de rencontrer. Le Père Georges est un prêtre croate qui est passé en Slovaquie, qui a pris le maquis au moment de la seconde guerre mondiale, contre Hitler qui avait envahi la Tchécoslovaquie, il faisait partie du maquis slovaque en qualité de médecin, ayant fait ses études de médecine, c'est à ce titre qu'il s'est engagé. L'armée russe a fini par rejoindre cette formation slovaque, qui était du même côté, c'est-à-dire, qui combattait Hitler, et un groupe d'officiers slovaques, dont le Père Georges - au titre de médecin militaire - un groupe d'officiers slovaques a été invité à Moscou, son identité sacerdotale était complètement inconnue, et il était logé dans la caserne de la police.

Un soir il se préparait à célébrer la Messe, ayant attendu que tous les bruits se taisent dans la caserne, quand on frappe à sa porte, c'était une femme de la police qui lui dit : "Ecoutez, mon mari est absent, je viens passer la nuit avec vous !" La situation était donc extrêmement délicate et difficile. Le Père Georges, qui parle parfaitement le russe, la fait asseoir, l'accueille avec le plus profond respect et l'amène à parler d'elle et à se raconter, et cette femme, en se racontant, évoque son enfance, et donc évoque ses parents pour lesquels elle avait un profond attachement, et oubliant complètement le but de sa visite, elle lui pose la question : "Mais, où sont-ils ? Où sont les morts ?" Alors, il commence à la catéchiser jusqu'à l'aube : il lui parle de la Vie éternelle, tant et si bien que, l'ayant revue chaque jour pour l'instruire, au bout de quinze jours il a pu la baptiser. Parce qu'elle a rencontré quelqu'un qui était, justement, enraciné en Dieu et qui a pu atteindre en elle les plus hautes dimensions, elle a découvert tout d'un coup ce qu'elle n'aurait jamais pu imaginer dans ce contact avec ses défunts : un contact avec le Dieu vivant. » (à suivre)

Note (1) On peut dire cela du monde entier.

La grandeur retrouvée d'Oscar Wilde. L'Hymalaya que devient Elga.

Suite 2 de la 14ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

« Une autre histoire, qui est d'une très grande beauté : Oscar Wilde.

Oscar Wilde, comme vous le savez, est un grand poète anglais qui est mort - comme Nietzsche d'ailleurs - en 1900, dans la misère, et à Paris. Oscar Wilde qui était le prince des « dandies », qui était très imbu de sa personne, qui disait aux douaniers quand on lui demandait : « N'avez-vous rien à décla­rer ? » - « Oui : mon génie ! »

Oscar Wilde était très fêté, reçu dans tous les salons, il était un admirable conteur qui a écrit ce livre que vous connaissez sans doute, qui s'appelle "Le portrait de Dorian Gray". Oscar Wilde qui était homosexuel, bien qu'il fut marié et qu'il eût deux petits garçons, - il était homosexuel et il a eu une aventure avec un jeune Lord anglais. Par sa propre imprudence d'ailleurs, il a fini par alerter la famille de ce jeune Lord, et un procès a été engagé contre lui en Cour d'Assise, et voilà que tout d'un coup ce grand poète, cet auteur célèbre qui était reçu dans tous les salons, voilà toute sa vie privée étalée dans les colonnes du "Times". Tous ses amis, naturellement, se dérobent, personne ne le connaît plus. Et le jugement est rendu avec la plus grande sévérité puisqu'il est condamné à deux ans de geôle, à deux ans de prison, avec des criminels qu'il verra pendus sous ses yeux ! il a d'ailleurs écrit une ballade : "La Ballade de Reading-jail" où il montre justement ces hommes qui se balancent au bout de leur corde, dans la prison où il a passé deux ans.

Cette condamnation infamante, qui est ressentie comme telle par sa femme, qui immédiatement d'ailleurs abandonne le foyer, change de nom et disparaît, à ce point que les deux fils de Wilde ne sauront qu'à leur majo­rité qu'ils sont ses fils. Il est donc privé de tout et, le jugement rendu, il est reconduit en prison, escorté par des gendarmes, dévisagé par une foule hostile qui lui témoigne ostensiblement du mépris.

Cependant, dans cette foule, un homme se détache, le seul ami qui lui est resté fidèle, et s'incline profondément devant lui. Oscar Wilde est emmené à Reading-jail, il est témoin de toutes ces scènes d'exécution que je viens d'évoquer, et pendant la première année, il est dans un état de révolte insurmontable. Il ne comprend pas pourquoi, finalement pour une faute qu'il considère comme une faute privée, la société l'a envoyé dans cette geôle, il n'arrive donc aucunement à se réconcilier avec son destin, d'autant plus qu'il est abandonné de tous, et il a appris la fuite de sa femme, et la déchéance de sa paternité, ses enfants ne sont plus à lui, c'est sa femme qui hérite de la puissance paternelle.

Au bout d'une année un travail se fait qui justement s'accroche à ce geste de respect que lui a témoigné cet homme unique qui s'est détaché de la foule et s'est incliné sur son passage. Alors la lumière se lève, il se dit : « Mais comment ! Il y a eu quelqu'un qui a cru en moi, il y a quelqu'un qui m'a fait signe qu'il y avait encore pour moi un avenir, que tout n'était pas perdu, qu'il y avait en moi quelque chose qui était digne de respect, qu'il y avait en moi une valeur à découvrir et à faire fructi­fier ! Alors, il se réconcilie avec son sort, il découvre au fond de lui-même cette valeur qu'il ne tarde pas à identifier avec Dieu; et il écrit ce livre admirable qu'il appelle : "De Profundis", où il raconte préci­sément, et son jugement et le geste de l'homme qui s'est incliné devant lui, et les révoltes qu'il a éprouvées durant la première année de son emprisonnement, et puis, cette levée du jour, qui lui dicte finalement ces mots : "La plus grande bénédiction de ma vie c'est le jour où la société m'a envoyé en prison". Parce que, en effet, ce jour-là il a été guéri de lui-même !

C'est fini : il a cessé de pouvoir se regarder, de s'idolâtrer, il est entré dans le champ infini de sa propre libération. Alors toutes les valeurs se recréent en lui, et en pensant à son mariage qu'il a profané, il écrit ces mots : "L'amour est un sacrement que l'on ne peut recevoir qu'à genoux", et, songeant à la déchéance de sa paternité, il écrit : "Le corps d'un enfant est comme le Corps du Seigneur; je ne suis digne ni de l'un ni de l'autre". Il va donc ressusciter. Sans doute, il est perdu socialement, il ne recou­vrera jamais son rang et il échouera dans la misère où il mourra à Paris comme un clochard, mais enfin, il a été guéri de lui-même et il a entrevu dans sa prison cette présence adorable du Seigneur qui l'y attendait.

Une autre histoire : racontée par Selma Lagerlof, ce grand écrivain suédois, cette femme de génie, dont le regard est d'une innocence incomparable. Et voici l'histoire, qui s'appelle : "La Fille du Marais".

Le Marais est une montagne en Suède. Au pied de la montagne, un bourg agricole qui est le chef-lieu du district. Sur la montagne donc, au Marais, habite un couple de journaliers qui sont misérables, qui luttent pour survivre désespérément et qui n'ont qu'un seul trésor au monde : leur fille, qui s'appelle Elga.

Elga grandit, elle devient une adolescente, elle est associée aux travaux, aux peines et à la misère de ses parents, qui ne ces­sent de s'accroître, et finalement il n'y a plus qu'une issue si l'on veut survivre, il faut qu'Elga trouve du travail dans le bourg. Il n'y a d'ail­leurs qu'une seule possibilité, c'est qu'un ménage dans le bourg ait besoin d'un concours. Après des recherches difficiles, le père d'Elga apprend qu'en effet, un homme dont la femme vient d'être frappée d'hémiplégie a donc absolument besoin dans son ménage d'un concours féminin. Et, tous renseignements pris, le père d'Elga apprend que l'homme qui a besoin d'un concours féminin est un des piliers du Temple, un grand lecteur de Bible, que sa réputation est parfaite et que, donc, il ne risque rien en lui confiant cette jeune fille.

Elga est donc engagée à ce ménage. La femme est dans son coin puisqu'elle est paralysée, c'est l'homme qui est sans cesse en contact avec cette jeune fille, jolie à ravir et qui ne le sait pas - il n'y avait pas de miroir dans sa maison ! - elle n'a aucune notion de coquetterie, elle n'a pas la moindre initiation sexuelle, elle est pure comme un cristal de roche, mais cet homme, naturellement, devant cette beauté en plein épanouissement, s'éprend d'elle passionnément, follement, et veut absolument la posséder. Il comprend que c'est une proie difficile, qu'il faut l'apprivoiser, et il lui témoigne toutes sortes d'égards soi-disant paternels, qui doivent faire naître dans I'esprit de la jeune fille une confiance inébranlable. Et quand le fruit est mûr : quand il est sûr de sa confiance, il lui fait croire que toutes les jeunes filles, à l'âge où elle se trouve, s'initient en quelque sorte à l'existence en se donnant à un homme qui les aime.

Elga qui ne sait rien, Elga qui est en pleine confiance, se donne donc à lui en parfaite innocence et il est au comble du bonheur ! tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si, au bout de quelques temps, Elga n'était enceinte. C'est évidemment la catastrophe, qui comporte cette seule alternative : ou bien il endosse la responsabilité de l'événement, il brise son ménage, il perd sa réputation, ou bien il jette cette fille à la rue en incriminant naturellement "un autre", et il se débarrasse ainsi de son cas de conscience, il sauve son ménage, il garde sa réputation, et, évidemment, c'est ce qu'il fait. Il jette Elga à la rue; elle est immédiatement discréditée dans ce pays où tout se sait, on la montre du doigt, toutes les portes se ferment devant elle, personne naturellement ne songe désormais à l'employer, on la considère comme une fille pourrie jusqu'à la moelle des os.

Et, bien sûr, ses parents sont dans une détresse immense : mais, quoi ? c'est leur fille, ils sont bien obligés de l'accepter comme elle est ! La misère donc ne cesse de grandir puisque Elga, désormais ne peut plus faire les frais de sa propre subsistance, et la détresse est au comble quand l'enfant naît, et qu'il y a quatre bouches à nourrir. La situation devient tellement critique qu'il n'y a qu'une issue possible, c'est qu'Elga réclame par les voies de la justice la pension alimentaire au père de l'enfant. Elga s'y résout sans le moindre ressentiment, avec la plus grande discrétion, pour sauver la vie de son enfant.

On est dans un pays où tout se sait et où il n'y avait pas encore de cinéma et de télévision, naturellement ce bruit se répand, la fureur publique se déchaîne : comment, cette fille, non seulement est pourrie jusqu'à la moelle dès os, mais elle met en péril la réputation des gens les plus honnêtes. On attend naturellement la revanche de la justice, et tout le monde se donne rendez-vous pour le jour où le procès sera vidé.

Ce jour, très loin et longuement attendu, arrive enfin. Elga descend de sa montagne, affrontant pour la première fois une cour de Justice. Elle rencontre chemin faisant un jeune paysan qui la fait monter dans sa carriole, ce jeune paysan se rend lui-même au tribunal, il ne sait pas que cette fille est Elga ! finalement, il devine, et puis elle devine qu'il devine, alors elle quitte la carriole et se rend seule au tribunal qui est plein à craquer. Tout le pays s'est donné rendez-vous, elle est fusillée par tous ces regards qui lui disent leur mépris et elle est introduite devant l'estrade du juge, qui arrive finalement, et qui se trouve être l'ami du bourgeois qui a séduit cette jeune fille.

Elga est sans pensée, complètement vide, totalement passive, attendant les événements qu'elle ne peut prévoir, sans même sentir ce mépris qui l'environne et qui veut l'écraser. Enfin le juge ouvre la séance, il s'excuse auprès de son ami d'avoir à intervenir dans cette affaire, il proteste naturellement qu'il est mille fois sûr de son innocence, et il l'instruit des formalités de la procédure. Selon la Loi suédoise tout est fort simple : « vous n'avez qu'à jurer sur la Bible que vous n'avez jamais eu affaire avec cette fille ! »

A ce moment-là, Elga s'éveille, tout le film des événements se retrace dans son esprit. Comment ? cet homme, après toute cette entreprise de séduction, après cet abandon, après ce décri public (après l'avoir décriée en public) dont il l'a chargée, après cette naissance qui aboutit à un surcroît indicible de misère, il pourrait dire qu'il n'y est pour rien ? Mais, c'est impossible ! S'il le faisait il se jetterait tout vivant en enfer ! Donc, ça n'arrivera pas, ça n'arrivera pas !

La Bible est sous des montagnes de papiers, on la pose entre le juge et le bourgeois, le juge feuillette son code civil pour savoir quelle est la formule qu'il doit lire et que le bourgeois répétera après lui. Tout est prêt. Le bourgeois, que peut-il faire ? Tout le pays est là, il ne peut qu'aller jusqu'au bout de son forfait. Il étend la main ... Alors la jeune fille se jette sur la Bible, l'arrache de devant lui, la serre de toutes ses forces contre elle, le juge la foudroie du regard, l'huissier se précipite pour la dégager, toute la salle frémit : "Mais, elle est complètement folle ! elle ne sait même pas se tenir dans la salle d'un Tribunal !"

L'huissier donc cherche à dégager la Bible, mais la jeune femme la tient si fort ! ... Comment, lui faire violence ? ceci est impossible dans une salle de tribunal ! Le combat dure, et à mesure qu'il dure le juge commence à s'interroger : « Serait-ce possible ? Comment, le bourgeois, son ami, ce serait lui le lâche, le criminel ? » Il regarde la jeune fille, et elle lui crie : "Je ne veux pas qu'il soit parjure !" Par ce cri qui vient du fond de son être, passe la lumière. Le juge comprend, bouleversé, il comprend qu'elle veut le sauver du parjure. Eh bien ? dit-il. - Eh bien dit-elle, je retire ma plainte ! - Il n'est donc pas besoin d'aller plus avant. Le juge se tourne vers le bourgeois : "Je crois que cela vaut mieux pour vous !" Il descend de son estrade, il serre la main de la jeune fille avec la plus grande émotion, et quand elle quitte la salle, croyant qu'elle a commis une gaffe, qu'on va la conduire en prison, toute la salle se lève silencieusement. Ah ! l'Himalaya, humain ! Ils ont compris : dans cette grandeur humaine ils ont senti passer la Présence Unique (à suivre)

Suite 4 et fin de la 14ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

« On retrouve les deux versants de la présence de Dieu et de la grandeur humaine dans l'échelle des Sacrements.

On peut illustrer le baptême par cette merveilleuse attitude de Mounier. Vous savez que Emmanuel Mounier a eu le malheur d'avoir une petite fille qui a perdu la raison totalement à l'âge de six mois, à la suite d'un vaccin qui l'a affectée d'une manière irrémédiable. Quelle catastrophe pour cet homme de génie ! C'était son aînée, cette fille qui, jusqu'à seize ans où elle est morte, était complètement passive, complètement inerte. Mais elle était baptisée ! elle était baptisée, et Mounier allait se recueillir auprès du lit de cette petite fille, et c'est là qu'il trouvait son "Saint-Sacrement" dans la Trinité qui habitait cette enfant, par cette présence divine qu'il respirait à travers elle, il se sentait en communion avec Dieu, avec tout l'univers, avec toute l'humanité souffrant !

Il écrivait à sa femme : "Tant d'enfants malheureux, tant d'enfants abandonnés ! Nous pouvons offrir à Dieu cette enfant que nous aimons, pour tous les enfants mal aimés et abandonnés.

Quelle illustration du Baptême ! Un enfant baptisé, mais il porte Dieu au monde entier ! il n'est pas simplement un consommateur vorace, il est un créateur, il est une cathédrale, il est un tabernacle, il est une hostie vivante !

Un petit chinois, illustre la Confirmation. Un petit chinois arrive un matin devant l'église, gardée par la police, et on le refoule. On lui dit : "C'est fini, il n'y a plus d'Eglise !" - "De quelle Eglise parlez-vous, dit-il ? - l'Eglise c'est moi ! " Voilà un petit garçon qui est "saisi", il a vécu sa Pentecôte, il est entré dans le sillage apostolique, et il sait qu'il porte toute l'Eglise pour le salut du monde entier.

La Pénitence est illustrée par ces mots magnifiques d'Elisabeth Leseur : "Toute âme qui s'élève, élève le monde". Ce qui nous amène à ajouter symétriquement : « toute âme qui s'abaisse, abaisse le monde ! » Mes fautes sont cosmiques. J'entraîne le monde entier dans ma dé-création, dans ma déchéance, dans mes refus d'amour ! Je dois une réparation au monde entier ! au monde entier ! Quand je me confesse, je me confesse à l'humanité autant qu'à Dieu, et je suis absous par l'humanité de Jésus-Christ à travers celle du prêtre.

Pascal justement a montré tout ce qu'il y avait de magnifique, toute la dimension humaine de ce sacrement : j'abuse les autres en portant un masque, je leur fais croire que je suis ce que je ne suis pas ! J'enlève mon masque dans le Sacrement de Pénitence, je fais acte de sincérité, je me montre tel que je suis, je rends hommage à la vérité, et reconnaissant ma faute à l'égard de l'humanité comme à l'égard de Dieu, je suis absous par Dieu et par l'humanité. Quels motifs, justement, de rappeler aux gens la noblesse de la Confession ! Ils sont comptables non pas seulement à l'égard de Dieu, mais à l'égard de l'humanité, car toute âme qui s'élève, élève le monde, mais toute âme qui s'abaisse, abaisse le monde !

L'Extrême-Onction. C'est le Père Kolbe qui nous en montre la grandeur. Le Père Kolbe, qui fait de sa mort un acte de vie. Quel triomphe ! Un acte de vie ! Il a dépassé la mort et il va entrer là, dans la mort, comme un grand vivant ! Tout le monde le sait ! tout le monde le sait ! Justement parce qu'il accepte de mourir, il va devenir un grand vivant.

C'est ce que l'Extrême-Onction veut faire : faire vivre la maladie dans le contexte de l'immensité du Corps Mystique, faire vivre le malade en résonance et en communion avec toute l'Eglise pour que sa maladie soit un acte de vie dans toute l'Eglise, et que, s'il meurt, sa mort soit un acte de vie pour la résurrection de tous les morts.

Le Mariage : Naturellement, le Mariage, s'il est Sacrement, implique une présence à toute l'humanité, parce que, un être qui est capable de trouver l'infini dans un seul être : un mari dans sa femme, et la femme dans son mari, s'il arrive vraiment à découvrir l'infini dans son conjoint, il le découvrira dans tous les autres, et l'ayant atteint dans son conjoint, il va en porter la lumière dans tout l'univers.

Ici, une admirable histoire : J'ai rencontré une femme qui était aveugle depuis trente ans et paralysée depuis trente-neuf ans. Elle avait été frappée de polio, à une époque où on ne savait même pas le nom de cette maladie, elle avait environ 18 ou 19 ans, ça avait été foudroyant et, naturellement, irrémédiable. Et sa paralysie était si complète qu'elle ne pouvait pas porter ses mains à sa bouche, elle ne pouvait pas se retourner dans son lit, et, comme j'ai dit, elle était aveugle. Il n'y avait qu'une seule chose vivante en elle, c'était son intelligence qui était parfaite­ment lumineuse. Elle avait une mémoire absolument parfaite, elle pouvait dire à sa mère le nombre de mailles à tricoter pour des chaussons de bébé ! et elle ne se plaignait jamais. J'en étais émerveillé ! Comment est-ce possible que cette femme ne se plaigne jamais ?

Alors elle me raconta que, au moment où elle avait été saisie par cette attaque de polio, elle aimait un garçon, un gentleman parfait qui ne l'abandonna pas, au contraire, qui se mit à son service, qui acheta une petite voiture pour la faire sortir, qui rendit tous les petits services dont il était capable, et, au bout de neuf ans, comme elle était devenue aveugle, il l'épousa. Il épousa ce bloc inerte et aveugle ! Pourquoi ? Parce qu'il avait découvert, justement, il avait découvert l'infini qu'elle portait en elle ! Et cette femme donc, réalisant dans sa situation le rêve de toutes les femmes : être aimée pour elle-même, être aimée pour sa personne, elle avait eu ce privilège incroyable d'être aimée pour sa personne ! Alors, bien qu'il mourût un jour subitement à côté d'elle et qu'elle dût rentrer chez sa mère où j'ai fait sa connais­sance, elle était comblée, comblée ! Elle avait vécu le plus grand amour qui se puisse : de quoi aurait-elle pu se plaindre ? »

Et l'Ordre : Dans une prison de Prague, il y a un prêtre qui est emprisonné, qui a été soumis à la torture. On veut lui faire avouer un complot auquel il n'a pas participé, il refuse absolument. S'il avoue, il est quitte, mais il ne peut pas, il ne peut pas mentir.

Il y a quarante catholiques qui sont arrêtés pour des motifs semblables, dans la prison. Il les repère, il les connaît d'ailleurs, il les a rencontrés. Comment font-ils dans cette prison une Eglise ? Eh bien il dit la Messe au coeur de la nuit. Un gardien catho­lique, à ses risques et périls, lui procure des hosties, du vin, et s'engage à incruster l'hostie dans le pain des prisonniers, et ils communient en prenant leur pain. Ils se confessent sur de petits bouts de papier que le gardien transmet au prêtre, qui les avale, et il les absout au lavoir quand il les rencontre ! il les absout au lavoir ! Ainsi se forme une petite Eglise dans la prison, ravitaillée par l'Eucharistie, dans une réalisation d'un héroïsme magnifique ! chacun de ces hommes pourrait se libérer en un instant s'il consentait à l'aveu qu'on veut lui extorquer, mais non ! ils ne veulent pas, ils veulent être fidèles à la vérité, et ils en témoignent dans cette fidélité, soutenus par cette Eucharistie qui fait déboucher leur vie sur tout l'univers, qui les associe à la vie de l'Eglise et les rend présents à toute créature.

Donc, nous voyons admirablement que le versant "Présence de Dieu" s'accompagne toujours d'un versant "Grandeur humaine". Et qu'est-ce qui peut nous enthousiasmer davantage ? Nous portons le secret de l'humilité, nous pouvons lui rendre sa splendeur et sa beauté, et nous sommes ici pour cela. Justement, cette fidélité monastique, cette fidélité à la Présence de Dieu est une fidélité à l'humanité, car, si vous êtes pleins de Dieu, cette présence va rayonner sur tout l'univers. C'est donc à cette intégrité de la Présence divine qu'il faut nous attacher pour rendre à l'homme sa véritable dimension.

Vous voyez que la voie d'intériorité, la voie dite "augustinienne", la voie de l'expérience, a des richesses incomparables, parce que, à mesure qu'on s'enfonce en Dieu, à mesure aussi, surgit l'humanité, qui se comprend, et qui apprend enfin, dans le rayonnement de la Trinité divine, qu'il n'y a qu'une seule manière d'exister, c'est d'aimer, c'est d'aimer en donnant tout et en commençant d'abord par se donner. » (fin de la 14ème conférence)

Suite 3 de la 14ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

« Merry Webb raconte : - Mary Webb est une romancière anglais morte en 1928, bossue et géniale - qui vivait au Pays de Galles, et qui raconte l'histoire de la petite Prue.

Prue, c'est une jeune paysanne, qui a un bec-de-lièvre, donc elle a la lèvre fendue, et elle est défigurée, à une époque où on ne réparait pas encore cette infirmité. Elle n'aime pas beaucoup se montrer, en raison précisément de ce stigmate, et elle se rabat sur la terre : la terre, c'est sa grande passion, la terre qu'elle comprend, la terre qu'elle aime, la terre à laquelle elle fait rendre mille pour cent ! Elle est seule d'ailleurs à la comprendre et à la connaître.

Son frère est une brute qui a tué son père par un coup de pied dans le ventre, qui a laissé périr sa fiancée en la trahissant ! sa mère est un être falot, incapable d'aucune décision, et c'est elle, la petite Prue, qui décide de tout, c'est elle qui porte le domaine, et le domaine fructifie entre ses mains d'une manière magnifique. Elle est protestante, de temps en temps elle va l'église, on y va le moins possible : les parents envoient leurs enfants; les enfants délèguent l'un d'eux pour savoir quel est le thème que le pasteur a choisi de traiter, pour pouvoir dire aux parents quel a été le thème de la prédication. Tout le monde s'y ennuie, la petite Prue comme tout le monde les rares fois où elle y va. Pour elle, Dieu c'est quoi ? c'est le pasteur, c'est l'endroit où l'on s'ennuie !

Or, voilà qu'un jour la petite Prue, c'était à l'automne, elle était dans son cellier, et elle filait en respirant l'odeur des fruits posés sur des étagères pour achever de mûrir, et elle regardait la campagne qui dévalait sous ses yeux, et elle filait, - je viens de le dire - la laine de ses moutons. Elle était dans un immense silence, et tout d'un coup, il lui sembla qu'une créature toute de lumière était venue de très loin pour nicher dans son coeur ! et c'était merveilleux ! Elle retenait son souffle, elle n'était pas seule, il y avait "Quelqu'un !

Elle était comblée ! Tellement comblée qu'elle n'imaginait pas un bonheur plus grand, et désormais, chaque fois qu'elle venait dans son cel­lier, la même visite se reproduisait, et elle en était si comblée qu'elle bénissait son infirmité, cette infirmité qui la mettait à l'écart, qui la bannissait en quelque sorte de la société, car sans cette infirmité, se disait-elle, je n'aurais jamais entendu cette voix qui vient d'au-delà du silence.

Donc, elle avait découvert, elle aussi, "intus", au-dedans d'elle-même, cette Présence infinie qui s'accorde à tous les rythmes de la vie, qui les transfigure, et qui tout d'un coup lui révèle un trésor qu'elle portait en elle sans qu'elle s'en fût aperçue jusqu'ici.

Un autre témoignage, admirable, c'est de Flaubert ! de Flaubert !

Vous savez que Flaubert est l'oncle de cette Caroline qui a été en correspondance avec le Père Didon dont on a étudié les lettres, il adorait cette "Caro" comme il l'appelait, Flaubert. Et Flaubert reçoit un jour une lettre de Baudelaire. Baudelaire lui demande de l'aider à entrer à l'académie française. Flaubert n'en revient pas : comment un poète peut-il ambitionner de porter un habit vert, d'avoir un chapeau à plumes et une épée au côté, la poésie ne lui suffit pas ? Alors Flaubert écrit dans son Journal ces mots d'une si grande profondeur : "Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ?

Voyez tout l'itinéraire métaphysique : de "quelque chose" à "quelqu'un". Pourquoi vouloir être "quelque chose" quand on peut .être "quelqu'un" ? Et Flaubert, qui était d'une pureté totale à l'égard de l'art, a renoncé à tout : aux femmes, à l'argent, à l'académie, à la gloire, pour être simplement fidèle à ce « quelqu'un ». Et il écrit dans son Journal : « Qui est Sieur Flaubert ? ça n'intéresse personne ! » L'artiste ne doit pas "s'écrire" il ne doit pas "s'écrire lui-même", la poésie ne doit pas être l'écume du coeur. Et il attendait des jours et des jours devant une page blanche, n'osant pas écrire de son propre chef ! il attendait que ça vienne d'ailleurs ! que ça vienne d'ailleurs !

"Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ?"

Un grand artiste anglais, un grand poète, Keats, qui est mort à peu près à la même époque que Shelley ,et, très jeune, Keats a écrit ces deux ou trois vers, que je trouve absolument extraordinaires : « Alors glissa parmi les feuilles, sans bruit, un léger bruit né du soupir même que le silence exhale. » (dans le texte : un petit bruit)

Ah ! Celui qui a entendu le silence de cette profondeur ! « Alors glissa parmi les feuilles, sans bruit, un petit bruit, né du soupir même que le silence exhale ! » Le silence est donc "Quelqu'un" et pour l'avoir entendu comme une Présence, il faut que l'auteur se soit vraiment vidé de lui-même. Et toutes les oeuvres d'art, finalement, n'ont de sens que si elles apportent la suggestion d'une présence infinie.

Il y a donc toujours ces deux versants : le versant de la présence de Dieu et le versant de la grandeur humaine. » (à suivre)

Début de la 15ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

Le droit de propriété est fondé sur l'esprit de pauvreté. On peut le définir comme un espace de sécurité assuré à chacun qui lui permette de faire de lui-même un espace de générosité.

J'ai reçu ma plus profonde leçon de sociologie d'une femme pauvre qui me disait : "Je ne demande qu'à prier et à méditer, mais comment voulez-vous que je le fasse ? j'ai cinq enfants et mes marmites sont vides ! Je peux remettre ma méditation à demain, mais mes enfants quand ils rentrent de l'école, il faut qu'ils trouvent la table mise". J'ai compris que cette femme, d'ailleurs très noble, qui ne demandait précisément qu'à vivre d'une vie intérieure, qui avait le sens des valeurs les plus profondes, j'ai compris que ce qu'elle réclamait c'était un espace de sécurité qui lui permette de faire d'elle-même un espace de générosité. Et il m'a semblé que je tenais là la formule même du droit de propriété.

L'homme, en effet, est aux prises avec ses besoins organiques, il doit se nourrir, il doit s'abriter, il doit se vêtir ! mais, à la différence des animaux, il peut créer un espace entre lui et ses besoins, et il doit le faire précisément parce qu'il est capable de survoler le temps, il voit au-delà du moment présent, même de sa mort, comme il voit en avant de son origine, il porte en lui une sorte de dimension éternelle, et le pain d'au­jourd'hui lui reste à la bouche s'il est sûr de ne pouvoir manger demain. Il faut donc qu'il crée un espace de sécurité qui l'assure de la satisfaction paisible de ses besoins de telle manière qu'il n'ait plus à y penser.

Mais, si cela est vrai, cela comporte une conséquence infinie ! c'est que le droit de propriété - comme tous les droits, d'ailleurs - est fondé sur l'esprit de pauvreté, en effet, cet espace de générosité que cette femme réclamait pour elle, ce n'est pas autre chose que cet univers intérieur où l'homme accède en se désappropriant de lui-même. C'est donc pour parvenir à ce don, pour parvenir à cette désappropriation, à cette pauvreté selon l'esprit, que l'homme peut revendiquer un espace de sécurité.

La conséquence qui en résulte immédiatement, c'est que, s'il réclame ce droit ou cet espace de sécurité pour lui-même, il ne peut que le réclamer du même coup pour tous les autres, car les autres se trouvent exactement dans la même situation ! ils ne peuvent devenir un espace de générosité que s'ils sont assurés d'un espace de sécurité.

Il s'ensuit donc finalement que, lorsque l'homme a couvert ses besoins, entendus d'une manière raisonnable - les besoins d'un cosmonaute ou d'un physicien nucléaire ne sont pas les mêmes que ceux d'un cordonnier ! - une fois qu'il a couvert ses besoins raisonnablement, ce qui est en surplus revient en droit aux autres, dans la mesure justement où ils n'ont pas de quoi satisfaire à leurs besoins d'une manière équilibrée et raisonnable, et puisqu'ils ont le même droit à un espace de sécurité, dès que le mien est assuré, je suis tenu de veiller au leur. Il y a donc dans le droit de propriété comme dans tous les droits, un altruisme consubstantiel : le droit de propriété est ouvert sur les autres essentiellement, et si les autres sont concernés par lui, ce n'est pas en vertu d'une charité surérogatoire, c'est en vertu du droit lui-même qui dans son essence, parce qu'il est fondé sur l'esprit de pauvreté, parce qu'il a comme racine première le dépouillement de soi, c'est le droit de propriété lui-même qui requiert cette ouverture aux autres.

Pourquoi cet espace de générosité ? Bien entendu, cet espace de générosité n'a de sens que si, au coeur de l'être humain, réside une valeur, une valeur absolue, une valeur person­nelle, une valeur qui concerne tous les hommes, une valeur identique en tous et en chacun, une valeur qui doit se développer en moi au profit de tous ! et quand on proclame les droits de l'Homme, ou bien on entend couvrir une vie privée où l'on fait ce que l'on veut, où l'on entend couvrir un narcissisme effroyable, où chacun pourra préparer l'assassinat des autres, ou bien on entend couvrir une valeur, un bien commun, un bien universel.

Et bien sûr que par le seul fait que l'on dise : "Les droits de l'Homme", au singulier, on entend par "homme" la qualité d'homme, ce qui fait la dif­férence spécifique de l'homme qui est justement qu'il peut créer dans sa vie la plus secrète, une valeur qui intéresse la vie la plus secrète des autres.

Et nous n'avons pas besoin d'insister, nous savons que cette valeur, précisément, cette valeur qui est "Quelqu'un", cette valeur où nous sommes promus, dans le langage de Flaubert, de quelque chose à quelqu'un, cette valeur, c'est précisément le Dieu Vivant. » (à suivre)